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  • Photo du rédacteurFr. Laurent Mathelot, o.p.

30e dimanche du temps ordinaire

Dernière mise à jour : 26 nov. 2023



Pourquoi nous commander d’aimer ?


Pourquoi Dieu doit-il nous donner le commandement d’aimer ? N’est-ce pas naturel d’aimer ? N’aimons-nous pas ça spontanément : l’amour ? Pourquoi Dieu doit-il encore aujourd’hui nous rappeler ce commandement d’aimer ? N’avons-nous déjà pas bien compris que la religion proposée par le Christ est une religion de l’amour ?


Faut-il regarder ce commandement comme Paul regarde la Loi, à savoir comme un rappel à l’ordre adressé au pécheur, comme une contrainte nécessaire pour entraver le mal ? En effet, la Loi n’est jamais vue comme un bien chez Paul, mais toujours comme le reflet du péché, dont elle hérite le caractère enfermant. Il écrit : « vous n’êtes plus sujets de la Loi, vous êtes sujets de la grâce de Dieu » (Rm 6, 14). Pour Paul, la Loi est déjà une prison dans laquelle on enferme les coupables ; la préoccupation de la Loi est un enchaînement. Et celui qui est véritablement enfant de Dieu se trouve libéré de la Loi, parce que libéré du péché, racheté par avance de toute culpabilité par le sacrifice du Christ. Finalement, pour Paul, il n’y a que ceux qui enfreignent la Loi que la Loi préoccupe.


Pourquoi Dieu doit-il nous donner le commandement d’aimer ?


Souvenons-nous, enfants, notre premier désir n’était-il pas d’aimer ? N’avions-nous pas ce désir pur de tendresse, cette innocence même – qu’ultérieurement nous avons pu qualifier de naïveté – d’aimer tout qui venait à nous. Avant que ne surviennent les premiers coups durs, n’avions nous pas en nous un pur désir d’aimer ? Et même enfants, au-delà des disputes, n’avions-nous pas une belle facilité à nous réconcilier ? A encore donner de l’amour à un parent, un frère, une sœur qui nous avait fait du mal ? Je crois que tout être humain naît avec un cœur tendre et que ce sont les méchancetés et les offenses subies au long de la vie qui l’endurcissent, au point de le rendre parfois cassant, voire blessant. Pourquoi Dieu doit-il nous donner le commandement d’aimer ? Serait-ce, comme le reproche qu’il fait à l’Église d’Éphèse, dans l’Apocalypse : « J’ai contre toi que tu as abandonné l’amour que tu éprouvais » (Ap 2, 4) ?


Est-ce, au contraire, une des péripéties de celui que l’Ancien Testament présente si souvent comme un Dieu jaloux ? « Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux, pour leur rendre un culte. Car moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux » (Ex 20, 4-5). Tout de même ! Que Dieu fasse de l’amour à son égard le premier des commandements, n’est-ce pas affirmer : « Aime-moi, c’est un ordre ! » ? N’y a-t-il pas quelque contradiction à faire de l’amour un commandement alors que Dieu nous veut libres ?


La question du docteur de la Loi n’était pas tout à fait dénuée de sens puisque le Judaïsme avait dénombré dans la Torah pas moins de 613 commandements dont 248 positifs et 365 négatifs parmi lesquels il distinguait des graves et des légers, distinctions variant d’une école à l’autre.


D’un autre côté, la priorité de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain était déjà bien installée dans le Judaïsme, ainsi que le lien entre les deux. Le précepte : « Tu aimeras Yahvé ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces » est un des traits dominants du Deutéronome (Dt 6, 5). Et le précepte « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » vient tel quel du Lévitique (Lv 19, 18). Et il n’est pas besoin de grandes théories psychanalytiques autour du “comme soi-même” pour comprendre que cette formule nous fait dépasser le principe de la simple réciprocité qui dirait : je t’aimerai dans la mesure où tu m’aimeras aussi.


Comment notre cœur en arrive-t-il là : à calculer ? Comment, depuis la spontanéité naïve de l’enfance, en sommes-nous arrivés à mesurer nos élans d’amour ? voire à les refuser : untel, unetelle ou tels gens que je n’aime pas ? …


Nous commençons à perdre la spontanéité de l’amour dès que nous confondons le mal commis avec ceux qui le font. Le mécanisme de la perte de l’amour s’enclenche lorsque nous confondons le pécheur et son péché, lorsque celui qui a volé n’est plus qu’un voleur, lorsque celui qui a frappé n’est plus qu’un violent et celui qui a violé n’est plus qu’un violeur. Et ce mécanisme est d’autant immédiat que la souffrance est insupportable. Il est difficile de voir encore humains ceux qui nous ont frappés, humiliés, souillés, abandonnés, méprisés ou trahis. Et alors la méfiance s’installe envers ceux qui leur ressemblent …


Le pardon est le signe inverse de cette confusion. Il y a pardon lorsqu’on commence à dissocier le pécheur de son péché, lorsqu’on recommence à le voir humain et plus seulement pécheur. Quand la victime parvient à voir la fragile humanité de son agresseur au-delà de l’agression subie : voilà le pardon. La miséricorde ne consiste pas à faire l’impasse sur le péché, à passer l’éponge, à faire comme si de rien n’était. Non ! La miséricorde consiste à ne réduire personne à son péché, à sa faute, à ses erreurs et aucun agresseur aux souffrances qu’il a imposées.


Ce sont nos blessures qui nous font sortir de la loi de l’amour ; ainsi c’est l’amour qui nous dégagera de l’emprise de nos blessures.


Ceux que nous n’aimons pas, ceux dont la proximité nous dérange, les personnes qui nous indisposent parce qu’elles montrent tels comportements ou tiennent tels discours, tous nos stéréotypes méprisants, tous nos amalgames visant à exclure, tous les boucs émissaires que nous pouvons nous donner sont autant de reflets de nos blessures intimes, de nos difficultés à aimer que seul un surcroît d’amour parviendra à résoudre. Ainsi, le commandement d’aimer nous est utile, chaque fois que nous nous perdons dans le désamour.


Chaque personne qu’il nous est difficile d’aimer est le signe, en nous, d’une blessure du cœur que Dieu doit venir combler. C’est pour cela qu’il nous recommande de l’aimer en premier, pour nous libérer le cœur du désamour et le rendre ainsi plus libre d’aimer.



— Fr. Laurent Mathelot, OP



Année A, 30ème dimanche du temps ordinaire, A, 29 octobre 2023
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