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« Jésus au pluriel »

  • Photo du rédacteur: Frère Christian Eeckhout, OP
    Frère Christian Eeckhout, OP
  • il y a 6 jours
  • 8 min de lecture

Prédication du Fr Christian Eeckhout, OP à l'occasion des fêtes Septennales

Collégiale Notre-Dame et Saint-Domitien - 12 Août 2026


Introduction

 

Chers frères et sœurs, la personne de Jésus de Nazareth, né de la très sainte vierge Marie, n’est pas une personne figée en un bureau ou dans une cabane d’ermite, mais plutôt un homme de contact, ouvert à tous et sans discrimination de personne, n’ayant même pas peur de Satan. Je voudrais donc ce soir vous donner un aperçu de sa totale universalité et accessibilité dans l’histoire comme dans l’espace et dans la Bible. Ma question : ne lit-on pas une diversité de portraits et de narratifs au sujet de Jésus dans le Nouveau Testament. Le ‘second Adam’ est aussi le Messie juif, souffrant, secret, sauveur, Seigneur, Verbe incarné, crucifié, ressuscité, glorifié. Ouvert à l’international, à l’universel. Quels sont donc les approches historiques et accents particuliers, pluriels, du Fils de Dieu et du Fils de l’homme ? Je le ferai en huit points.


 D’abord, Jésus est pluriel dans une approche théologique chrétienne. Jésus le Christ est toujours considéré comme une seule personne, la Personne du Christ, préexistant et incarné. Toutefois les conciles œcuméniques des premiers siècles, comme celui de Chalcédoine en 451, définissent un pluriel en ce sens que la Personne du Christ a deux natures : la nature divine du « Fils de Dieu » et la nature humaine semblable en tout à la nôtre, excepté le péché.


 Dans cette nature humaine, Jésus est pluriel car il y a beaucoup d’hommes du nom de Jésus dans la Bible. Déjà l’Ancien Testament fait mention de plusieurs Jésus, dont l’un est par exemple un sage du IIe s. av. J.-C., Jésus fils de Sirakh, auteur du livre de la Sagesse, rouleau deutéro-canonique (Si 50,27). * Et au premier siècle de l’ère chrétienne, c’est un prénom vraiment populaire. Il est assez courant, car environ 5% de la population juive porte ce nom. Il provient de deux mots hébraïques, « Yeho-shuà » qui signifie « Yahveh est salut » ou « Dieu sauve ». Avec d’une part la racine « Yah, Yo, Yeho ou Ye » utilisée pour dire Yahveh, Dieu, le Seigneur et d’autre part « shua » pour exprimer le salut. C’est dès avant sa naissance, lors de l’annonciation à Marie par l’ange Gabriel, que ce messager de Dieu lui demande d’appeler son fils « Jésus » (Luc 1,31). *** Jésus est bien pluriel de son vivant, comme nous le voyons lors du procès devant Pilate : il y a un ‘Jésus Barabbas’ meurtrier prisonnier, qui est explicitement cité par Matthieu (Mt 27,17, (Mc 15,7.11 ; Lc 23,18-19 ; Jn 18,40)), juste avant ‘Jésus appelé Messie’, cité dans le même verset (Mt 27,17.20-22), ou encore nommé ‘le roi des Juifs’ (Jn 19,39) en Jean, pour le distinguer de Barabbas.


 Nous pouvons encore penser à la pluralité d’interprétations de la Parole de Dieu que Jésus, jeune homme, entendait. En effet, dans les synagogues des juifs, on lisait la ‘Torah’, la Loi de l’alliance, en langue hébraïque, par groupe de 3 versets ; ou les Prophètes, toujours en hébreu, par 5 versets consécutifs, à la suite desquels était toujours proposée une traduction, en langue araméenne, langue cousine, mais différente, car l’hébreu n’était plus compris par la plupart des habitants. Or cette traduction n’était pas toujours littérale et faisait place à des commentaires, appelés plus tard ‘Targums’. Ces interprétations ont été consignées par écrit au 1er siècle et on y voit par exemple que pour le mot hébreu « evêd », qui signifie ‘serviteur’, le targumiste a noté « talya », mot qui peut signifier aussi bien « serviteur » qu’« agneau ». Alors on peut se demander lequel des deux sens a-t-il été compris ou prêché par Jésus juste avant sa mort ? Surtout quand on pense au moment du repas pascal, ayant sous les yeux ‘l’agneau rituel’ avec la lecture des textes du « serviteur de Dieu » au livre d’Isaïe, qui offre une possible ambiguïté avec la figure d’« agneau de Dieu ». On peut ainsi dire que Jésus est théologiquement pluriel jusque dans sa prédication, sa ‘haggada’.


 Jésus est encore pluriel dans son comportement, en tant qu’il est nomade, ou marcheur : il circule sans cesse du nord au sud sur une distance de 200 km, et d’est en ouest de Nazareth, sur une largeur de quelques 150 km. Les évangiles illustrent bien ceci quand on découvre ses enseignements si variés, soit ceux des paraboles agricoles – telle ‘le semeur et ses grains dans les différentes terres’ (en Mt 13,1-9), ‘le bon grain et l’ivraie dans le champ’ et celle de ‘l’arbre et ses fruits’ (en Mt 7,16-20) ou encore le ‘figuier et ses larges feuilles’ (en Mt 24,32) ou le ‘figuier stérile et le fumier’ (en Lc 13,6-9) – soit ceux des paraboles pastorales – telle ‘le mouton perdu et retrouvé’ (en Lc 15,3-7), ‘le berger qui sépare les moutons des chèvres’ (en Mt 25,32-33) et ‘la perle aux cochons’ (en Mt 7,6) – ainsi que la parabole du ‘filet jeté dans la mer’ (en Mt 13,47-50). Cette mobilité se découvre encore par le fait que Jésus apostrophe la ville sainte de Jérusalem depuis le mont des oliviers, avec la parabole de ‘la poule qui aime tant rassembler sa couvée sous ses ailes’ (en Lc 13,34-35 // Mt 23,37-39). Toutes ces paraboles montrent que Jésus est à la fois homme des campagnes et homme des villes. Des villes comme Bethléem, Jérusalem et Jéricho avant sa mission publique, sans compter son séjour en Egypte, proche de Gaza, et puis les villes et villages proches du lac de Galilée, comme Cana, Naïm, Bethsaïde, Magdala, Gennésareth et bien sûr Capharnaüm, où il a un pied-à-terre, la maison de Simon Pierre. Il y a lieu également de mentionner que Jésus parcourt les cités hellénistiques de la Décapole, situées de part et d’autre du fleuve Jourdain, comme Gadara ou Gérasa. En plus de sa fréquentation de l’oasis de Jéricho (Lc 18,35-43) et du désert de Judée alentour, comme l’illustre la parabole du ‘bon Samaritain’ (Lc 10,25-37). Jésus parcourt encore les monts de la haute Galilée, dont Césarée de Philippe et ceux du sud du Liban. Il passe à travers les régions côtières de Tyr et Sidon, ou sur le ‘chemin des crêtes’ par les collines de Samarie. Sans compter que Jésus, sortant des villages de Béthanie et Bethphagé demande à pouvoir monter un ânon lors de sa dernière entrée à Jérusalem, en humble roi de paix, ce que rapportent les 4 évangiles (Mt 21,2-5, Mc 11,1-7, Lc 19,28-36 et Jn 12,14).


 Il me semble important de relever que Jésus est un observateur socialement très ouvert, comme l’étaient les prophètes, et pluriel dans le sens où il côtoie toutes les catégories sociales. En effet, à la différence du Sanhédrin du Temple et des grands-prêtres tel Caïphe, Jésus veut s’adresser à tous, juifs et païens, grecs et romains ; chef de synagogue (Jaïre en Lc 8,40-40-42.49-56) et pharisiens (Mt 7,36-50) ; sadducéens (Lc 20,27) et publicains. S’il est présent à la réception de mariage à Cana (Jn 2,1-11), il fait aussi bon accueil aux étrangers et étrangères à Israël, comme la cananéenne ou syro-phénicienne (Mt 15,21-26 ; Mc 7,24-30), ce qui lui permet d’évangéliser les Douze apôtres qui lui sont proches. Il n’est que de penser à Nicodème, le maître en Israël, qui vient le trouver discrètement de nuit (Jn 3,1-13), aux scribes et docteurs de la Loi qui cherchent à le condamner en le mettant à l’épreuve. Remarquons que Jésus considère avec bienveillance tout autant les femmes que les enfants : pensons à ses disciples femmes de la première heure, dont Marie Madeleine, Jeanne, femme de Chouza, intendant d’Hérode, Susanne et beaucoup d’autres (Mc 15,40.47 ; Lc 8,3), comme Marie, la mère de Jacques le Petit et de José et Salomé (Mc 15,40 ; la mère des fils de Zébédée (Mt 20,20-21), aux dialogues à la source avec la samaritaine de Sychar (Jn 4,4-42), à ses rencontres improbables avec la femme surprise en adultère (Jn 8,3-11), avec le père d’un enfant lunatique qu’il délivre de l’emprise du démon (Mt 17,14-18), avec Zachée le publicain (Lc 19,1-10) chez qui il veut demeurer, avec les collecteurs d’impôts (Lévi en Lc 5,27-32), les pêcheurs (Simon pharisien en Lc 7,36-40) et les nombreux malades considérés comme impurs (Jn 5), avec les lépreux (Mt 8,2-4 ; Mc 1,40-45 ; Lc 5,12-16 ; 17,11-19), paralytiques (Mt 9,1-8) et possédés (Mt 8,28-34). Et même avec des espions (Lc 20,20). Il y a son action en faveur de la famille des défunts, comme c’est le cas pour le fils de la veuve de Naïm (Lc 7,11-15) et pour son ami Lazare, frère de Marthe et de Marie, ou avec les autorités civiles et religieuses, Hérode et Pilate, sans compter l’officier royal et les centurions romains (Mt 8,5-13 ; Lc 23,47).


 Jésus est pluriel, car il est à la fois hyper actif, puisque toute sa mission s’est réalisée en entre un an et demi et trois années tout au plus, et à la fois un homme qui sait se retirer dans la montagne pour prier, tôt le matin ou le soir, même longuement, disant à ses disciples d’aller de l’avant, voire de le précéder. Ou encore à Gethsémani avant sa passion, leur demandant de prier avec lui dans son angoisse, au moins une heure (Mt 26 ;36-46 ; Mc 14,32-42 ; Lc 22,40-46), prière qu’il fait en réalité avant chaque grande décision de sa vie.


 Les quatre évangiles montrent également que Jésus est pluriel dans sa prière, notamment lorsqu’il est crucifié. Beaucoup connaissent le cri que rapportent Matthieu et Marc, reprenant le début de la prière du Psaume 22(21,2) : « Mon Dieu mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Mais en Luc et Jean ce sont d’autres formes de prières : en Luc c’est presqu’un dialogue, soit avec le ‘bon larron’ : « Amen, je te le dis, aujourd’hui, avec moi, tu seras en paradis ! » (Lc 23,43), soit dans l’intimité filiale où il supplie : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34). Et en finale, il se confie : « Père, je te remets mon esprit. » (Lc 23,46). Tandis qu’en Jean, Jésus parle plus directement à sa mère et au disciple qu’il aimait : « Femme, voici ton fils » et « Voici ta mère » (Jn 19,26 s.). Puis avec un dernier effort, il exprime sa volonté de vivre, ou de quête de Dieu et du salut, en disant : « J’ai soif » (Jn 19,28), ce qui est aussi le début d’une prière dans le psaume 63 (62,2) ou 22(21,16). Jésus fait une ultime déclaration : « Tout est achevé » (Jn 19,30).


Ces 7 paroles du Christ en croix reflètent donc des formes plurielles de prière : la piété filiale, le souci de donner l’espérance de salut aux croyants condamnés et la délicate attention pour ses disciples les plus fidèles. Puisque nous sommes réunis dans la neuvaine de Notre-Dame de la Sarte, remarquons bien cette attention pleine de compassion de Jésus, pour que sa mère – veuve de moins de 50 ans – soit soutenue, protégée, et accompagnée !


 En finale, nous pouvons encore préciser que les 4 évangiles, ainsi que les épîtres de Paul et de Jacques, présentent une pluralité de destinataires d’une même vision de foi en Jésus fils de Dieu, crucifié et ressuscité. Ceci dans la diversité de l’Église primitive, parce que chaque texte a été écrit pour une communauté spécifique. Ainsi Matthieu s’adresse-t-il aux Juifs devenus chrétiens, accentuant les citations de l’Ancien Testament et l’accomplissement des Écritures en Jésus ; Marc s’adresse davantage aux Romains, avec l’accent placé sur la souffrance et le sacrifice. Luc, lui, s’adresse aux gens de culture grecque avec l’insistance sur l’universalité du salut offert, sur l’Esprit-Saint, la joie, la prière, les pauvres et la miséricorde. Quant à Jean vise les spirituels, à partir d’un récit de préexistence et d’incarnation, d’amour et de gloire. Et dans leurs épîtres, Paul, avec Jacques, mettent l’accent sur l’homme justifié par les œuvres de charité et de justice sociale et non par la foi au Sauveur seulement.

 

En conclusion


Nous pouvons bien dire que, oui, Jésus a cherché de multiples manières de vivre ensemble dans une société plus juste, plus humaine, à prendre notre avenir en main, avec sa mère, à nous mettre – pour notre bonheur de vie éternelle avec Lui – en chemin vers Dieu son Père et notre Père qui est aux Cieux.


Nous sommes dès lors heureux, ici en la collégiale de Huy, de pouvoir toujours vénérer Notre-Dame, la mère des fidèles, la mère de l’Église, pour la gloire de Dieu.


Sainte Marie, mère de Dieu révélé dans l’histoire en Jésus Christ, priez pour nous qui avons recours à vous ! Amen.


 

Fr Christian Eeckhout, OP



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