« Mon enfant, va travailler dans la vigne aujourd’hui »

Dernière mise à jour : 3 oct.
26e dimanche du temps ordinaire
Évangile selon saint Matthieu 21, 28-32

Cette parole de Jésus me touche particulièrement : « Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne. » Elle me fait penser à trois choses : l’appel, l’aujourd’hui et la conversion.
Tout d’abord, il y a visiblement besoin de monde pour travailler à la vigne du Seigneur ! Dimanche dernier déjà, le maître de la vigne recrutait des ouvriers jusqu’à la dernière heure. Aujourd’hui, il appelle ses propres enfants. Mais, dans ces deux paraboles, Jésus ne s’intéresse pas d’abord à la quantité de travail accompli. Ce qui compte, c’est l’attitude de ceux qui sont appelés.
« Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne. » Remarquons la douceur de cette parole. Le père ne s’adresse pas à un employé, mais à son enfant. Avant même d’être envoyé travailler, celui-ci est appelé à vivre une relation filiale. La mission chrétienne naît de cette relation avec Dieu. Nous ne sommes pas d’abord des exécutants : nous sommes des enfants appelés à participer à la mission du Père.
Hier encore, lors des vêpres à Notre-Dame de Paris, le pape Léon XIV rappelait l’importance de cette amitié avec le Christ, cultivée dans la prière personnelle, fondement de toute vocation. Il citait Madeleine Delbrêl : « Sans la prière, nous n’aimerions pas le Dieu d’amour. Nous serons peut-être ses serviteurs, ses combattants, voire même ses disciples ; mais nous ne serons ni les enfants aimants de notre Père, ni les amis de Jésus-Christ. »
Et puis il y a un autre mot qui me frappe : aujourd’hui. « Va travailler aujourd’hui à la vigne. » Pas demain. Pas quand tu seras prêt. Pas quand tout sera parfait. Aujourd’hui. L’Évangile n’est pas une théorie ni une parole à remettre à plus tard. Il vient rejoindre notre vie telle qu’elle est, ici et maintenant. La question est donc très concrète : comment, aujourd’hui, être témoin de la grâce dans mes rencontres, mes paroles, mes décisions et mes actes ? Et c’est là que Jésus nous présente ses deux fils. Le premier dit non : « Je ne veux pas. » Mais ensuite, il change d’avis et va travailler à la vigne. Le second répond : « Oui, Seigneur », mais il n’y va pas.
Nous connaissons tous ces deux enfants. S’ils ne sont pas dans notre famille, ils n’en sont certainement pas très loin ! Chacun peut mettre un nom sur cet adolescent à la « tête de mule », mais au « cœur d’or », qui se rebiffe dès qu’il a l’impression qu’on veut brider sa liberté, mais qui, au fond, finit par faire ce qu’on lui demande. Et puis il y a l’autre : toujours souriant, toujours agréable : « Oui, papa ! Bien sûr, maman ! Tout de suite ! » On pourrait croire que tout est réglé. Mais une heure plus tard, il est toujours plongé dans son GSM ou occupé à autre chose. Il avait dit oui… mais il n’a toujours pas bougé.
Cette petite histoire nous ressemble étonnamment. Combien de fois avons-nous de bonnes intentions : « Je vais aller voir cette personne », « Je vais prendre davantage de temps pour ma famille », « Je vais pardonner », « Je vais prier davantage », « Je vais m’engager », « Je vais participer davantage à la vie de la communauté… » Et puis les jours passent. Nos paroles restent parfois des paroles.
Jésus nous rappelle que le véritable oui se vérifie dans la vie. Une parole n’a du poids que lorsqu’elle devient un geste, une décision, une manière de vivre. Notre foi elle-même peut parfois rester au niveau des paroles. Nous connaissons les prières, les formules, les habitudes religieuses. Nous disons « Amen », nous chantons, nous célébrons, nous professons notre foi. Mais qu’est-ce que tout cela produit-il concrètement dans notre manière d’aimer, de pardonner, d’accueillir et de servir ? Mais Jésus va encore plus loin. Cette parabole ne parle pas simplement des gens qui disent oui et de ceux qui disent non. Elle parle de conversion.
Le premier fils dit non… puis il change. Le second dit oui… puis il ne fait rien. C’est pourquoi Jésus peut prononcer cette parole qui devait être particulièrement dérangeante pour ses auditeurs : « Les publicains et les prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu. » Il ne glorifie évidemment ni le péché ni les comportements qui blessent les autres. Il révèle quelque chose de beaucoup plus profond : personne n’est enfermé dans son passé, et personne ne peut se croire définitivement arrivé.
Les publicains et les prostituées étaient considérés comme très éloignés de Dieu. Pourtant, certains ont entendu l’appel de Jean Baptiste à la conversion et ont accepté de changer de chemin. À l’inverse, ceux qui se croyaient proches de Dieu pouvaient finir par ne plus entendre sa Parole.
Le danger n’est donc pas seulement de dire « non » à Dieu. Le danger peut aussi être de croire que notre « oui » suffit. Se convertir, c’est accepter de laisser Dieu travailler notre cœur. Nous pouvons être généreux aujourd’hui et nous refermer demain. Nous pouvons vouloir pardonner tout en continuant à nourrir notre rancœur. Nous pouvons désirer la paix et, pourtant, entretenir nos divisions. Nous pouvons vouloir servir et rechercher parfois surtout notre propre confort. Il nous faut alors avoir l’humilité de reconnaître que nous sommes encore en chemin.
Le Père continue de nous dire : « Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne. » Cette vigne, elle est ici, au milieu de nous. Elle est dans nos familles, dans nos communautés, dans nos quartiers, auprès des personnes seules, fragiles ou blessées. Elle est aussi dans ces relations parfois difficiles où il faut apprendre à écouter, à pardonner et à recommencer.
Et le travail à la vigne du Seigneur commence souvent par de toutes petites choses : une visite, une écoute véritable, un service rendu, une parole qui réconcilie, une présence auprès de celui qui souffre. Saint Paul nous indique le chemin : « Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de ses propres intérêts ; pensez à ceux des autres. » Se donner plutôt que prendre. Servir plutôt que dominer. Construire des ponts plutôt que dresser des murs. Accueillir plutôt que juger. Voilà comment notre « oui » devient concret.
Daniel Nsabimana, Curé-Doyen




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