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« Le Moi pluriel »

  • Photo du rédacteur: Didier Croonenberghs
    Didier Croonenberghs
  • il y a 7 jours
  • 7 min de lecture

Prédication du Fr Didier Croonenberghs, OP à l'occasion des fêtes Septennales

Collégiale Notre-Dame et Saint-Domitien - 9 Août 2026


Frères et sœurs,


Il y a des pages d'Évangile qui nous mettent d'abord à distance. Nous les entendons avec respect, mais nous avons le sentiment qu'elles appartiennent à un autre univers. L'homme que Jésus rencontre sur l'autre rive du lac vit parmi les tombeaux. Il pousse des cris, personne ne parvient à le maîtriser, et le récit nous parle de démons qui entrent dans un troupeau de porcs. Nous pourrions facilement refermer cette page en nous disant qu'elle raconte une manière ancienne de comprendre la souffrance humaine... De manière presque naïve... Pourtant, il suffit parfois d'une phrase pour que le texte cesse de parler d'un homme d'autrefois et commence à nous parler de nous. Cette phrase est celle que cet homme adresse à Jésus : « Mon nom est Légion, car nous sommes nombreux. » Qu'est-ce à dire ?


Avouez que cette réponse est étonnante. Jésus lui demande son nom. Il ne lui demande pas ce qu'il a fait, ni ce qui lui est arrivé, ni ce qu'il pense de lui-même. Il lui demande simplement : « Qui es-tu ? » Or cet homme est incapable de répondre par un seul nom. Il répond par une multitude. Comme si le « je » s'était perdu. Comme s'il ne savait plus très bien qui parlait en lui. Et n'est-ce pas une expérience que nous faisons tous. Être emporté par nos propres paroles... Comme si la souffrance parlait pour nous. Comme si autre chose que nous parlait pour nous...


En fait, je me demande si cette réponse du possédé de Génésaret n'est pas beaucoup plus proche de notre expérience que nous ne l'imaginons. Et puis, nous aimerions croire que nous sommes unifiés, cohérents, transparents à nous-mêmes. Rien de pire que ceux qui parlent de transparence... Nous aimons penser qu'il existe un « moi » stable, toujours identique, qui prend des décisions en toute liberté. Qui donne son consentement... Mais est-ce vraiment ainsi que nous faisons l'expérience de nous-mêmes ? Si nous prenons le temps de nous arrêter, si nous acceptons d'écouter ce qui se passe en nous, nous découvrons une réalité plus complexe. Nous sommes un moi pluriel. Plusieurs voix habitent notre existence. Plusieurs désirs nous traversent. Plusieurs manières d'être coexistent en nous.


Tout d'abord, il y a en chacun de nous celui qui fait confiance et celui qui doute. Celui qui voudrait aimer sans compter et celui qui se protège. Celui qui espère encore et celui qui n'attend plus grand-chose. Il y a le moi généreux et le moi inquiet, le moi patient et le moi impatient, celui qui désire la paix et celui qui nourrit encore de saintes colères. Nous ne sommes pas un bloc de certitudes. Nous sommes une histoire. Une histoire où se sont déposées des rencontres, des blessures, des hésitations, des joies, des déceptions, des paroles qui nous ont fait grandir et d'autres qui continuent peut-être à nous enfermer.


Nous le savons bien : il nous arrive de ne plus reconnaître nos propres réactions. Nous sortons d'une conversation en nous disant : « Pourquoi ai-je parlé ainsi ? Ce n'était pas vraiment moi. » Ou bien nous regrettons un silence : « Pourquoi n'ai-je rien dit ? Pourtant, j'aurais voulu parler. » Nous nous surprenons nous-mêmes. Comme si, à certains moments, un autre prenait la parole en nous.


Les psychologues parlent aujourd'hui volontiers du moi pluriel. Ils nous rappellent que notre personnalité est faite de plusieurs registres qui cohabitent et parfois s'affrontent. Lorsque ce possédé de l'évangile —qui est bien dépossédé de lui— répond : « Nous sommes nombreux », il dit quelque chose de cette expérience humaine que nous connaissons tous : celle d'une existence dispersée, où nous ne savons plus toujours qui conduit notre vie.


Le problème n'est pas que nous soyons plusieurs en nous-mêmes. Au fond, cette pluralité est une richesse. Elle est le signe que nous sommes vivants, capables d'évoluer, de grandir, de porter en nous différentes facettes de notre histoire. Le problème apparaît lorsque l'un de ces « moi », ces « moi je » finissent par prendre toute la place. Lorsque notre peur décide à notre place. Lorsque notre besoin d'être reconnu oriente tous nos choix. Lorsque nous nous victimisons. Lorsque notre blessure devient la seule manière d'interpréter ce qui nous arrive. Alors nous finissons par croire que nous sommes cette peur, cette blessure ou ce besoin de reconnaissance. Nous oublions qu'ils ne sont qu'une partie de nous-mêmes.


Il est frappant de constater que Marc situe cet homme parmi les tombeaux. Ce détail n'est sans doute pas anodin. Les tombeaux sont le lieu de ce qui appartient au passé. Ils gardent la mémoire de ce qui est terminé. Or nous savons combien il est facile d'habiter, nous aussi, parmi nos tombeaux. Nous continuons parfois à vivre à partir d'une parole blessante entendue il y a vingt ans. Nous nous définissons encore par un échec ancien. Nous restons prisonniers d'une culpabilité ou d'une image de nous-mêmes qui ne correspond plus à la personne que nous sommes devenus. Il arrive que notre passé parle plus fort que notre présent.


Voilà pourquoi cette rencontre est si belle. Jésus ne s'effraie pas de cet homme. Il ne commence pas par voir la légion. Il cherche la personne. Derrière toutes ces voix qui se bousculent, derrière cette identité éclatée, il continue de croire qu'il existe quelqu'un. Quelqu'un qui n'est pas réductible à ses blessures, ni à ses enfermements. Quelqu'un dont le véritable nom n'a pas disparu.


Peut-être est-ce là une des plus belles nouvelles de cet Évangile. Nous pouvons avoir le sentiment d'être dispersés, divisés, parfois même étrangers à nous-mêmes. Nous pouvons avoir l'impression que notre vie est gouvernée par des forces qui nous dépassent. Pourtant, aux yeux du Christ, il existe toujours un chemin vers cette personne profonde que nous sommes appelés à devenir. Il ne confond jamais notre identité avec nos blessures. Il ne nous réduit jamais à ce qui nous enferme. Il nous regarde toujours à partir de ce que nous pouvons encore devenir.


Et c'est sans doute ici que commence la guérison. Non pas lorsque toutes nos contradictions disparaissent, mais lorsque quelqu'un croit encore en notre véritable nom avant même que nous soyons capables de le prononcer nous-mêmes.


Nous rêvons parfois d'une vie enfin apaisée où tout serait clair, où toutes les tensions auraient disparu. Nous voudrions devenir simples. Or l'Évangile ne nous promet pas cette simplicité-là. Il nous invite plutôt à devenir unifiés. Et il y a une différence profonde entre les deux. Être simple, ce serait peut-être n'avoir plus qu'une seule voix en soi. Être unifié, c'est permettre à toutes les voix qui nous habitent de trouver leur juste place. Une famille n'est pas une seule personne ; elle est faite de plusieurs personnes qui apprennent à vivre ensemble. Il en va peut-être de même de notre vie intérieure. Nous sommes un moi pluriel. Cette pluralité n'est pas un échec. Elle devient un problème lorsqu'elle n'a plus de centre.


Nous connaissons bien cette expérience. Certaines journées, nous avons le sentiment d'être dispersés. Une partie de nous est encore occupée par ce qui s'est passé hier. Une autre anticipe déjà demain. Nous parlons avec quelqu'un, mais notre esprit est ailleurs. Nous prenons une décision, puis nous la remettons en question quelques heures plus tard. Nous nous promettons d'être plus disponibles, puis nous nous laissons happer par les urgences. Nous courons d'une tâche à l'autre, d'une sollicitation à l'autre, sans toujours savoir ce qui nous met réellement en mouvement.


Peut-être est-ce cela que Jésus vient révéler en chacun de nous. Il ne nous demande pas de devenir quelqu'un d'autre. Il nous appelle à revenir vers ce centre oublié où notre vie peut retrouver sa cohérence. La foi ne consiste pas à ajouter une couche religieuse sur une existence déjà encombrée. Elle est ce chemin patient qui nous reconduit vers notre propre source. Elle ne nous éloigne pas de notre humanité ; elle nous y ramène.


C'est pourquoi la fin du récit est si étonnante. Après toute cette agitation, après tous ces cris, Marc écrit simplement que les habitants trouvent cet homme « assis, vêtu et dans son bon sens ». Nous passons facilement sur ces quelques mots. Ils sont pourtant magnifiques.


Il est assis. Lui qui ne cessait d'errer peut enfin demeurer quelque part. Il n'a plus besoin de courir. Il peut habiter le lieu où il se trouve.


Il est vêtu. Dans la Bible, le vêtement est souvent le signe de la dignité retrouvée. Cet homme n'est plus réduit à ce qui l'avait défiguré. Il redevient quelqu'un que l'on peut regarder sans peur.


Et surtout, il est dans son bon sens. Le texte grec dit littéralement qu'il est revenu à lui-même. Quelle belle définition de la guérison ! Revenir à soi. Retrouver ce lieu intérieur où notre existence cesse d'être gouvernée par les peurs, les blessures ou les masques que nous avons construits au fil du temps.


Je me demande si nous ne cherchons pas tous cela, parfois sans le savoir. Nous passons beaucoup d'énergie à vouloir devenir quelqu'un. Nous voulons réussir notre vie, être reconnus, laisser une trace. Et si la véritable question était ailleurs ? Et si l'Évangile nous invitait moins à devenir quelqu'un qu'à devenir enfin nous-mêmes ? Non pas le personnage que nous avons fabriqué pour répondre aux attentes des autres, mais cette personne unique que personne ne peut remplacer.


Nous imaginons parfois que la foi consiste à quitter le monde pour nous rapprocher de Dieu. L'Évangile dit souvent le contraire. Plus nous nous approchons du Christ, plus il nous renvoie vers notre propre vie. Vers nos relations, notre travail, nos responsabilités, nos fragilités. Non pour les subir comme auparavant, mais pour les habiter autrement.


Car le vrai miracle n'est peut-être pas celui que les habitants de Gérasa ont cru voir. Le vrai miracle, c'est qu'un homme qui ne pouvait plus dire « je » retrouve peu à peu son véritable nom. Un homme dispersé devient un homme rassemblé. Un homme qui vivait parmi les tombeaux retrouve le goût de la vie.


Alors la joie devient possible.


Cette joie n'est jamais une conquête personnelle. Elle est un fruit. Le fruit d'une présence qui, patiemment, rassemble ce qui était dispersé, réconcilie ce qui était divisé. Amen.

 

 

Fr Didier Croonenberghs, OP



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