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  • Photo du rédacteurFr. Laurent Mathelot, o.p.

25e dimanche du temps ordinaire

Évangile de Matthieu (20, 1-16)



« Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? »


Un soir, au couvent, nous avions fait des pizzas. Et alors qu’on pouvait s’attendre à ce qu’un mathématicien prenne soin de découper une pizza en parties égales, je me suis mis à la découper n’importe comment, avec de toutes petites parts et des grandes. Le prieur a alors posé la question : « Au fond, pourquoi découpe-t-on toujours les gâteaux en parts égales ? Tout le monde n’a pas le même appétit ». « Parce que sinon les enfants se disputent pour savoir qui a la plus grosse part », lui ai-je répondu. C’est pour éviter les conflits qu’on veille à faire des parts égales.


Dans la parabole d’aujourd’hui, en gratifiant chaque ouvrier d’un denier, Dieu ne fait pas de parts égales : ils ne reçoivent pas le même salaire horaire. Pourtant tous reçoivent la même chose…


Reprenons le fil de l’histoire. Le maître du domaine embauche des ouvriers pour sa vigne. À ceux qu’il a engagés dès le matin, il donne le salaire convenu ; à ceux qu’il a engagés le soir, il donne exactement le même salaire. En faisant cela, il n’a trompé personne : chaque ouvrier reçoit ce qui lui avait été promis. Pourtant on comprend que les ouvriers de la première heure récriminent : ils ont travaillé toute la journée pour recevoir le même montant que ceux qui n’ont travaillé qu’une heure. Économiquement, la situation semble injuste ; la peine n’est pas la même.


C’est peut-être parce qu’il ne s’agit pas d’une peine …


Car au fond de quoi parle-t-on ici ? Vous l’avez compris, la parabole parle du salut que Dieu accorde à tous ceux qui se convertissent. Travailler à la vigne du Seigneur, c’est se mettre à son service, respecter ses commandements et s’engager à faire le bien : voilà le travail des ouvriers de Dieu. Et le salaire final c’est le salut offert à tout qui se converti au bien.


C’est vrai que ce n’est certainement pas facile de se convertir à la parole de Dieu. Le texte dit « nous avons enduré le poids du jour et la chaleur ». Ça demande tout de même des efforts de devenir quelqu’un de bien ; d’avoir une éthique responsable ; d’être quelqu’un qui a une haute stature morale. Il y a concrètement un vrai travail, des efforts à faire sur soi, pour être un chrétien intègre. Au fond, à bien y réfléchir, toute la Bible parle de la difficulté de se convertir. Et il est certainement plus facile de succomber à la tentation que d’y résister.


La parabole nous dit que ceux qui n’ont pas fait ces efforts depuis le matin – depuis l’enfance, dirons-nous – ceux qui sont restés désinvoltes toute leur vie et se convertissent à la toute dernière heure, ceux-là reçoivent de Dieu le même salut que ceux qui ont cherché à être justes toute leur vie durant. Finalement, à quoi bon veiller à être quelqu’un d’intègre toute sa vie si une conversion à la dernière minute nous sauve de la même manière ?


Dans l’antiquité, les gens se faisaient baptiser sur leur lit de mort. L’empereur Constantin, par exemple – le premier empereur romain à se convertir au christianisme – s’il s’est proclamé chrétien assez tôt ; il ne l’est véritablement devenu qu’à l’article de la mort. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque où les péchés étaient lourdement sanctionnés, où une faute grave pouvait vous envoyer en pèlerinage pendant des mois voire des années pour expier. Un empereur – surtout alors – ça doit faire des choses que la morale chrétienne réprouve : juger et condamner des gens ; user de violences ; déclarer des guerres. À cause de la dureté de la discipline chrétienne d’alors, les gens ont fini par prendre l’habitude de ne se laisser baptiser qu’à la toute fin.


Tout a fort changé au Moyen-Âge, quand sont venues des pestes immenses qui ont ravagé l’Europe. Beaucoup de gens, finalement, mourraient sans être baptisés… C’est alors qu’on a préféré baptiser dès l’enfance… Pour se protéger du mal…


Revenons à notre question : pourquoi respecter les exigences divines sa vie durant, si celui qui se converti à la dernière heure est sauvé de la même manière ? Pourquoi être sage si le méchant qui finalement se convertit reçoit la même récompense, le même salut ?


Dieu est sévère avec ce genre de raisonnement. À ceux qui le critiquent, il répond : « ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? ». Autrement dit : « qui êtes-vous pour me reprocher ma générosité ? » Ce que Dieu dénonce ici, c’est que les ouvriers ne s’intéressent qu’à leur rétribution finale. Or ce qui devrait d’abord les réjouir c’est d’être les ouvriers de la vigne du Seigneur. Ce qui nous motive à renoncer au mal et à faire le bien, ça ne devrait pas tant être la promesse d’une place au Paradis que, justement, la simple joie de faire le bien. La première récompense des ouvriers de la vigne du Seigneur, c’est d’être des ouvriers de la vigne du Seigneur ! C’est-à-dire des personnes qui vivent dès ici-bas du Règne de Dieu, qui éprouvent sur cette Terre un avant-goût du salut, du Paradis.


La parabole des ouvriers de la dernière heure apporte un démenti formel à ce qu’on appelle la théologie de la rétribution, que l’on entend encore hélas de nos jours : si je fais le bien ; j’irai au Paradis ; si je fais le mal, j’irai en Enfer. Ça ne marche pas comme ça. Pas aussi directement.


De même, lorsque le malheur arrive, certains pensent encore : « qu’ai-je donc bien pu faire au bon Dieu pour mériter ça ? » C’est le raisonnement inverse, mais c’est tout aussi faux. C’est d’ailleurs toute la problématique évoquée dans le Livre de Job. Les malheurs qui nous arrivent ne sont pas une punition reçue de Dieu ; de même, les bonheurs que nous recevons ne sont pas une récompense pour nos mérites.


La logique de Dieu n’est pas une logique économique, une logique du donnant-donnant affectif. Au-delà des bonheurs et des malheurs de l’existence : ce qui devrait nous rendre heureux, c’est la sérénité qu’apporte la seule volonté de vouloir faire le bien, de vivre dès ici-bas du salut, d’apporter au monde un avant-goût du Paradis.


— Fr. Laurent Mathelot OP



Année A, 25ème dimanche du temps ordinaire, A, LM 24 septembre 2023
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