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Pour la faim

  • Photo du rédacteur: Michel Teheux
    Michel Teheux
  • il y a 6 jours
  • 4 min de lecture

18e dimanche du temps ordinaire

Évangile selon saint Matthieu (14, 13-21)


Ils se retrouvaient en plein désert. Après avoir goûté à tant de nourritures, après avoir mangé à tous les râteliers, ils avaient cru en cet homme, ils avaient couru derrière lui pour entendre sa Parole ; elle semblait neuve, elle avait le goût des renouveaux et la saveur des vieilles promesses : « Vous tous qui avez soif, venez » !

Ils allaient devoir déchanter : de nouveau, ils se retrouvaient dans le désert, ramenés à la sécheresse de la désolation et à l’aridité d’une vie sans fruit. Mais, dans ce lieu qui est l’image même de leur vie, retentit la Parole de l’Envoyé : « donnez-leur à manger ! Ils n’ont pas besoin de s’en aller ! »

 

Pour rejoindre l’homme au cœur de sa vie, Jésus choisit le pain. Il se fera pain. Oui, une connivence mystérieuse s’est nouée entre Dieu et le pain. Dieu entre dans la vie des hommes sous le signe du pain, à Bethléem, - « la maison du pain » ; Dieu demeure pour toujours dans la vie des hommes lorsque Jésus, au soir de sa vie, prend le pain en quittant ce monde. Une connivence mystérieuse lie Dieu et le pain car Dieu veut être de la même pâte que nous et nous rejoindre dans la désolation de nos déserts et l’aridité de notre soif.

 

« Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger « ? Et, en écho, jusqu’à la fin des temps, l’Église prie « donne-nous notre pain de ce jour » ! Jésus s’assit. Dieu prit le pain, la vie commune des hommes, un peu de choses, cinq pains pour cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants… Dieu prend la vie des hommes, un peu de choses, la chose la plus commune.

 

Déjà Jean Baptiste a été tué et déjà la controverse à son égard se fait plus dure. Pour multiplier le pain, Jésus sait qu’il devra y mettre le prix. Pour Dieu, le signe du pain est inséparable du signe de la croix. Il n’a de pain que rompu, brisé, livré.

« Jésus les fit asseoir » ; demain ce sera lui qui s’étendra sur le bois de la croix. Le pain est fait pour être mangé. « Ceci est ma chair pour la vie du monde ». Pour Dieu, le pain a désormais un prix inestimable : il a le goût de la vie de son Fils et « rien ne pourra nous séparer de l’amour de dieu qui est en Jésus Christ, notre Seigneur ». Dieu a payé un prix tel que désormais il ne pourra plus oublier le goût du pain.

 

« Cinq pains et deux poissons… mais qu’est-ce que cela pour tant de monde » ?

Qu’est-ce qu’une Parole de salut en face de toutes les interrogations des hommes ?

Qu’est-ce que la vie et la mort d’un homme face à la vie et à la mort de milliard d’hommes ?

Le désert est encore plus pénible à vivre lorsque l’espérance suscitée se trouve détrompée.

 

« Venez, vous tous qui avez soif » !

Si l’Église, aujourd’hui, reprend l’invitation du prophète, ce n’est pas pour nous relancer dans une longue marche dont le terme serait toujours insaisissable. Elle nous affirme au contraire que le terme est déjà atteint, que la table est servie. Comme si elle ne voulait rien savoir de nos hésitations, comme si elle refusait de prendre en compte l’apparente incohérence de son invitation à nous faire asseoir pour manger en plein désert, elle réitère l’ordre du Seigneur : « Ils n’ont pas besoin de s’en aller ». « Vous tous qui avez soif, venez » ! Un accord profond, un accord de fond, est établi par Jésus entre l’homme et Dieu, entre notre vie et sa vie qui est la vie.

 

« Donnez-leur vous-mêmes à manger ». L’invitation à s’asseoir se mue en commandement et la grâce en vocation.

« Donnez-leur vous-mêmes à manger… » : L’Église devient responsable de la vie offerte en plénitude. Le désert, lieu de la solitude et de la soif, ne sera terre de promesse que là où des hommes et des femmes dresseront la table du partage : la multiplication des pains est aussi une mission.

 

« Donnez-leur vous-mêmes à manger… » Il n’y a de pain que partagé. Si le pain n’est pas multiplié aujourd’hui pour tant d’hommes qui meurent de toutes les faims, ce n’est pas que Dieu manque à l’humanité, c’est que l’homme manque aux hommes, c’est que l’homme se manque à lui-même.

 

Il n’y a de pain que pour rassasier. Mais, pour notre malheur, nous avons conservé le pain et accumulé des réserves. Au désert, nous avons cru être gavés : la foi est devenue la réponse trop facile à nos faims et à nos questions. Le pain est pour la faim, la faim qui creuse. Les foules avaient cru trouver en Jésus le Grand Prophète, mais lui, demain, sans ira vers la montagne, seul. La multiplication des pains ne transforme pas le pays de la soif en terre de délices, le désert en paradis terrestre : elle donne de le traverser, elle est pour un passage, une Pâque. Il n’est de pain salutaire que celui qui donne de continuer la route où se creuse la faim. Jésus multipliait le pain et c’était pour donner faim du bonheur des hommes et de la gloire de Dieu.

 

Michel Teheux



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