Une Bible dans une main, le journal dans l’autre…

Dernière mise à jour : il y a 3 jours
29e dimanche du temps ordinaire, A
Évangile selon saint Matthieu 22, 15-21

Ce matin, en préparant cette méditation, je tiens symboliquement le journal dans une main et la Bible dans l’autre. Et ce qui me frappe, c’est l’écho entre le mal-être de notre monde et la Parole de Dieu. En ouvrant le journal, je découvre les préoccupations de notre monde : le coût de la vie, les difficultés à boucler les budgets, les impôts, les revendications sociales et les inquiétudes de nombreuses familles. À cela s’ajoutent les tensions sociales et politiques, les manifestations, les appels à la mobilisation et les menaces de grève.
C’est alors que j’ouvre la Bible. Et quelle surprise : l’Évangile de ce dimanche nous plonge lui aussi dans un climat de tensions politiques et religieuses ! Jésus est interpellé sur une question brûlante : faut-il payer l’impôt à César, l’empereur romain ? Jésus répond par une parole qui traverse les siècles : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Pour comprendre cette parole de Jésus, il faut revenir au contexte de l’époque. Nous sommes à Jérusalem, en Judée, sous l’occupation romaine. Depuis quelques décennies, la population doit payer un impôt à l’empereur. Cette obligation suscite de vives tensions, car elle rappelle au peuple juif sa dépendance à l’égard de Rome.
La monnaie romaine porte l’effigie de César, accompagnée d’une inscription qui lui attribue un titre divin. Mais pour les Juifs, profondément attachés à la foi en un Dieu unique, cette représentation pose un véritable problème religieux. Comment utiliser une monnaie qui semble rendre à un homme un honneur réservé à Dieu seul ? « Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi. Tu ne feras pas d’images taillées… » (Deutéronome 5, 7-8). L’argent romain était donc considéré par les chefs religieux comme idolâtrique. Et les gouverneurs romains respectaient cette sensibilité juive et ne frappaient sur le territoire juif que des monnaies sans image, sauf pour l’impôt impérial qui était une pièce avec effigie.
C’est dans ce contexte que les pharisiens tendent un piège à Jésus. Ils lui posent une question en apparence simple, mais soigneusement calculée : « Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César ? » S’il répond oui, il risque de passer pour un partisan de l’occupant romain. S’il répond non, ses adversaires pourront le dénoncer aux autorités comme un agitateur qui encourage la révolte. Dans les deux cas, ils espèrent le mettre en difficulté.
Mais Jésus ne se laisse pas enfermer dans leur piège. Il leur demande : « Comédiens ! Montrez-moi la pièce qui sert à payer l’impôt. » Ils lui présentent une pièce de monnaie. Ils en avaient donc sur eux. Ils s’en servaient ! Ils collaboraient ! Retour de la monnaie à l’expéditeur : “Rendez donc à César ce qui est à César.” Voilà les piégeurs piégés.
Par cette réponse, Jésus ne se contente pas d’éluder la question. Il invite ses interlocuteurs à réfléchir plus profondément. Il reconnaît qu’il existe des responsabilités dans la vie de la société : contribuer au bien commun, respecter les règles justes et participer à la construction d’une communauté plus solidaire. Payer l’impôt, lorsqu’il sert à répondre aux besoins de tous, peut ainsi être une manière d’assumer ses responsabilités de citoyen. Mais Jésus ajoute aussitôt une exigence essentielle : « Rendre à Dieu ce qui est à Dieu. »
Par-là, Jésus pose implicitement une question beaucoup plus profonde : et nous, à qui appartenons-nous ? Qu’est-ce qui porte l’image de Dieu ? Cette question nous renvoie au livre de la Genèse, où nous lisons que l’être humain est créé à l’image de Dieu. La monnaie porte l’effigie de César, mais chaque être humain porte en lui l’image de Dieu. Voilà peut-être le cœur de cet Évangile : rendre à Dieu ce qui est à Dieu, c’est reconnaître sa place dans notre vie et reconnaître la dignité de chaque personne créée à son image.
Saint Augustin l’exprime magnifiquement : « De même que César cherche son image sur une pièce de monnaie, Dieu cherche son image en ton âme. » L’image de César est gravée sur une pièce ; l’image de Dieu est inscrite au plus profond de notre être.
Oui ! Rendons donc à César ce qui lui revient, en assumant pleinement nos responsabilités de citoyens, et rendons à Dieu ce qui lui appartient, en faisant de notre vie un reflet de son amour. Car être chrétien, c’est laisser transparaître en nous l’image de Dieu et contribuer, là où nous sommes, à bâtir un monde où chaque personne est reconnue comme un frère ou une sœur.
Frères et sœurs, en ce dimanche de la Mission universelle, nous sommes invités à élargir notre regard. La mission n’est pas seulement l’affaire de quelques spécialistes, de prêtres ou de personnes envoyées au loin. Elle concerne chaque baptisé. Nous sommes tous appelés à devenir des témoins du Christ là où nous vivons. Et puis, être missionnaire aujourd’hui, ce n’est pas nécessairement partir loin, traverser les frontières ou quitter son pays. C’est d’abord apprendre à regarder autrement ceux qui vivent à côté de nous. Car parfois, la plus grande terre de mission se trouve au seuil de notre porte, dans notre rue, notre quartier, notre famille ou notre communauté.
Et justement, cette Semaine missionnaire m’a déjà offert un beau moment de joie et d’espérance. J’ai eu la joie de rencontrer l’équipe des visiteurs des malades dans notre doyenné et de découvrir un groupe nombreux, dynamique, motivé et profondément engagé. Cette rencontre m’a profondément touché et m’a permis de mieux mesurer le sens de la mission aujourd’hui. J’ai pris le temps d’écouter ses membres raconter ce qu’ils vivent au quotidien dans leur mission, au contact de la souffrance, de la maladie, de la solitude et de la fragilité humaine. À travers leurs témoignages, j’ai découvert combien leur présence, leur écoute et leurs gestes de proximité sont précieux pour celles et ceux qu’ils rencontrent. Et quelle joie de voir qu’une nouvelle personne s’est présentée pour rejoindre l’équipe ! Cela m’a rappelé que la mission est toujours vivante et qu’elle peut encore susciter de nouveaux engagements.
Oui, chers visiteurs des malades, merci ! Vous êtes de véritables missionnaires d’aujourd’hui. Peut-être ne partez-vous pas dans des pays lointains, mais vous allez à la rencontre de personnes qui traversent des moments difficiles. Par votre présence, votre écoute, votre patience et votre fidélité, vous rendez le Christ présent auprès de ceux qui souffrent. Vous annoncez l’Évangile, parfois sans même prononcer son nom, simplement en offrant du temps, une présence et un peu de chaleur humaine.
Et à travers vous, je voudrais remercier tous les bénévoles de nos communautés : les catéchistes, celles et ceux qui accueillent, préparent les célébrations, animent les chants, accompagnent les jeunes, visitent les personnes isolées et rendent service aux plus fragiles, accompagnent les familles en deuil… Merci à toutes ces personnes qui, souvent dans la discrétion, donnent de leur temps, de leur énergie et de leur cœur.
Vous ne faites peut-être pas toujours la une des journaux. Votre engagement reste souvent discret et ne reçoit pas toujours les remerciements qu’il mérite. Pourtant, grâce à vous, la mission de l’Église est présente au cœur de la vie des hommes et des femmes de notre temps. Alors, du fond du cœur, merci à vous tous, missionnaires d’aujourd’hui ! Et que votre engagement donne à d’autres l’envie de vous rejoindre.
Pour conclure, être missionnaire aujourd’hui, ce n’est pas nécessairement partir au bout du monde. C’est aussi être présent là où nous vivons, dans notre famille, notre quartier, notre paroisse, auprès des personnes malades, des personnes seules, des pauvres et de tous ceux qui attendent une parole d’espérance. Oui, être missionnaire, c’est tenir la Bible dans une main et le journal dans l’autre : la Bible pour nous laisser éclairer par la Parole de Dieu, le journal pour rester attentifs aux réalités du monde et aux questions de nos contemporains. Ainsi rendre à César, rendre à Dieu… et ne jamais oublier de rendre à notre prochain la dignité, l’attention et l’amour qu’il mérite. Voilà peut-être une belle manière, aujourd’hui, d’être à la fois de bons citoyens et d’authentiques disciples du Christ.
Daniel Nsabimana, Curé-Doyen




Commentaires