« Donner goût »
- Michel Teheux

- il y a 4 jours
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5e dimanche du temps ordinaire - 8 février 2026
Évangile selon saint Matthieu 5, 12-16

Jésus vient de donner sa loi-programme. Les Béatitudes sont le signal convenu entre Dieu et le peuple de l’Alliance. Le monde nouveau est en marche et le « débarquement » de Dieu exige une décision à la mesure de la situation.
« Convertissez-vous et croyez en la Bonne Nouvelle » ! La crise est ouverte : l’heure n’est plus aux atermoiements ; des mesures d’urgence s’imposent : il faut choisir entre se jeter à l’eau ou se replier sur des positions qui relèvent du monde ancien.
L’évangéliste Matthieu l’a bien compris. Il présente les Béatitudes comme une charte de vie pour le chrétien ; il reprend les paroles de Jésus et n’hésite pas à les amplifier afin qu’elles soient fécondes dans la vie des chrétiens.
« Vous êtes le sel de la terre » ! Être disciple de Jésus, c’est sans doute reconnaître l’avènement du Royaume en sa personne : c’est découvrir que, dans ces gestes de miséricorde, s’accomplissent le temps promis. Être disciple c’est entendre la voix du Bien-Aimé. Mais que serait cette Parole qui dit la grâce de Dieu si elle n’engendrait une existence transfigurée par une telle révélation. Le disciple est aussi celui qui mise tout sur la Parole du Maître, c’est celui qui obéit et fait le testament de l’Envoyé la règle de sa vie. La grâce reçue devient vocation, l’annonce devient programme, la manifestation de ce qui est devient projet. « Sil le sel s’affadit, il n’est plus bon à rien, sinon à être jeté dehors » !
Le sel… c’est le goût. L’excès donne à la salade frisée une amertume intolérable. S’il en manque dans le gratin dauphinois, le palais reste insatisfait. « Vous êtes le sel de la terre » !
Comment le monde pourrait-il vivre si des hommes et des femmes ne découvraient la saveur à nulle autre pareille qui leur donne le goût de vivre. Trop d’hommes et de femmes meurent aujourd’hui de croire leur vie sans sel pour que les disciples de Jésus se permettent de gaspiller le trésor déposé en leurs mains.
Nous ne sommes plus bons qu’à être jetés dehors si l’annonce de la Bonne Nouvelle n’est en nous source d’un engagement en faveur de tout ce qui fait vivre l’homme et donne à l’histoire humaine une saveur de bonheur. La proclamation des Béatitudes serait une tromperie si elle ne devenait pour nous la source d’un engagement renouvelé au service de l’homme proclamé bienheureux.
Car les Béatitudes ne nous renvoient pas dans un monde idéal, sans cesse repoussé en avant, où enfin les pauvres seront riches et où il serait fait droit aux persécutés ; elles nous provoquent à prendre la vie de ce monde en main pour qu’elle devienne une terre enfin humaine. Les Béatitudes sont pour nous prophétie, au double sens du terme : elles annoncent un temps qui sera un don de la grâce, elles anticipent ce qu’elles nous imposent comme une tâche.
« Vous êtes la lumière du monde » ! La Lumière s’est levée, elle a crevé les ténèbres et dissipe le voile qui recouvrait la face des choses : Jésus a dévoilé la vérité de notre vie et le devenir promis pour tout homme ; « Je suis la Lumière du monde », dit-il et la Lumière débusque les ténèbres, elle dénonce les scintillements trompeurs qui prétendaient devenir les valeurs qui assureraient le bonheur des hommes - l’argent, le pouvoir, l’égoïsme, l’intolérance -, elle démasque les impasses où les hommes s’égaraient.
« Je suis la Lumière du monde », dit Jésus et les ténèbres du tombeau dans lequel les hommes avaient pensé pouvoir emprisonner celui qui est la Vérité de toutes choses ne pourront éteindre cette clarté venue d’ailleurs : la croix sera pour toujours la Lumière mise sur le lampadaire qui éclaire toute l’aventure humaine.
« Je suis la Lumière du monde » dit Jésus : « Vous êtes la lumière du monde » !
Étonnant parallèle entre ce qu’il dit de lui-même et ce qu’il commande à ses disciples !
« Soyez le sel de la terre » ! Voici fixé le programme de l’Église. Le sel, qui était aussi un engrais dans les temps anciens, n’existe que pour rendre la terre féconde.
Malheureuse, l’Église qui préserve ses enfants et se méfie des paroles qui brûlent les lèvres comme un piment… !
Veuille Dieu que l’Église ne nous partage pas seulement le pain, mais aussi le sel, car c’est là sa seule raison d’exister : donner aux hommes le goût du Royaume de Dieu !
Michel Teheux



