« Les tombeaux s’ouvriront » De bons vivants
- Michel Teheux

- 22 mars
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5e Dimanche de Carême - 22 mars 2026
Évangile selon saint Jean 11, 1-45

Ce fut un bel enterrement.
Il n’y a qu’une demi-heure de marche entre Béthanie et Jérusalem, il suffit de passer de l’autre côte du Mont des Oliviers.
Beaucoup d’amis étaient venus manifester leur sympathie aux deux sœurs.
Tout était fini : la pierre roulée, la maison rangée.
Marthe et Marie restaient seules avec leurs larmes.
Apparemment l’histoire des hommes est simple, tragiquement simple.
Tu viens au monde pour mourir. Et l’échec, par-delà toutes les réussites, est au bout du chemin ; « Vanité des vanités, tout est vanité », s’écrit l’auteur du livre de l’Ecclésiaste.
On n’a songé devant pareille évidence à mettre Dieu en accusation ? « Ah, si tu avais été là… »
Il ne faut pas regarder très loin pour voir la mort à l’œuvre partout, toujours.
Expérience du mal, absence injustifiable de l’amour. Échec fécond.
Souffrance destructrice, idiotie de l’injustice, absurdité de la mort. L’homme est périssable et, finalement, n’est-ce pas en vain qu’il se leurre d’espoir ? Car tel est le poids insupportable de la mort : c’est qu’elle pourrait être en nous sans espérance, comme la contradiction majeure de notre désir de vivre.
« Moi, dit Jésus, je suis la résurrection et la vie ! Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra » !
Dieu relève l’accusation : « Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la Gloire de Dieu ! »
Jésus, Dieu lui-même, a embrassé la mort comme on se livre à l’ennemi. La pierre froide du tombeau s’est refermée sur lui et le grain fut enfoui en terre : « Je suis la résurrection et la vie ».
Si le grain ne meurt pas, il ne porte pas de fruit. Le grain broyé monte en épi et la moisson déjà blanchit sous le soleil. Car ainsi parle le Dieu créateur : « Je vais ouvrir vos tombeaux et vous en ferai sortir ».
Oui, nous le croyons, les ossements desséchés se couvriront de chair, car Dieu ne permet pas que la mort fasse son œuvre sans préparer quelque part un printemps.
« Je suis la vie, Lazarre, lève-toi » !
La mort n’est pas un fait divers et Jésus, Dieu lui-même, pleurant devant Lazarre en son tombeau, atteste que notre mort, c’est aussi son affaire. Larmes de Dieu qui annoncent le cri et la prière de Gethsémani.
« Je t’aime nous dit Dieu depuis que nous sommes sortis de ses mains, terre glaise malaxée par son Esprit de vie », et cela veut dire « tu ne mourras pas » (Gabriel Mariel).
Jésus, Dieu lui-même, ira jusqu’à la mort, prendra sur lui notre mort pour nous dire « Non, tu ne mourras pas » ! puisque je t’aime jusqu’à m’unir à ton épreuve » !
L’amour l’emporte sur la mort. La mort est rupture, dislocation, émiettement ; le tissu d’une vie se défait, le souffle n’anime plus les membres qui se détachent de l’âme.
La mort est division. Seul l’amour donne et rend l’unité, seul l’amour peut nous rendre à nous-mêmes.
« Je t’aime, tu ne mourras pas » ! Et cet amour, ce n’est pas seulement de beaux mots, c’est une vie livrée, un corps rompu, un corps disloqué pour réunir entre ses bras étendus l’univers tout entier, un corps déchiré pour transfigurer nos vies mortelles en promesse d’éternité.
Frères et sœurs, nous l’affirmons : l’homme est possible.
Nous croyons en la vie, malgré toutes nos déchéances parce que nous croyons en l’amour qui est notre promesse d’éternité.
Croire en l’amour, c’est espérer que l’amour est garanti quelque part. Si le grain ne tombe pas en terre, que sera la moisson ?
« Celui qui croit en moi, vivra » ! Notre foi est source de vie parce qu’elle nous permet de nous abandonner à l’amour.
Alors de naïves images trouvent leur vérité : celles de corps bondissant hors des tombeaux ou celles de l’Esprit jaillissant du corps qui reprend vie par son souffle.
Alors se dénouent en vérité les liens de notre désespérance : nos élans et nos larmes s’engrangent pour des semailles éternelles, nos efforts et nos échecs se dressent pour bâtir une création nouvelle.
Parce que la vie qui a présidé à la création du monde est entrée dans le temps, parce qu’un matin de printemps, elle a fait éclater le tombeau qui ne pouvait la retenir, nous osons aujourd’hui croire en la Vie.
Grâce à note baptême car il nous est arrivé cette chose extraordinaire : Dieu a mis en nous son souffle de vie, son Esprit, l’Esprit de Jésus ressuscité. Le baptême nous a donné de bien naître, de bien venir au monde, puisqu’il a fait de nous les enfants de l’amour, de la vie, de l’espérance.
Oui, Lazarre, lève-toi et que soit manifesté l’œuvre de Dieu !
Rien n’a changé et tout est autre. Conviction qui n’efface pas l’expérience de la mort, mais dont la vertu est de nous éveiller enfin à la vie.
D’où nait cet espoir démesuré ?
D’une Parole, d’une promesse ? Qu’elles seraient fragiles, si nous n’avions aperçu sur notre terre un reflet de l’éclat qu’elles annoncent. Quand la Lumière est entrée jusque dans nos ténèbres.
Quand la joie est devenue solidaire de nos peines. Quand l’Amour a voulu affronter le mal avec les mains nues de l’homme.
Rien n’a changé, mais tout est autre. Lazarre, tu seras encore enveloppé de bandelettes, mais tu sais que, désormais, tu peux franchir les portes de la mort. Entends celui qui t’appelle « Viens dehors » ! Il te prend par la main pour tirer Adam hors du tombeau.
Pour affronter l’expérience de ta vie qui va à la mort, tu n’as d’autre richesse qu’une Parole à croire : « Je suis la Vie » ! prétend Jésus, tu n’as qu’un appel à entendre et une invitation à suivre : « Viens dehors et risque-toi sur le chemin de l’Amour » ! Parce que le baptême t’a donné la vraie vie et t’a consacré à la vie, soit un bon vivant.
Cela avait été un bel enterrement. À Béthanie, de l’autre côté du Mont des Oliviers, Jésus se retire au désert. Comme autrefois, jusqu’avant son baptême. Son baptême de sang, la consécration de sa vie est au bout du chemin ; sa passion est engagée.
C’est par Béthanie qu’il rentrera à Jérusalem. Dimanche prochain.
Michel Teheux



