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  • Photo du rédacteurFr. Laurent Mathelot, o.p.

Il est descendu aux enfers

5e dimanche du temps ordinaire - Évangile selon saint Marc 1, 29-39



La semaine passée, nous avions remarqué que l’Évangile de Marc commençait le ministère de Jésus, non par la transmission de son enseignement, mais par le récit de guérisons : dimanche dernier, celle d’un homme tourmenté par un esprit impur ; aujourd’hui la fièvre de la belle-mère de Pierre et d’autres « qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons. » Et la semaine prochaine, nous n’aurons toujours aucune parole d’enseignement de la part de Jésus, mais la guérison d’un lépreux. C’est clair, Marc place les exorcismes et les guérisons avant tout discours.


Notre époque devenue très (trop?) rationnelle est particulièrement suspicieuse à l’égard de tout ce qui est exorcisme et guérison spirituelle, sans parler de l’existence des démons, du Diable ou même de l’Enfer. Combien sommes-nous encore aujourd’hui à croire à l’existence de l’Enfer, à l’action perverse du Diable, à la présence en ce monde d’esprits mauvais et de démons, autrement que comme allégories ? Et pourtant …


Évidemment, de nos jours, tout le monde trouve caricaturales les anciennes images présentant l’Enfer comme un magma rougeoyant où de petits démons poussent les damnés qu’ils torturent. Je vous renvoie à cet égard à quantité d’œuvres d’art dépeignant le Jugement dernier, dont notamment celui de Fra Angelico, un dominicain, conservé au couvent San Marco de Florence : la représentation des supplices de l’Enfer y est particulièrement effrayante, un gros diable noir y dévore voracement les damnés. Personne de nos jours ne conçoit plus l’Enfer comme cela mais est-ce une raison suffisante pour rejeter l’idée même qu’existe l’Enfer ?


Le Jugement dernier (détail des Enfers) – Fra Angelico (c.1387-1455)


Une image plus contemporaine de l’Enfer est peut-être, hélas, celle des camps de concentration dépeinte par Primo Levi ou celle du goulag décrite par Alexandre Soljenitsyne, une image de l’Enfer qui, au-delà de l’enfermement, met l’accent sur le dépouillement ultime de toute dignité humaine. C’est sans doute une image très parlante. Qui ne verrait pas un esprit démoniaque voire diabolique derrière la mise en œuvre de tels processus industriels de déshumanisation ?


Mais, à bien y regarder, cette image n’a rien à envier à celles, tout aussi effrayantes, du Moyen-Âge. D’ailleurs, il n’est pas dit que les chrétiens d’alors interprétaient leurs terribles représentations de l’Enfer au sens littéral, comme le lieu où effectivement de petits diables mordillent les chevilles. Ce qu’ils cherchaient avant tout à montrer ; c’est la terrible souffrance de l’Enfer, la torture qu’inflige un esprit mauvais, tandis que les images contemporaines de camps et de goulags en soulignent le côté dégradant et ultimement inhumain. Ces images sont parlantes, certes, mais restent somme toute fort lointaines.


Je crois qu’il y a place pour une compréhension plus actuelle et bien plus proche de l’Enfer ou de la possession par un esprit mauvais. Toute personne qui est passée par la dépression, par toutes sortes d’addictions sait personnellement ce qu’est l’Enfer, à savoir un enfermement de l’âme à en mourir. Toutes celles et ceux qui sont passés par une période d’intense désespoir, d’inextricables ténèbres, voire par l’envie récurrente d’en finir, savent à quel point il peut être proche l’Enfer.


De même, ces états d’emprise spirituelle dans lesquels parfois nous sombrons, nous donnent à penser qu’il existe effectivement des esprits mauvais et des possessions. Ainsi l’esprit qui pousse l’alcoolique à boire, le dépressif à s’isoler ou certains à devenir bourreaux à force de violences subies. Je connais des personnes aux prises avec de terribles addictions, et qui n’en peuvent plus ; des gens autant dégoûtés que soumis à leurs vices, et profondément désespérés de ne pas pouvoir en sortir. Voilà l’Enfer.


Et tous ici, ne nous est-il jamais arrivé de ne pas nous reconnaître dans telle parole blessante que nous avons pourtant dite ou dans tel acte déplorable que nous avons pourtant commis ? Si la parole de saint Paul – « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » (Rm 7, 19) – a un sens, nous devons reconnaître que parfois nous sommes sous l’emprise d’un esprit mauvais, voire parfois sous la possession de plus graves démons – démons de l’argent, du pouvoir et du sexe, pour les plus fréquents, auxquels répondent les trois vœux évangéliques de pauvreté, obéissance et chasteté.


Je vous ai quelque peu induits en erreur en insistant sur le fait que Marc avait sciemment choisi de rapporter des exorcismes et des guérisons avant toute parole de Jésus. En réalité, au début de l’Évangile [Mc 1, 15], Jésus donne en une phrase l’essentiel de son enseignement : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile », c’est là sa seule parole avant d’opérer des guérisons.


En voyant l’Enfer, non pas comme une réalité tellement lointaine qu’elle échappe à notre compréhension mais, au contraire, comme une réalité toute proche – tous nos petits enfers d’ici-bas – dont le règne de Dieu, tout aussi proche, vient nous libérer, on comprend mieux que le témoignage chrétien se fonde d’abord sur une guérison personnelle, une libération de l’âme. Je ne témoignerai du Christ que dans la mesure où il m’aura libéré de mes démons, de mes enfers, de tout esprit mauvais auquel je cède.


Le Royaume de Dieu est tout proche de nos états de colère, de haine, de révolte ; tout proche de nos fièvres et de nos maladies ; tout proche de nos troubles et de nos dépressions, tout proche de nos ténèbres et de nos addictions. Tout proche. Il peut tout rejoindre et il peut tout guérir. Il peut nous sortir de tous nos enfers, petits et grands ; nous libérer de tous nos démons, de l’emprise de tout esprit mauvais. Voilà essentiellement la bonne nouvelle du Christ, qui n’a effectivement de sens que si elle nous touche et à mesure qu’elle nous touche. Dire que le Royaume de Dieu est tout proche, c’est témoigner qu’avant tout il nous sauve de nos enfers les plus proches, les plus intimes et parfois les plus inextricables.


Pour lutter contre les pensées mauvaises, l’esprit de convoitise, de révolte ou de haine qui parfois nous assaille, le frère Ange Rodriguez OP, qui était exorciste du diocèse de Lyon, conseillait cette simple prière : « Que tout esprit loue le Seigneur ! ». En effet, la première chose à faire pour exorciser nos démons, c’est de prier l’Esprit Saint.


De tout ce qui nous enchaîne et nous enferme, vient Esprit Saint nous libérer.

 

— Fr. Laurent Mathelot OP



Année B - 5e dimanche du t.o. - Il est descendu aux enfers - 4 février 2024
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