« Si tu savais le don de Dieu » Des assoiffés de vie
- Michel Teheux

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3e Dimanche de Carême - 8 mars 2026
Évangile selon saint Jean, 4, 5-42

Cinq maris l’avaient trompée, à moins que ce ne soit le contraire !
Qui ne reconnaîtrait en cette femme de Samarie le symbole d’une humanité en déroute ?
Condamné aux corvées quotidiennes : demain sera semblable à aujourd’hui et la vie invariablement déroule son cours avec ses exigences toujours identiques ; rien de neuf sous le soleil : demain il faudra encore recommencer.
Comment ne pas perdre cœur ? Les uns prétendent que le salut est à Jérusalem, les autres sur le Garizim qui domine la ville, qui fait-il croire et, de toute façon comment encore croire : la soif d’un sauveur a été tirée par tant de désillusions et tant d’échecs, tant d’espoirs faussement entretenus ont tari l’expérience.
Elle venait puiser de l’eau. L’eau de tous les jours, quotidienne, nécessaire, indispensable. Elle venait puisque la vie, l’eau qui fait revêtir les déserts. Mais elle avait soif d’une autre vie, d’une vie féconde et imbibée de sens et d’avenir. Elle voulait être à l’image de l’arbre ; un vif désir de fruits !
Elle portait nos traits. Nous voulons boire la vie, à longues gorgées mais la coupe a eu si souvent un goût amer que nous vivons au rabais, pour être moins déçus. Nous avons domestiqué notre espérance et l’avons ramenée à une mesure raisonnable. Nous vivons au jour le jour sans grands projets ; nous nous laissons vivre, c’est moins dangereux. La source bloquée, nous ne serons plus emportés par les flots qui pouvaient nous conduire très loin, nous préférons nos mares qui deviennent vite des marécages : l’eau fétide à sans doute moins de goût mais l’eau vive est tellement dangereuse, elle risque toujours de nous échapper.
L’espoir fait vivre, dit-on ; mais chacun sait trop bien que la déception sera encore plus lourde à porter s’il est détrompé par la réalité et Marguerite ne parle-t-elle pas très justement du « supplice de l’espérance » ?
Elle venait au puits, comme chaque jour. Pour entretenir la vie, sans plus, sans oser laisser monter en elle une soif plus profonde et un désir d’autre chose.
Il avait soif. Il s’était arrêté et s’était assis sur la margelle. Il savait qu’auprès d’une fontaine se nouaient les amours de l’Ancien Testament… Isaac et Rébecca… Il venait pour d’autres noces…
Lui a soif, une soif profonde qui descend jusqu’au plus intime de ses entrailles, de son cœur. « Donne-moi à boire » ! Un jour, de nouveau, il fera cette demande pour montrer à quelle profondeur s’enracine cette soif : « J’ai soif » ! derniers mots du condamné suspendu au gibet de la croix.
Et ce jour-là, pour célébrer les noces de Dieu avec l’humanité, il donnera lui-même à boire ; de son côté transpercé s’écouleront de l’eau et du sang, source d’eau vive. « Donne-moi à boire » !
Il ravivait notre soif et creusait profond pour nous découvrir à quelle profondeur s’enracine notre désir. Il réveillait en nous une espérance enfouie et dissimulée sans tant de faux besoins, apaisée rapidement par tant d’espoirs au rabais.
Il la regardait en ressuscitant en elle le goût d’autre chose. « Si tu savais le don de Dieu » !
Dieu rêve pour toi, plus grand que ce que tu pouvais imaginer : il a pour toi les désirs fous de la jeunesse, il t’ouvre à un avenir que nul ne peut emprisonner, il fait jaillir en toi l’eau vive que toi-même ne peux enserrer en tes mains. Laisse-toi emporter par cette immense respiration qui te saisit : tu as eu cinq maris, ton passé est lourd mais c’est à toi que sont révélés les secrets du Royaume : demain est possible.
« Si vous saviez le don de Dieu » !
Il nous fait laisser descendre en nous cette promesse pour faire sauter en nos profondeurs les bouchons qui domestiquent notre désir.
Il nous faut laisser monter en nous cette soif que rien ne peut assouvir car c’est cette respiration immense et que personne ne peut endiguer qui nous éveille au cri de notre naissance. C’est le souffle intérieur, né de notre espérance la plus folle, qui nous élève jusqu’à la dignité à laquelle nous n’aurions osé prétendre de nous-mêmes : être capable de Dieu.
« J’ai soif, soif de toi ! », nous dit Jésus. Telle est la grandeur à laquelle nous n’aurions osé prétendre.
Et cette parole, conjointe à ce regard brûlant que Jésus pose sur nous, est un acte de foi de Dieu lui-même en ce que nous pouvons devenir.
« Si vous saviez le don de Dieu » !
Mais pour en goûter quelque chose, il faut laisser monter en nous la soif d’autre chose !
Ne vivez pas à la surface, car la vie est cachée dans les profondeurs. Ayez le goût de vivre !
Oui, vivez, que diable ! Vivez pour la vie ! Ne vivez pas pour rien !
N’expédiez pas la vie comme une corvée ou une affaire courante ! Soyez des vivants, de vrais vivants, de bons vivants.
« Donne-moi à boire… » Dieu lui-même vous dit qu’il y a en vous quelque chose qui peut le réjouir.
Et puis tirez de votre vie ce qui peut apaiser quelque peu la soif des autres. Un proverbe wallon dit : « Deux pauvres qui s’aident font sourire le Bon Dieu » ! Votre espérance tiendra le coup parce que vous lui aurez donné corps ; ce n’est qu’en aimant que l’on sait ce qu’est l’amour, ce n’est qu’en espérant que l’on découvre la puissance de l’espérance. Et l’espérance est partagée ou elle meurt.
Vivez, vivez vraiment et dites : « J’espère en toi pour nous » (G. Marcel) puisque Dieu, le premier, vous le dit.
Alors pourra monter sur nos lèvres l’humble demande de notre espérance ravivée : « Donne-moi à boire » ! Mais lorsque monte en notre cette imploration du Christ lui-même, notre prière est déjà exaucée ; de son côté percé, de son cœur ouvert, à coulé la source qui nous fait vivre, notre baptême. Et si nous osons demander à boire c’est parce que Dieu a soif de nous pour que nous ayons soif de lui.
Ah si chaque baptisé découvrait son caractère, s’il savait le don de Dieu.
Mais le sait-on jamais ? Si nous retournons à notre désir et si nous laissons à nouveau parler notre espérance c’est pour débloquer les eaux vives du bain qui nous enfante à la vraie vie.
Michel Teheux



