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Dieu serait-il injuste ?

Photo du rédacteur: Daniel Nsabimana, Curé-Doyen
Daniel Nsabimana, Curé-Doyen
20 sept.
5 min de lecture

Dernière mise à jour : 21 sept.

25e dimanche du temps ordinaire

Évangile selon saint Matthieu 20, 1-16




Je voudrais commencer cette méditation par une petite anecdote dont j’ai été récemment le témoin. J’avais reçu chez moi un couple qui préparait son mariage. Au cours de notre échange, le fiancé m’a confié qu’il venait de perdre son emploi. Cette situation l’avait profondément découragé, au point qu’il se demandait même s’il fallait continuer leur préparation au mariage. Car, pour lui, perdre son travail, ce n’était pas seulement perdre un salaire. C’était aussi perdre une certaine confiance en lui, ses repères, et même la capacité de se projeter dans l’avenir. Il m’a parlé de ces journées qui s’allongent lorsqu’on n’a plus de travail, de cette impression de rester là, sans savoir quoi faire de soi. Et puis, à un moment, il m’a dit : « Vous savez, il m’arrive de me sentir inutile… inutile dans mon couple, inutile dans la société. Me lever le matin pour rester dans le canapé, sans rien faire, alors que… » Il n’a pas pu terminer sa phrase. Sa fiancée l’a interrompu doucement. Elle l’a pris dans ses bras, avec des gestes de tendresse. En voyant cela, je suis resté sans voix devant cette scène. Comme si, par ce geste, elle voulait lui dire : « Tu n’es pas inutile. Tu as du prix à mes yeux. Même dans cette traversée difficile, même dans ce désert que tu es en train de vivre, je suis là avec toi. »


Cette scène m’est revenue en mémoire en relisant la parabole des ouvriers de la vigne. Imaginons la scène. Nous sommes en pleine saison des vendanges. Nous voyons ces hommes qui attendent sur la place du village. Ces hommes qui n’ont pas été embauchés. Des hommes qui, depuis le matin, sont là, sans travail. Et voici que le maître du domaine sort dès le matin pour engager des ouvriers. Il convient avec les premiers ouvriers d’un salaire : un denier pour la journée, le salaire habituel d’un travailleur. Jusque-là, rien d’étonnant. Nous sommes dans une situation parfaitement ordinaire. Puis le propriétaire revient vers neuf heures, à midi, à trois heures et même à cinq heures, presque à la fin de la journée. Et chaque fois, il trouve encore des hommes qui attendent sur la place. Il leur dit simplement : « Allez, vous aussi, à ma vigne. » Remarquons-le : ceux qui arrivent à la dernière heure ne négocient même pas de salaire. Ils font confiance à la parole du maître.


Et vient alors le moment qui fait basculer toute la parabole. Le soir venu, le propriétaire demande à son intendant de payer les ouvriers, en commençant par les derniers arrivés. Et là, surprise : ceux qui n’ont travaillé qu’une heure reçoivent un denier… le salaire d’une journée entière ! Alors, forcément, les premiers ouvriers commencent à calculer. « S’ils ont reçu un denier pour une heure, nous qui avons travaillé toute la journée, nous allons certainement recevoir davantage ! » Mais lorsqu’arrive leur tour, ils reçoivent eux aussi un denier. Et c’est là que leur colère éclate : « Ces derniers venus n’ont fait qu’une heure, et tu les traites comme nous, qui avons enduré le poids du jour et de la chaleur ! » Oui, ce maître du domaine est vraiment un employeur étrange ! Avouons-le : leur réaction nous paraît assez naturelle. Nous aussi, nous aurions peut-être envie de protester.


Mais vous en doutez bien, frères et sœurs, cette page d’Évangile n’est pas pour nous dire comment un chef d’entreprise doit payer son personnel. S’il en était ainsi, l’entreprise en question aurait vite fait de se mettre en faillite et d’envoyer au chômage tous ses employés avec l’accord unanime de tous les syndicats. Et Jésus ne nous invite pas à mépriser les règles élémentaires de la justice sociale ou salariale. Ce n’est pas cela le message de la parabole. D’ailleurs, le maître donne aux premiers ouvriers exactement ce qu’il leur avait promis. Il ne leur enlève rien. Ce qui est promis est donné.


Le but de Jésus est tout autre. Il veut nous faire découvrir l’immense bonté de Dieu, son amour gratuit, désintéressé, offert à tous. Un Dieu qui ne regarde pas nos mérites comme on tient une comptabilité, mais qui veut donner à chacun ce dont il a besoin pour vivre. Un Dieu dont la générosité dépasse nos calculs et qui ne cesse d’aller chercher ceux qui sont encore « sur la place », ceux qui arrivent tard, ceux qui se sentent oubliés, inutiles ou laissés de côté.


Il donne aussi aux derniers ce dont ils ont besoin pour vivre. Car, si le journalier qui n’a travaillé qu’une heure rentre chez lui avec une pièce correspondant à une heure de travail, que va-t-il donner à manger à sa famille ? Le maître ne voit donc pas seulement un ouvrier et le nombre d’heures qu’il a travaillées. Il voit un homme. Il voit sa femme. Il voit ses enfants. Il voit une famille qui doit vivre… Voilà la logique de Dieu. Ce n’est pas d’abord la logique du calcul. C’est la logique de la générosité. C’est la logique de l’amour.


Et ce Dieu, fou d’amour gratuit, continue de sortir de chez lui. À toutes les heures du jour, il cherche encore des ouvriers pour sa vigne. Il cherche des hommes et des femmes qui acceptent, eux aussi, de témoigner de cet amour gratuit. Des hommes et des femmes capables de donner sans toujours attendre quelque chose en retour. Des hommes et des femmes prêts à faire grandir la fraternité. Des hommes et des femmes qui font coexister la justice et la gratuité. Et c’est ainsi que se construit le Royaume de Dieu.


Et Dieu pose cette question à chacun de nous : « Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que moi, je suis bon ? » Quelle question ! En d’autres termes : « Pourquoi la bonté que je donne aux autres te dérange-t-elle ? Pourquoi es-tu jaloux de la grâce que je leur fais ? »  Car, pour Dieu, nous ne sommes pas des mercenaires. Nous ne sommes pas simplement des employés à qui l’on donne un salaire en fonction du travail accompli. Nous ne sommes pas non plus sous le régime du donnant-donnant, mais sous celui de l’amour et de la grâce. Alors, peut-être sommes-nous invités aujourd’hui à passer d’une mentalité de calcul à une attitude de confiance ; d’une logique de mérite à une logique d’amour ; d’une relation de serviteur à une relation de fils et d’ami.


Alors, comment ne pas penser aujourd’hui à tous ceux qui, dans nos paroisses et nos communautés, donnent gratuitement de leur temps, de leurs talents et d’eux-mêmes ? Tous ces bénévoles sont, eux aussi, les ouvriers de la vigne du Seigneur. Ils ne sont pas là pour recevoir un salaire. Ils donnent parce qu’ils ont compris quelque chose de l’amour. Ils donnent gratuitement ce qu’ils ont reçu gratuitement. Alors, aujourd’hui, j’aimerais simplement leur dire : Merci ! Oui, du fond du cœur, merci de donner un peu, ou parfois beaucoup, de votre temps. Merci de donner de vous-mêmes. Merci de faire vivre nos paroisses. Merci de créer de la fraternité. Merci de rendre l’Évangile visible par des gestes très concrets. Et merci surtout de continuer à bousculer, par votre vie, l’ordre des valeurs de notre monde. Car chaque fois que quelqu’un donne gratuitement de son temps, de son attention, de son pardon ou de son amour, il nous rappelle que tout ne s’achète pas. Et que les choses les plus importantes de la vie… n’ont pas de prix.


En repensant au couple dont je vous parlais tout à l’heure, je conclurais que dans la vigne de Dieu, il n’y a pas les importants et les inutiles, les premiers et les derniers. Il y a des hommes et des femmes que Dieu regarde avec le même amour et à qui il dit : « Tu as du prix à mes yeux. Tu comptes pour moi. Et je suis heureux que tu sois là. » Et finalement, toute notre vie chrétienne commence là : apprendre à croire que nous sommes aimés… sans avoir à le mériter. Amen.

 

Daniel Nsabimana, Curé-Doyen



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