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  • Photo du rédacteurFr. Laurent Mathelot, o.p.

Chronos et Kairos

3e dimanche du temps ordinaire - Évangile selon saint Marc 1, 14-20



Je voudrais me concentrer sur ce qui peut sembler être un point de détail des textes que nous venons de lire, mais que l’on retrouve en chacun d’eux, à savoir la notion de temps et d’urgence. Dans la première lecture, Jonas proclame : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! » Et le texte poursuit : « Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu ». S. Paul, dans la Première lettre aux Corinthiens conclut : « il passe, ce monde tel que nous le voyons » et, dans l’Évangile, Jésus dit « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. »

 

Toutes les religions ont développé une réflexion sur le temps. Avant le christianisme, le temps n’est pas orienté, il n’a pas d’issue. Simplement, il se poursuit. Les Grecs avaient développé deux notions personnifiées du temps : Chronos et Kairos.


Dans la mythologie, Chronos est le chef des Titans qui dévore ses enfants au fur et à mesure qu’ils naissent, sauf le dernier – Zeus – que sa mère parviendra à dissimuler et qui finira par le détrôner. On comprend l’analogie avec le temps, qui lui aussi finit par nous engloutir, nous dévorer. Chronos c’est le temps linéaire, qui se poursuit inexorablement ; le temps que l’on ne finit pas de compter ; le temps que l’on subit.



Rubens – Chronos dévorant ses enfants – 1636 –

Musée du Prado



Le dieu Kairos, lui, se présente comme un jeune homme qui ne porte qu’une mèche de cheveux sur la tête, que l’on peut – ou pas – arriver à saisir quand il passe.


Le kairos c’est l’opportunité sur laquelle on saute, le temps que l’on investit. Typiquement, c’est l’interprétation du temps que donne le Livre de Qohelet (3, 1-12) : « Il y a un moment pour tout et un temps pour chaque chose sous le ciel : Il y a un temps pour enfanter et un temps pour mourir, (…) un temps pour démolir et un temps pour construire. Il y a un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour gémir et un temps pour danser (…) ». Le kairos c’est le moment que l’on saisit, le temps dont on s’empare, et qui a ainsi un sens en dehors de lui-même.


Ninive était une ville immense, arrogante et corrompue. N’en pouvant plus, Dieu y avait envoyé Jonas proclamer sa résolution d’en finir : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! ». On retrouve ici, comme d’ailleurs dans l’épisode du Déluge, l’image du dieu Chronos, qui inexorablement renouvelle toutes choses ; un Dieu que l’on subit, comme le temps. Pourtant la conversion de Ninive change la donne : Dieu se repent et la ville n’est finalement pas détruite. C’est la conversion de Ninive qui lui donne l’éternité.

 

Francesco de Rossi – Kairos – Fresque, environs de 1544 – Palazzo Vecchio, Florence


C’est encore le temps à l’image de Chronos que Paul évoque quand il dit : « il passe, ce monde tel que nous le voyons. » Autrement dit, toutes nos activités quotidiennes sont futiles, au regard de l’éternité que Dieu nous promet.

 

La nouveauté du christianisme c’est qu’il introduit une fin des temps, un achèvement de l’Histoire, un but – ce que nous appelons la parousie : la fin des temps et le retour du Christ. Ce changement de la notion du temps par l’incarnation de Dieu en Jésus-Christ se retrouve dans la distinction chrétienne entre l’Ancien et le Nouveau Testaments. Si pour toutes les mythologies, il y a une origine, une création du monde, la venue de Dieu dans notre humanité change radicalement les choses. Comme le dit Jésus, par l’avènement du règne de Dieu, les temps sont accomplis. Et le terme grec utilisé ici par l’Évangile est précisément le mot « kairos ». L’incarnation de Dieu signifie l’accomplissement du kairos, le but de chaque instant qui passe. Dieu investit désormais de son éternité chaque instant de notre humanité.

 

On peut encore le saisir spirituellement par une image simple. Si je souffre d’une rage de dents, je vais vite avoir l’impression que le temps ne passe pas : chaque seconde semble interminable et ma pensée s’obsède par l’idée d’en finir. Le temps est inexorable dans la souffrance : on retrouve l’image du dieu Chronos.

 

Par contre, si je nage en plein bonheur, si j’ai l’impression de goûter à la plénitude de la vie, alors le temps devient étale ; il ne compte plus et le sentiment d’éternité me gagne. Un peu comme la sérénité que l’on peut éprouver en méditant un soir d’été devant un coucher de Soleil ou la paix que l’on peut trouver au fond de la prière. Et on retrouve ici le Christ comme accomplissement du kairos.

 

La venue de Dieu dans nos vies nous fait toucher au sentiment d’éternité. C’est ainsi qu’elle nous procure la paix et la joie : munis de l’Esprit de Dieu, le temps perd son emprise sur nous ; l’anxiété cesse de nous dévorer. L’amour de Dieu éternise la vie.

 

Donne-nous, Seigneur, de vivre chaque instant avec, au cœur, le sentiment de ton éternité.

 

— Fr. Laurent Mathelot OP



Année B - 4e dimanche du t.o., B - Être et paraître - 28 janvier 2024
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