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  • Photo du rédacteurFr. Laurent Mathelot, o.p.

Chasser l’hypocrite

3e dimanche de Carême - 3 mars 2024

Évangile selon saint Jean (Jn 2, 13-25)



L’Évangile aujourd’hui dément l’image de Jésus comme un strict adepte de la non-violence – une sorte de Gandhi de l’antiquité, l’image d’un Jésus qui finalement pardonnerait tout, tout le temps. L’exclusion des marchands du Temple est, de fait, une exclusion de la proximité avec Dieu. Au contraire, les Écritures nous parlent d’un Jésus qui, s’il est très accueillant de la misère et du repentir, insulte, vitupère et parfois s’emporte contre l’hypocrisie religieuse.

 

C’est aujourd’hui pourtant une croyance fort répandue : nombreux sont les chrétiens en effet qui professent non plus que Dieu veut sauver tous les hommes mais qu’en vérité, il les sauvera tous. « On ira tous au paradis ! ». C’est une conception de la miséricorde qui nie la liberté – celle de Dieu et celle des hommes.

 

Le pape François a récemment dit qu’il priait pour que l’Enfer soit vide. C’est en effet le maximum que nous puissions faire : prier. Car, il se pourrait que nous ne soyons pas tous sauvés. C’est un point essentiel de notre liberté. Dieu nous laisse libres de le renier jusqu’au bout, et même de le tuer. Jésus en Croix dit : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. »… Car ils ne savent ce qu’ils font : la clé est là. Ceux qui pêchent en connaissance de cause, et sans repentir, échapperont au Salut.

 

Un autre texte permet d’éclairer ce point. Saint Paul dit, dans la Lettre aux Romains (7, 19) : « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » Et, en ce sens, le Christ est pour moi le Salut. Ce n’est pas ça qui est ici en cause. Ce qui est en cause, c’est l’hypocrisie religieuse : faire le mal que je désire tout en prétendant agir pour le bien. Voilà le comportement des marchands du Temple : la corruption de la religion.

 

Il faut bien se rendre compte de l’importance capitale du Temple dans le judaïsme ancien. Tout s’y rapporte. Il est d’abord et avant tout le lieu où Dieu réside sur la Terre d’Israël. Dans le Saint des Saints se trouve la Shekhina, la présence invisible de Dieu. Pour le Judaïsme ancien, Dieu habite au Temple.

 

La crainte est alors que Dieu décide d’abandonner le Temple – et la Terre et le Peuple – dégoûté du péché qui souille ses abords. De là, les nombreux rituels de purification, les piscines qui l’entourent ; de là, les innombrables sacrifices ; de là, l’extrême déférence nécessaire à ceux qui s’en approchent.

 

Or le grand-prêtre et les familles sacerdotales étaient corrompus. C’est d’ailleurs déjà ce que Jean le Baptiste dénonçait, lui qui est issu de l’une de ces familles et qui s’en va pourtant au loin, au bord du Jourdain, prêcher le repentir et la conversion. Il payera de sa vie d’avoir dénoncé la corruption d’Hérode et de sa cour. Comme Jésus payera de sa vie d’avoir mis en lumière celle des grand-prêtres et des scribes.

 

L’acte de Jésus qui chasse les marchands du Temple apparaît proprement scandaleux. Nous l’avons lu dans Jean – il se trouve dans les quatre évangiles, ce qui est un signe fort d’authenticité. Mais dans Marc, il est dit que Jésus renverse aussi les vases sacrés. Il faut imaginer la scène aussi scandaleusement que si Jésus entrait ici et renversait l’autel. C’est d’ailleurs à partir de ce moment là – et parce qu’il attente au Temple – que tout tourne mal pour Jésus. Avant les foules l’acclamaient : « Hosanna ! » ; bientôt ils vont crier à Pilate « Crucifie-le ! », scellant alors avec son sang leur corruption avec l’occupant romain.

 

Il arrive parfois que certains chrétiens rejettent le Dieu de l’Ancien Testament comme un Dieu violent que Jésus, en quelque sorte, viendrait contredire. Ce Dieu qui, dans la première lecture, celle des dix commandements, dit « Moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux : chez ceux qui me haïssent, je punis la faute des pères sur les fils, jusqu’à la troisième et la quatrième génération ». C’est oublier deux choses : d’abord qu’ensuite Dieu dit « mais ceux qui m’aiment et observent mes commandements, je leur montre ma fidélité jusqu’à la millième génération ». Il y a là une disproportion qui témoigne de la tendresse de Dieu. Pour qui l’étudie dans son contexte, le décalogue représente un progrès d’humanité par rapport aux codes de lois anciens, notamment ceux qui réclamaient « œil pour œil, dent pour dent. » Mais c’est oublier un peu vite aussi que Jésus n’est pas toujours tendre dans les Évangiles avec les hypocrites, que l’hypocrisie religieuse est ce péché contre l’Esprit dont il affirme avec force qu’il ne sera jamais pardonné [Mc 3. 28-29, Mt 12. 30-32, Lc 12. 8-10].

 

Enfin et surtout, en affirmant que le véritable Temple n‘est pas ce merveilleux édifice de pierre, lieu de toutes les institutions d’Israël, mais bien son Corps et nos corps à sa suite, Jésus ramène toutes les institutions à l’homme. Nous sommes l’institution du Christianisme, nous sommes le Temple.

 

Nous sommes les prêtres, les prophètes et les rois de notre religion. Le Royaume de Dieu est tout en nous. Le Saint des Saints est notre cœur et c’est là que se trouve la Shekhina, la présence réelle de Dieu.

 

Finalement, le Christianisme est une extraordinaire libération de l’homme des institutions extérieures ; au prix d’un radical rejet de l’hypocrisie religieuse qui verrait Dieu nous déserter le cœur.

 

Ce que dit le Christ, c’est qu’au risque de la liberté de nous-même nous profaner, nous sommes des vases sacrés.

 

— Fr. Laurent Mathelot OP


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