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Gagner le monde

Photo du rédacteur: Michel Teheux
Michel Teheux
il y a 7 jours
3 min de lecture

23e dimanche du temps ordinaire

Évangile selon saint Matthieu (18, 15-20)


Drame de la personne ! Mais plus encore drame de l’Église !

Le péché n’est pas seulement une affaire individuelle et personnelle, il concerne la totalité du corps. Le dramatique enfermement du pécheur sur lui-même, évoqué par l’Évangile, met bien en lumière l’être profond de la communauté des disciples du Christ. Habitée par le Ressuscité, l’Église est le lieu où se manifeste la miséricorde divine et le soin qu’elle prend de celui qui s’égare est à l’image de la sollicitude de Dieu pour le pécheur. Plus l’Église et déjà ainsi le lieu dans lequel le salut prend corps ; elle est en quelque sorte un « milieu » où Dieu donne la vie et la fortifie.

 

Lorsque les frères prennent soin les uns des autres, ils rendent manifeste l’être de l’Église et contrecarrent ainsi la puissance du mal. Le péché est dispersion, il crée l’opposition ; la charité fraternelle recrée le tissu déchiré. L’Église vit de la sollicitude mutuelle et c’est ainsi qu’elle devient témoignage vivant, sacrement du salut, renforcement de l’alliance de Dieu avec les hommes.

 

Car c’est bien de cela qu’il s’agit et c’est cela qui est en jeu. Le chrétien est par caractère un être communautaire parce que les autres nous aident à vivre. Ce n’est pas peu de chose, mais il faut aller plus loin. Lorsque Jésus forme une communauté de disciples, il lui assigne un rôle prophétique, celui de visualiser le grand projet de Dieu sur l’humanité : faire passer les hommes de la dispersion à la communauté, de Babel à l’Église de la Pentecôte où chacun entend proclamer dans sa langue les merveilles de Dieu.

 

Voilà ce qui est en jeu dans la réconciliation confiée à l’Église et on comprend la violence de Matthieu : prendre souci du frère, c’est donner corps à la communion qui définit l’Église et c’est, par-là, donner chair à l’œuvre de réconciliation qui est le projet même de Dieu sur le monde. Lorsque nous prenons soin de celui qui s’égare, nous rendons manifeste la dignité du baptisé qui est l’avenir de tout homme. Lorsque nous soutenons celui qui faiblit, nous relevons déjà tous ceux qui ploient sous le poids de la fatalité, de la déchéance ou de la facilité.

 

Sur la montagne, Pierre, Jacques et Jean ont vu le voile se déchirer un instant qui laisse entrevoir le mystère de la foi. Ils sont tentés de rester dans la vision béatifiante, dans l’adoration de la contemplation. « Dressons trois tentes » ! Ils se trompaient de découverte : le vrai visage de Jésus ne peut être photographié, il ne peut juste devenir que « portrait » dans lequel se marque aussi la patte de celui qui le dessine. Le regard est rencontre. Ils pensaient pouvoir adorer Dieu sur le haut lieu : ils risquaient de transformer l’Icône en idole. Pierre, Jacques et Jean, les voyants de la Transfiguration, devront encore se convertir et se retrouver à Gethsémani pour devenir de vrais croyants ; ils sont encore appelés à découvrir que le vrai visage de Jésus est celui « qui n’avait même pas l’apparence humaine ». Le récit de la transfiguration ne s’achèvera que sur l’autre montagne, Golgotha du scandale de la foi.

 

La foi religieuse lancera le défi qui devrait l’assurer : « Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix et nous croirons en toi ». Mais ce n’est que dans le silence qui est le contraire de la démonstration, c’est face à la face avilie et défigurée que s’énoncer la profession de foi chrétienne, l’attestation du païen, d’un centurion romain : « Celui-ci était vraiment Fils de dieu » !

 

« Dressons trois tentes »… Jésus les oblige à descendre dans la plaine et à prendre la route de Jérusalem. Le chemin de croix est commencé, c’est lui qui donnera accès à la vision de Pâques. Notre foi serait tromperie si elle signifiait le devoir de nous arracher à notre condition humaine, trop humaine ; Il n’y a pas de chemin chrétien vers Dieu qui n’épouse notre devenir homme. Au mont de la Transfiguration, la vision de Dieu révélé en Jésus n’est qu’un autre regard porté sur le visage buriné du Galiléen.

La Transfiguration est une « figure traversée » mais la « traversée n’est possible que dans la densité de la figure ».

Avant que le récit évangélique n’expose le scandale du chemin de Jérusalem et la passion, la scène est comme un clin d’œil adressé aux candidats croyants que nous sommes. Le récit évangélique nous révèle que, transfiguré par notre foi en sa lourdeur même, c’est la seule voie parfaite pour reconnaitre Dieu.

 


 Michel Teheux



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