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  • Photo du rédacteurFr. Laurent Mathelot, o.p.

Vingtième dimanche du temps ordinaire

Dernière mise à jour : 13 mars

Évangile selon saint Matthieu (15, 21-28)



Les petits chiens



Cet Évangile a de quoi étonner. On avait déjà dû écarter l’image d’un Jésus « Peace & Love » au regard de l’épisode où il chasse avec un fouet, les marchands du temple. On reste parfois étonné d’une certaine violence verbale, au moins d’une virulence, de sa part. Dans l’Évangile d’aujourd’hui notamment, lorsqu’il qualifie les Cananéens de « chiens ».


Une femme, une Cananéenne, vient mendier la grâce de celui qu’elle reconnaît comme Messie et, comme réponse, elle reçoit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens », faisant suite à un tonitruant « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». On comprend directement que les enfants sont ici les enfants d’Israël et que les petits chiens sont tous les autres, c’est-à-dire les païens ; et que la réponse de Jésus est tout sauf avenante.


Canaan c’est le peuple que les Hébreux ont chassé de la Terre promise pour s’y installer. Cette femme cananéenne, dont on nous dit que la descendance est possédée par un démon, représente la plus éloignée des intouchables pour un Juif contemporain de Jésus. La femme cananéenne est l’archétype de la personne profane, exclue du sacré.


Et, le moins que l’on puisse dire, c’est que Jésus n’est pas d’emblée enthousiaste à exaucer cette femme. Il est même virulent : il ne privera pas les enfants d’Israël de nourriture au profit des chiens – autre figure radicalement profane et, dans tout l’Orient, une insulte.


La femme pourtant insiste pourtant, donnant au fil du texte de plus en plus de signes qu’elle reconnaît Jésus comme le Messie d’Israël : elle l’appelle « Seigneur, fils de David ! » ; elle se prosterne devant lui. C’est alors que Jésus admire sa foi et l’exauce.


On comprend que ce texte, tout comme l’épisode de la Samaritaine (Jn 4, 1-30) ou celui du Centurion romain (Mt 8, 5-13) témoignent de l’ouverture du ministère de Jésus aux mondes païens. On sait que c’est une question qui préoccupe beaucoup la première Église, celle de Paul et de Pierre. On sait, de plus, que l’évangile de Matthieu s’adresse primordialement à un auditoire pétri de culture hébraïque – des judéo-chrétiens, des juifs devenus chrétiens – un auditoire plutôt réticent à l’ouverture de l’Église aux païens. Au fond, la Vierge Marie, les apôtres étaient tous des Juifs ; ne fallait-il donc pas que tous les chrétiens se convertissent d’abord au judaïsme ? Voilà la question qui traverse tous ces épisodes, qui sera débattue entre Paul et Pierre à Jérusalem, notamment, et très prosaïquement, à propos de la circoncision de Tite. (Qui n’aura finalement pas lieu.)


Qu’une paria cananéenne ait été exaucée par Jésus ; que la grâce de Dieu ait été offerte « aux chiens » devait certainement impressionner fortement, en effet, un auditoire réticent à la moindre ouverture aux païens.


Ainsi on comprendrait la virulence des propos prêtés à Jésus comme une figure de style mise en œuvre par Matthieu pour bouleverser son auditoire – et aussi nous-mêmes aujourd’hui : il n’y a pas d’humain trop profane, trop étranger, trop païen que Jésus ne puisse sauver, s’il a la foi.


On rejoint ici un épisode marquant des JMJ de Lisbonne. Quand le pape a expliqué aux jeunes que tout le monde, quelle que soit sa situation, est le bienvenu dans l’Église. Il leur a fait crier : « Todos ! Todos ! Todos ! (Tous ! Tous ! Tous !).


Mais on pourrait envisager aussi une lecture plus littérale du texte : une lecture qui comprendrait que Jésus ait effectivement été très réticent à ce stade de sa mission à l’étendre au-delà des brebis perdues de la maison d’Israël.


Le Jésus historique n’a que très épisodiquement rencontré des païens. Il a fort peu quitté son pays, il n’a prêché qu’à ses compatriotes juifs, ce dont témoigne cette parole rapportée par Matthieu (10, 5) : « Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville de Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël ». Ce n’est véritablement qu’à la toute fin de l’évangile (28, 19), alors qu’il apparaît Ressuscité que Jésus proclame : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples ».


La réticence de Jésus affirmerait alors la nécessité de comprendre que sa mission se vit au sein de l’espérance d’un peuple, dans des conditions religieuses, culturelles et historiques particulièrement définies. Et surtout qu’on ne peut pleinement la comprendre qu’à la lumière de sa Résurrection, véritable accomplissement des Écritures.


Et puis d’un coup, il fait volte-face. C’est la seule fois, dans tout l’évangile où l’on voit Jésus se raviser. Comme si la rencontre avec la Cananéenne constituait un moment charnière de sa mission, le moment où Jésus reconnaît qu’elle s’étende au-delà de la maison d’Israël, le moment où il s’offre au monde.


C’est la foi insistante d’une femme que tout pourtant exclut rituellement du salut offert à Israël qui va emporter la miséricorde du Christ : « Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux ! ».


Le retournement de Jésus vers la Cananéenne est le signe que le salut est offert à tout qui le désire. C’est l’affirmation radicale que la foi transcende entre nous, toute autre distinction. « Todos ! Todos ! Todos ! »


Certes c’est sa foi qui sauve la Cananéenne. Mais la réticence de Jésus, le fait que cette foi a dû s’imposer, au moins se montrer vindicative, démontre la nécessité, pour le Salut, d’une foi concrètement combative.


Dans la vie spirituelle, il arrive toujours un temps où Dieu met à l’épreuve le dynamisme, la combativité de notre foi.



— Fr. Laurent Mathelot, O.P.



Année A, 20ème dimanche du temps ordinaire, A 20 juillet 2023
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