Le terme de la nuit
- Michel Teheux

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3e dimanche du temps ordinaire - 25 janvier 2026
Évangile selon saint Matthieu 4, 12-23

Il vient en Galilée, terre réputée païenne, terre de publicains et de douaniers sans scrupules, pays de l’ombre aux confins du monde des païens « Galilée des nations ».
Toujours Jésus sera là où des hommes ressentent la nuit, l’oppression, le péché « sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre et de la mort, une lumière s’est levée ».
Dérisoire et fragile, comme un enfant de Noël, comme un vagabond illuminé parcourant les collines de la printanière Galilée ou les déserts arides de Judée, comme un condamné à un gibet d’infamie. « La lumière est venue dans le monde et le monde ne l’a pas reconnue ; il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu » ! La Parole qui libère est d’une déconcertante simplicité, c’est peut-être pour cela qu’elle fait peur ; la lumière jetée sur les ténèbres est aveuglante, c’est peut-être pour cela qu’elle est vite dissimulée.
« Convertissez-vous ». Il faut purifier la source plutôt que d’élaborer des programmes de rénovations, il faut reprendre tout le chantier plutôt de de bricoler des réparations provisoires ! la lumière débusque les ombres et fouille les recoins secrets : elle inonde la pièce dont on a entrouvert les volets. Victoire déjà pascale : les ténèbres n’ont jamais pu étouffer la lumière.
La lumière s’est levée et elle appelle la lumière. Jésuss embauche pour la mission « Venez à ma suite » ! Il ne s’agit pas de calculer le pour et le contre, les aménagements possibles, il ne s’agit pas de négocier les conditions d’acceptation et d’inventer les bons motifs de refus, il s’agit de se lancer à corps perdu, sans regarder en arrière ; « Aussitôt (un mot d’urgence !), ils le suivirent ». Il appelle des hommes simples, des pécheurs, des hommes qui ne vont pas réfléchir jusqu’à demain pour laisser la foi l’emporter en eux. Ainsi a commencé l’Église. En déplacement. Sans grand souci d’une sagesse selon le monde, sans trop vérifier les plants et les sécurités. De Jésus est née une Église aussi fragile que la lumière du matin, aussi heureuse que le paradoxe des Béatitudes. Une église destinée à des captifs libérés et à des pauvres. Une Église en plein vent.
Et les apôtres retiendront la leçon. Plus tard, Paul refusera de se laisser enfermer dans des discussions stériles et des oppositions qui ne peuvent qu’étouffer la foi. Est-ce dans un accès de colère qu’il s’est écrié : « Moi, le Christ, ne m’a pas envoyé baptiser »
a Corinthe, on se disputait ; on se disputait les apôtres comme on se dispute les idoles.
« Moi, je suis pour Paul, et moi pour un autre » ! … On dirait que le baptême leur a été donné au nom d’un homme, d’un champion ; chacun y va de son favori, de son église, de son prêtre.
Et l’ombre envahit à nouveau l’Église ; les carrefours sont embouteillés par les discussions communautaires. Histoire sans cesse renaissance à l’intérieur de l’Église et entre les Églises. Jésus pourra-t-il vraiment un jour nous guérir de cette infirmité.
Au pays de l’ombre une lumière a resplendi. Des hommes se sont levés et ils ont suivi le Messie. Minuscule Église fondée sur la foi du Christ ; minuscule fondement, le seul qui redit à la corrosion du temps. Où est aujourd’hui la lumière de l’Église, des Églises ? Les aveugles voient-ils la clarté de Dieu dans nos attitudes ? Les boiteux bondissent-ils de pouvoir partager notre foi commune.
Trop longtemps, nous nous sommes regardés les uns les autres, nostalgiquement, et, comme des pêcheurs malheureux dans la nuit, nous gémissons que nos filets sont restés vides.
Frères et sœurs, vous êtes la lumière du monde, ni plus ni moins ! Prenez donc garde que vos ténèbres ne voilent pas la présence de Dieu pour les hommes. Vous qui communiez au même Christ, allez-vous longtemps encore diviser le Christ ? Nous sommes empêtrés dans nos filets : il est temps de laisser nos rivages et nos parents, nos amis, pour enfin apprendre à marcher, plus loin, dans la liberté du chemin ! C’est la route qui importe, non les bagages ; c’est le chemin qui oriente vers le but, non l’itinéraire balisé ; c’est la marche qui motive les efforts, non pas les recommandations de prudence. « Convertissez-vous », ne cesse de nous dire Jésus. Convertissez-vous, c’est-à-dire regarder droit devant au lieu de sans cesse vous retourner, c’est-à-dire marcher au lieu de vous interroger si vous êtes dans le droit chemin. Jésus fonde une Église du risque et du plein vent.
« Venez derrière moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes » !
L’Église n’est pas fondée pour elle-même, pour se complaire dans l’intégrité de sa foi, l’assurance de son espérance. Sa vocation n’est pas de se réchauffer elle-même.
L’Église est pour le monde : la mise à la suite de Jésus est, pour les disciples, l’appel bientôt, à parcourir les villages de Galilée pour annoncer la Parole qui libère. L’Église est au service du monde où elle n’est pas : la vocation est pour la mission. Car il n’y a de lumière que pour illuminer la nuit et faire paraître le jour !
L’Église sera une lorsqu’enfin elle acceptera de ne plus se regarder et s’ausculter, lorsqu’elle préférera courir les chemins. Il n’y a d’Églises divisées que celles des cénacles clos, il n’y a qu’une Église une, celle des grands vents.
Pour Jésus, il n’y a pas d’abord des disciples à chouchouter ; il n’y a que des pauvres hommes à qui il faut, coûte que coûte, annoncer que leur nuit n’est pas sans fin.
Seules, l’urgence de la tâche et la démesure de la mission le conduisent à dire aujourd’hui encore « Je vous ferai pêcheurs d’hommes »
Michel Teheux



