40 jours, pour voir l’aube pascale se lever
- Frédéric Kienen

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4e Dimanche de Carême - 15 mars 2026
Ep 5,8-14 et Jn 9, 1.6-9.13-17.34-38

Chers Frères et Sœurs,
Dimanche dernier, rappelez-vous, l’Évangile nous conduisait au puits de Jacob dans cette belle rencontre entre la Samaritaine et Jésus. Au milieu du désert du Carême, le Seigneur nous offrait ainsi une oasis pour le corps et surtout l’esprit. Il nous a désaltérés, il nous a parlé au cœur, il nous a redonné des forces pour continuer notre route. Mais aujourd’hui, requinqués, notre marche joyeuse reprend vers un horizon qui devient nettement de plus en plus lumineux… car la lumière de Pâques se rapproche, l’aube pascale va bientôt se lever.
Pourtant, il y a une expérience que nous connaissons tous. Pendant un temps de repos un jour très ensoleillé, après être restés longtemps à l’ombre, lorsque nous repassons d’un coup dans la lumière, nos yeux souffrent pour voir clair à nouveau… révélant ainsi deux attitudes qui peuvent se produire également dans notre marche spirituelle de Carême. En effet, soit nous acceptons de laisser notre corps s’ajuster progressivement tout en reprenant notre marche ; au contraire, soit nous évitons cette douleur et restons au repos dans l’ombre plus que nécessaire. Pourquoi cet évitement ? La première raison provient de la fatigue. En effet, le Carême est un chemin exigeant car il demande un effort de conversion, de prière, de lutte intérieure, parfois de renoncements. Ainsi, comme un marcheur dans le désert, nous pouvons ressentir aussi cette lassitude. Alors nos yeux se ferment un peu comme pour se reposer, car notre cœur reste encore marqué par l’effort. La seconde raison peut venir de la lumière elle-même. En effet, quand une lumière devient d’un coup trop vive, elle peut d’abord nous éblouir au point que nos yeux ne savent plus comment la recevoir. Or, nous le savons, la lumière pascale approche… cette lumière du Christ ressuscité qui demeure si intense qu’elle peut nous déstabiliser avant même que l’aube ne se révèle entièrement. Enfin viendra le jour, comme une annonce du terme de notre marche, la claire vision… la pleine reconnaissance… l’acte de foi entier et volontaire. Mais n’anticipons pas trop.
Bref, ce temps où l’aube commence à poindre, c’est exactement ce que nous montre l’Évangile de ce dimanche avec l’histoire de l’aveugle-né. Cet homme n’a jamais vu la lumière. Depuis sa naissance, il vit dans l’obscurité. Sans être appelé et sans un mot, Jésus s’approche de lui, fait de la boue avec sa salive, en oint ses yeux et lui demande d’aller se laver à la piscine de Siloé. L’homme obéit, il se lave… et il voit. Mais la véritable guérison ne s’arrête pas à l’ouverture des yeux. Tout au long du récit, cet homme avance peu à peu dans la lumière de la foi. Au début, il parle simplement de « l’homme qu’on appelle Jésus ». Puis, face aux questions insistantes des pharisiens, il affirme : « C’est un prophète ». Et lorsque finalement Jésus le retrouve et se révèle à lui comme le Fils de l’homme, il répond : « Je crois, Seigneur », et il se prosterne devant lui. Ainsi, certes ses yeux s’ouvrent progressivement, mais c’est surtout son cœur qui s’ouvre à la foi. La lumière qu’il découvre n’est donc pas seulement celle du monde visible mais la lumière du Christ lui-même.
C’est pour cela que saint Paul nous dit dans la lettre aux Éphésiens : « Autrefois vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière. Conduisez-vous comme des enfants de lumière. » Paul ne dit pas seulement que nous avions des ténèbres en nous ; il dit que nous étions ténèbres. Et par le Christ, quelque chose de radical a changé : nous sommes devenus lumière. Le Carême est précisément ce passage. Un passage des ténèbres vers la lumière. Un apprentissage du regard. Dieu nous apprend à voir autrement, c’est-à-dire à voir sa présence dans notre vie, à voir sa grâce à l’œuvre, à voir le monde et les autres avec les yeux du Christ. Mais comme pour l’aveugle de l’Évangile, cette ouverture du regard se fait souvent progressivement.
Pour conclure, chers Frères et Sœurs, c’est vrai… en ce temps de Carême, parfois nos yeux sont encore fatigués par la marche, parfois la lumière de Dieu nous dérange parce qu’elle éclaire aussi nos zones d’ombre. Toutefois, cette marche dans le désert tend surtout à nous transformer et à nous réveiller dans notre foi en la Résurrection qui vient. Voilà pourquoi, aujourd’hui encore, le Seigneur agit avec patience. Pour nous encourager et nous requinquer, il vient toucher nos yeux, il nous envoie nous laver et nous conduit peu à peu vers une lumière plus grande. Et c’est pour cela que ce quatrième dimanche de Carême porte un nom particulier : le dimanche de Laetare, le dimanche de la joie. Pourquoi ? Car la joie ne vient pas parce que le chemin serait déjà terminé, mais parce que la lumière est déjà visible à l’horizon, comme un ciel avant l’aube. Alors oui… nous marchons encore dans le désert du Carême, mais déjà l’aube de Pâques se lève.
Aussi, demandons simplement au Seigneur la grâce d’ouvrir nos yeux. Qu’il guérisse nos aveuglements, qu’il réveille notre regard fatigué, qu’il nous aide à accueillir sa lumière sans peur. Et qu’à la suite de l’aveugle guéri de l’Évangile, nous puissions nous aussi reconnaître le Christ et lui dire, avec foi et confiance : « Je crois, Seigneur. »
Amen. Maranatha !
Frédéric Kienen



