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  • Photo du rédacteurFr. Laurent Mathelot, o.p.

33e dimanche du temps ordinaire

Évangile de Matthieu (Mt 25, 14-30)



Trésor enfoui



Si aujourd’hui le mot « talent » ne signifie plus qu’une aptitude ou une qualité personnelle – un don –, cette acception actuelle vient précisément de la parabole que nous venons de lire. Au temps de Jésus, le talent est une mesure de poids et de monnaie. Un talent équivaut approximativement au salaire d’une vie d’un serviteur, cinq talents à ce que gagnera au long de l’existence un ouvrier très qualifié.


Qu’as-tu fait du salaire de ta vie ; qu’as-tu fait, ta vie durant, des dons que Dieu t’a donnés ?


La parabole des talents nous parle une fois de plus, juste avant que Matthieu n’entame les récits de la passion, du jugement dernier : « qu’as-tu fait du don que tu as reçu de Dieu ? ».


On s’imagine – encore trop souvent à tort, je crois – qu’à l’issue de notre vie nous comparaîtrons devant Dieu comme au tribunal. Dieu ne nous jugera pas comme jugent les hommes ; il se contentera d’observer la part de vérité en nous. Et il fera mourir tout ce qui dépasse. Ainsi ceux qui ont tout à craindre de la mort sont les hypocrites de l’amour, ceux qui « disent et ne font pas », dont la part essentielle est fausse, qui trichent en prétendant aimer.


Si on imagine encore trop souvent le jugement de Dieu comme un tribunal, il a fort à penser que c’est parce que c’est comme cela, qu’au crépuscule de notre vie, nous-mêmes réagirons. Il se peut en effet fort bien qu’au soir de l’existence, nous nous posions cette seule question: « qu’ai-je donc fait de ma vie ? » Et il se pourrait tout aussi bien qu’alors, le juge le plus implacable, ce soit nous.


Il y a des enquêtes qui ont été menées à ce propos. Et ceux qui accompagnent les mourants le savent : à la fin, ce que chacun se reproche, ce sont ses manques d’amour – de n’avoir pas assez, ou pas assez bien, aimé ses proches. « Qu’ai-je donc fait de ma vie ? » « Que n’ai-je pas passé plus de temps à aimer, à vivre l’essentiel au lieu de me disperser, de me distraire ou de m’enfouir ? »


Dans la parabole, ils sont trois à avoir reçu du maître des talents : l’un richement doté ; l’autre un peu moins et le troisième assez peu. Mais tous trois ont reçu une part de la richesse de Dieu, une vie dotée de la capacité d’aimer, ce talent qu’il nous demande à tous de faire fructifier.


Le premier est submergé d’amour et il a fait croître d’autant cette richesse. Le deuxième en a reçu beaucoup lui aussi et il en a également rendu davantage. Mais le troisième a eu peur de perdre le peu d’amour qu’il avait reçu et il a enfoui son talent d’aimer. Ce que la parabole nous dit c’est que nous avons tous reçu ce talent. Et lorsqu’il s’agira d’entrer finalement dans la joie de Dieu, nous savons pertinemment que la question se posera : « qu’avons-nous donc fait de notre talent d’aimer ? ». L’ayant enfoui, suffira-t-il de dire à Dieu « Le voici. Tu as ce qui t’appartient » ?


Nous enfouissons notre talent divin chaque fois que nous avons peur de témoigner de l’amour ou chaque fois que nous refusons de le faire. Longtemps, moi-même, j’ai eu peur de dire « Je t’aime » à ceux que j’aimais… jusqu’à ce que je n’en puisse plus d’une vie « de pleurs et de grincements de dents ».


Dimanche prochain, nous terminerons cette catéchèse matthéenne sur le jugement de Dieu. L’Évangile nous expliquera ce qu’il entend par la fructification des talents : « Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. J’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire » ; j’étais un étranger, j’étais nu, j’étais malade, j’étais en prison, et vous êtes venus témoigner de votre talent d’aimer (cf. Mt 25, 34-36).


Alors, penchons-nous dès aujourd’hui sur notre propre jugement dernier. Pas celui de Dieu, celui que nous nous poserons. Laissons à Dieu le soin de la fin des temps. Penchons-nous sur le regard que nous porterons nous-même sur notre propre vie à son terme ? Qu’en ai-je fait ? Qu’ai-je finalement fait de mon talent d’aimer ?


Et si ce regard sur nous-mêmes nous inquiète quelque peu déjà ; si maintenant déjà nous percevons quelqu’enfouissement de votre capacité d’aimer : tournons-nous dès à présent vers nos proches qui sont peut-être là assis, à côté de nous ; téléphonons à ceux auxquels nous manquons ; allons dire à ceux que nous aimons que nous les aimons. Et s’il nous reste encore du talent, allons nourrir l’affamé, vêtir le dévêtu, guérir le malade, réconforter le prisonnier, accueillir l’étranger.


Ne perdons pas de temps ; allons-y maintenant. Débordons de générosité ; témoignons des élans de notre cœur. N’ayons plus jamais peur de dire « Je t’aime » à nos proches, à nos amis, à ceux qui nous entourent et aux autres, même s’ils nous sont étrangers. De grâce, cessons la pudeur amoureuse !


Car viendra le jour de notre propre jugement sur nous-mêmes ; le jour où nous regrettons toutes les fois où nous avons enfoui notre capacité d’aimer ; le jour où il sera trop tard pour commencer à dire « Je t’aime ».


— Fr. Laurent Mathelot, OP



Année A, 33ème dimanche du temps ordinaire, 19 novembre 2023
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