« Ne nous soumets pas à la tentation »Qu’est-ce que l’homme ?
- Michel Teheux

- 21 févr.
- 4 min de lecture
1er Dimanche de Carême - 22 février 2026
Évangile selon saint Matthieu 4, 1-11

« Père, ne nous laisse pas entrer en tentation » !
La prière traverse le temps depuis le premier matin de l’univers, elle s’entend à Gethsémani : « Père, éloigne de moi ce calice », elle monte sur nos lèvres lorsque nous faisons la vérité sur notre existence.
Lorsque nous sommes mis en face de la nudité de notre être, nous nous découvrons désarmés, honteux, terre-à-terre, voués au désert.
« Malheureux homme que je suis » ! dit le psalmiste. « Père, ne nous soumets pas à la tentation » ! la prière monte sur nos lèvres avec une immense tristesse, supplication séculaire devenue nôtre. Car, comme l’affirmera saint Paul, « depuis Adam, la mort a régné » !
Ne croyez pas que je me sois composé une mine de carême pour la circonstance : je ne suis pas venu à vous pour vous répéter « Souviens-toi que tu es poussière ».
Mais nous tromperions nous-mêmes si nous ne reconnaissions la brisure qui déchire notre vie, nous sommes faits pour aimer, aimer vraiment, pleinement, passionnément, sans reprises et notre cœur est partagé par l’égoïsme, l’orgueil, la jalousie. Nous sommes créés pour la communion et ne pouvons exister que par les autres, avec les autres, pour les autres : mais l’exploitation, l’injustice, la haine dressent des murs de mort. Fais-nous nouer avec Dieu des liens de tendresse, nous avons peur de lui ; il est devenu pour nous un comptable et un juge implacable.
« Depuis Adam, la mort a régné » ! « Malheureux homme que je suis » !
« Père, ne nous soumets pas à la tentation » !
Devant notre condition, brisés et partagés comme nous le sommes, distendus entre ce que nous voudrions faire et ce que nous faisons, percevant en nous un désir immense de liberté et une volonté affirmée de faire quelque chose de beau de notre vie, et, dans le même temps, percevant tant de déterminisme, tant d’hérédités, tant de pressions extérieures qu’il s’en faut de peu que je ne me sente mené par un autre, percevant tant d’impossibilités à réaliser ce que nous voudrions faire, tant d’échecs qui sont notre honte et tant de démissions qui sont notre souffrance, oui, tirés à hue et à dia, nous sommes tentés de laisser tomber les bras et de vivre à ras du sol, petitement, à la mesure de nos rêves déchus rebaptisés réalisme, de vivre simplement comme des hommes au lieu de désirer devenir Dieu.
« Ne nous soumets pas à la tentation » !
Devant tant de fatalité ou tant de déchéances, nous sommes tentés de nous satisfaire d’être seulement de pauvres hommes. « Malheureux homme que je suis » ! Serait alors un constat, pénible sans doute, mais réaliste, au lieu d’être la supplication qui nous tourne vers une autre lumière que le catalogue de nos échecs, de nos erreurs ou de nos impossibilités.
Car la plus grande tentation est bien de se contenter d’être seulement un homme ! Notre déchéance la plus radicale est bien de nous satisfaire de traîner par terre les pieds rivés au sol, les yeux baissés fixés désespérément sur nos limites.
La tentation suprême, la voilà ; celle qui engendre la mort : ou nous satisfaire de notre médiocrité ou vouloir tout, tout de suite et devenir des anges.
D’un côté comme de l’autre nous aurons nié un des termes entre lesquels se construit notre vie : si nous nous satisfaisons de notre médiocrité et rampons sur le sol, nous faisons taire l’immense désir qui nous fait toujours relever la tête, nous éteignons notre rêve et tuons notre espérance ; si nous voulons devenir tout de suite des anges, nous gommons trop facilement nos déchéances, « qui fait l’ange fait la bête ».
« Ne nous soumets pas à la tentation » !
40 jours nous sont proposés pour rééquilibrer notre vie entre la promesse qui la traverse et la lucidité qui nous faire dire : nous ne sommes que des hommes » !
40 jours de désert pour réapprendre que si nous avons les deux pieds au sol, nous avons aussi la tête dans les nuages.
40 jours pour tenir ensemble la lourdeur, voire la pesanteur de notre existence et l’incompressible respiration qui nous soulève, le souffle même que Die a mis en nous au premier matin de l’univers, son haleine de vie.
40 jours pour apprendre de Jésus comment être un homme selon Dieu.
Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent du pain » !
Jésus va-t-il jouer à être Dieu ? Va-t-il se prendre pour surhomme ?
« Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas » ! Jésus va-t-il se détourner de sa mission divine ? Serviteur souffrant, va-t-il devenir prestidigitateur ?
« Arrière Satan » ! Jésus ne choisira pas l’homme contre l’homme, ni l’homme contre Dieu, ni Dieu contre l’homme. Et ce sera après avoir vécu chaque jour cette tentation de diviser ce que Dieu a uni, qu’il pourra dire en vérité : « L’heure est venue, j’ai désiré d’un grand désir de manger cette pâque avec vous » ! Heure où la vérité de l’homme est révélée ; un homme déchiré, malmené, qui n’avait même plus l’apparence d’un homme, mais aussi un homme qui donne voix à sa prière : « Ne nous soumets pas à la tentation, que ta volonté soit faite » !
Ce jour-là, lorsque cet homme était écartelé entre ciel et terre, la réponse jaillit : « tu es mon serviteur, aujourd’hui tu es mon Fils en qui j’ai mis toute ma complaisance ».
Mais pour entendre cette parole, il aura fallu 40 jours de désert et 3 ans de vie publique et le jardin de Gethsémani pour entrer dans le jardin de Pâques.
« Ne nous soumets pas à la tentation » !
C’est notre prière de baptisés ! Pour ne pas renier ce que nous sommes, des êtres de chair et de désir, des hommes rivés à la terre, des pauvres hommes et des fils promis à l’Alliance de Dieu, nous n’aurons pas assez de 40 jours de désert pour réapprendre la vérité de notre petitesse et la dignité à laquelle nous sommes promis. Mais nous n’aurons surtout pas trop de 40 jours de jeûne pour ne pas nous satisfaire de réponses faciles à nos questions, de nourritures qui apaisent de manière illusoire notre faim : soif de pouvoir, de savoir, d’avoir alors que notre désir nous pousse plus loin encore, vers cette reconnaissance qui éclatera dans la nuit de Pâques lorsque nous nous entendrons dire : « Tu es le Fils bien-aimé ».
Cette nuit-là, malgré tout ce que la vie pourrait encore contredire de notre dignité, sera manifesté notre caractère de baptisé. Mais ce sera après 40 jours de désert et de jeûne.
Michel Teheux



