Sixième dimanche de Pâques

Revivre les offices de la Semaine Sainte

En aimant

Les aveux de Jésus sont émouvants. A l’heure des adieux, il livre son cœur, le plus intime de lui-même. Il lève le voile sur ses relations avec le Père et sur la qualité de la communion qu’il instaure avec ses disciples.

« Comment le Père m’a aimé moi aussi je vous ai aimés ».

Provocantes sont ses invitations à lui répondre par une attitude semblable à la sienne, un amour identique : « Aimez-vous comme je vous ai aimés ». Et cette formule lapidaire qui « sent » l’intention divine : « Demeurez dans mon amour »…

 

Aimer… L’amour est un choix, la rencontre de deux libertés qui se disent en écho : « Je te choisis ! ». Le choix de l’un ne prend corps que par le choix de l’autre.

Ils sont aimés… et il faudra que les disciples apprennent la mesure de l’amour de Dieu, du « sans condition », de la gratuité absolue de ce qui pousse Dieu vers nous. Ils ne pourront saisir une part de ce mystère qu’en expérimentant l’absolu scandaleux de ce « sans condition » dans le scandale de son accomplissement.

Ils devront vivre le drame du Golgotha pour que leur sort révèle jusqu’où va l’Amour de Dieu. La croix est la signature qui scelle l’Alliance, la marque de fabrique de Dieu.

 

Ce scandale de la croix révèle qui est Dieu aux yeux des croyants ; mais plus encore il révèle, - si j’ose dire -, Dieu à lui-même : dans la croix, Dieu découvre, étonné, la profondeur de sa volonté et l’incarnation de son mystère trinitaire. Le Père étonné, contemple dans le Fils offert, ce qu’est son amour de père.

 

L’amour ne s’accomplit que dans l’appel de l’amour : « Aimez comme je vous ai aimés ! »

Il faut que Dieu laisse résonner longuement en nous la folie insensée de sa passion pour que nous puissions commencer à le choisir, à l’aimer sans autre raison que d’être en son amour. Alors Dieu ne sera plus un besoin encore moins une « gourmandise », il deviendra notre désir, notre amour.

 

Loin d’être un ordre ce « Aimer comme » est une humble prière, la demande qui surgit de l’intérieur de l’amour lui-même. Car dans chaque « je t’aime » s’entend « m’aimes-tu aussi ? ».

« Aimez-vous comme je vous ai aimés » est la supplication de Dieu bien plus qu’un commandement.

 

Cette prière est l’envers de la profondeur en laquelle Dieu nous aime. Elle dit que Dieu, pour être vraiment ce qu’il est, Amour, a besoin de la réponse que nous donnerons à son alliance. Dieu, pour être Dieu, Amour, suscite, appelle notre amour : notre foi aimante conduit Dieu à sa perfection.

 

« J’ai fait de vous ce que vous êtes » pourrait être une revendication hautaine et tyrannique d’un Dieu omnipotent. Mais parce que cette attestation nait de l’amour offert et quémandant une réponse, parce qu’elle se conjugue avec le « Pierre, m’aimes-tu ? », l’affirmation de Jésus peut devenir le lieu le plus accompli de notre existence : nous sommes aimés et, en cela même, appelés et rendus capables d’aimer. Sauvés.

 

 

Michel Teheux

Eprouvé

« Père, je suis venu dans le monde pour glorifier ton Nom. J’ai accompli ton œuvre ; glorifie-moi ».

La Lumière est venue dans le monde pour éclairer d’un jour nouveau la vie des hommes. Dans ce Nazaréen, les hommes ont pu contempler le vrai visage de Dieu. Un Dieu d’amour. Ils ont pu découvrir que Dieu seul pouvait donner la vie, car Jésus a guéri ceux que la mort marquait déjà. Ils ont pu découvrir que Dieu seul pouvait sauver, car Jésus n’a pas craint de dire : « Tes péchés sont pardonnés ».

 

Malheureux Jésus ! Il prétend que ses œuvres lui rendent témoignage, mais ce sont précisément elles que l’on rejette.

Jésus prêche un « Dieu différent » (C.Duquoc) : comment ses œuvres pourraient-elles témoigner qu’il vient « de Dieu » ?

 

Il devra aller jusqu’à la crois pour manifester la tendresse de Dieu et sa folie. « Mes œuvres témoignent que le Père m’a envoyé » dira-t-il. A l’heure de sa croix, l’Envoyé sera l’objet de dérision. Car, la voici, « l’œuvre » qui authentifie sa mission : une vie livrée jusqu’au bout. La croix renverse les piedestals des faux dieux. Les dieux des justes, des riches, des satisfaits, les dieux dont on achète les grâces, dont il faut se ménager les faveurs, ces dieux-là n’ont plus qu’à être jetés par terre, veaux d’or de pacotille, image déformée de ceux qui les ont fabriqués. Quant à Dieu, pour toujours, il aura le visage d’un crucifié, rejeté hors des murs de la ville, ridiculisé, injustement condamné.

 

« Dans les souffrances, il a appris l’obéissance » : Jésus a appris – je veux dire : il a fait l’expérience, ressenti dans sa chair, vécu jusqu’au plus intime de lui-même -, ce qu’est la passion de Dieu pour les hommes. Sa passion est sacrement de cet amour déraisonnable de Dieu. C’est parce qu’il est le Fils éternel, il ne peut vivre humainement que ce qui fait vivre éternellement Dieu, l’amour parfait. Et c’est parce qu’il va jusqu’au bout de cet amour à manifester qu’il est pour nous nous le Fils unique.

Depuis toujours, il est le Fils obéissant, - nous dirions aujourd’hui fidèle -, et il apprend dans ses souffrances la mesure de cette fidélité qui est folie de Dieu. L’auteur de l’épître aux Hébreux dira ailleurs (4,15) : « Il a été mis à l’épreuve en tout ! ».

 

Eprouvé, tel est Jésus. A l’image des hommes éprouvés. L’homme éprouvé, nous le rencontrons et nous savons personnellement peut-être, ce que c’est. Il est frappé par la souffrance, toujours injuste et intolérable. Maladie du corps et maladie de l’âme, maladie de chacun et maladie de la société en doute d’elle-même. Epreuve que nul ne peut totalement expliquer, qui « nous est tombée dessus », comme cela, sans que personne ne puisse rien y changer. Epreuve tellement inédite que personne ne peut vraiment la partager et la comprendre. Si pénétrante qu’elle change souvent notre regard sur les choses et les êtres, sur nous-mêmes. L’homme éprouvé, c’est l’homme tout simplement. Pauvre homme, Jésus a pris sur lui la condition de l’homme. Homme de la souffrance, il est devenu semblable aux hommes.

 

Eprouvés ? Le même mot qualifie l’homme dans sa détresse et l’ami sur qui, dans la souffrance, je peux m’appuyer…

L’ami éprouvé, c’est l’ami sûr. L’usure du temps, de la monotonie, voire de l’incompréhension, n’ont pu venir à bout de sa fidélité. On peut se fier à lui : il est comme le métal éprouvé, passé au feu, Jésus fut éprouvé. « Si le grain ne tombe en terre et ne meurt, il ne peut porter du fruit ».

« Parce qu’il a connu la souffrance, le Juste, mon Serviteur, justifiera des multitudes ». Mystère pascal de l’épreuve qui se mue en geste de fidélité et en salut.

Nous connaissons qui est Dieu en la passion de Jésus parce que nous découvrons, émerveillés, en qui nous avons mis notre foi. Dans la passion et la mort du Seigneur, nous apprenons que nulle souffrance et nulle mort ne seront des épreuves solitaires : quelqu’un a pris sur lui notre fardeau ; à jamais, un ami éprouvé nous fait passer sur l’autre rive. « Là où je suis, là aussi sera mon Serviteur ! » Nous avons vocation à prendre notre croix, à vivre « l’épreuve », notre pauvre « entreprise de mortels », notre vie en mains : nous appuyant sur l’ami qui nous précède, nous sommes assurés qu’avec lui et soutenus par sa victoire nous sortirons, à notre tour, vainqueurs de l’épreuve. Et ce jour-là, ce sera Pâques.

 

 

Michel Teheux

Notre berger

Les troupeaux de moutons et leurs bergers ont disparu de nos horizons et de nos souvenirs. Si, quelquefois, ils reviennent en nos mémoires, c’est auréolées d’une douce nostalgie, d’un romantisme quelque peu désuet. Les symphonies pastorales, chères au peuple biblique, ne nous impressionnent guère, elles sont d’un autre monde. Et pourtant quelle vérité derrière ces images, quelle révélation !

 

Jésus polémique avec ses adversaires habituels, les pharisiens, qui enferment les gens dans l’enclos de leurs doctrines et de leurs règlements. Ce sont, dit-il, des voleurs, des brigands et des loups. Ils volent, pillent et détruisent. « Je suis le bon pasteur ! », prétend Jésus, et la vieille image bucolique, chère aux psaumes et aux prophètes bibliques, reçoit une dimension inattendue. « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien ! », Dieu, secours de l’homme, providence du croyant, révèle désormais son visage dans cet homme de Nazareth. « Je suis le bon pasteur » et Jésus, pour manifester et incarner la sollicitude du Père aimant, s’en va vers les brebis perdues d’Israël, il court par monts et par vaux pour que soit proclamée la Bonne Nouvelle, il s’inquiète et offre le repos de l’âme à tous les désemparés, aux pécheurs publics et aux gens de rien. « Je suis le bon pasteur parce que je prends soin de mes brebis ».

 

Incarnation de la sollicitude de Dieu, tel se révèle Jésus. Mais comprenons bien ce qu’elle suppose et ce qu’elle engage.

L’imagerie du « bon pasteur » a sans doute édulcoré la force dramatique du symbole : un petit Jésus bouclé serrant sur son cœur une brebis au regard langoureux est bien loin de la tragique réalité. Dieu n’est pas une impression chaleureuse ou un refuge contre l’angoisse. L’image du « bon pasteur » est plus tissée de risques et de luttes que de sentimentalité bucolique ! Le pasteur livre sa vie pour ses brebis et le berger ne se révèlera vraiment qu’au jour où il deviendra un avec son troupeau, l’ayant aimé jusqu’à devenir l’Agneau voué à l’abattoir. La croix n’est pas un rêve et nous ne pourrons jamais nommer Dieu qu’au travers de ce gibet d’infamie.

 

Je suis le bon pasteur parce que je donne ma vie et parce que je connais mes brebis.

Révélation de la sollicitude de Dieu incarnée jusqu’à la croix. Mais aussi rappel de l’exigence à laquelle l’Église est confrontée.

 

En ce dimanche où la liturgie nous tourne vers l’unique Pasteur, le Christ, qui livre sa vie en sacrement de l’amour du Père pour son troupeau, il nous faut porter dans la prière la supplication de Celui qui est notre guide : « Priez Dieu qu’il envoie des ouvriers à sa mission ! » Et sans doute nous faut-il entrevoir ce qui s’esquisse dans les mutations d’aujourd’hui afin de répondre aux exigences des signes des temps.

 

« J’embauche ! » le mot du cardinal archevêque de Paris, Monseigneur Marty, a fait mouche en son temps ; repris, amplifié par les journaux et les radios, il a revigoré des forces latentes, il a surtout redit l’exigence pour l’Église de se donner les ministres dont elle a besoin. Car que deviendrait une Église sans prêtre ? Par qui et au nom de qui les assemblées seraient-elles convoquées ? Et le service de l’eucharistie, comment serait-il assuré, lui qui est la pièce maîtresse de l’édification du Corps du Christ ? Et qui aurait la garde de la communion ecclésiale ?

En sa personne, dans ses faiblesses, elles-mêmes, le prêtre est le signe vivant, le sacrement, que la communauté locale est rassemblée au non de Jésus-Christ, qu’elle incarne, en ce temps et dans la vie des hommes d’ici et de maintenant, la sollicitude de Dieu pour chacun ; il est l’artisan des liens de charité qui unissent le Corps du Christ tout entier.

 

« J’embauche ! »… Ainsi se dit, de manière urgente, la préoccupation de l’Église pour rester elle-même. « J’embauche ! », c’est, pour l’Église, une exigence vitale.

 

 

Michel Teheux

L’accusé glorifié !

« Vous l’avez livré et vous avez demandé la grâce d’un meurtrier »

Mais Dieu a donné sa gloire à son serviteur Jésus !

Frères et sœurs, ne nous y trompons pas : le procès de Jésus n’est pas terminé, et le Golgotha ne fut qu’un moment de la grande accusation. Qu’est-ce que le monde reproche à Jésus, sinon d’être le Fils de Dieu ? Car des messies, de prophètes, des leaders, il en pleut ! Mais qu’un homme soit Fils de Dieu, voilà qui est inadmissible, quand cet homme meurt en croix ; le scandale, c’est la croix, c’est la vie de Jésus.

 

Oh sans doute, il y eut les miracles, les guérisons et l’enthousiasme des foules ; mais à quoi cela a-t-il servi ? Souvenez-vous : il s’était mis à annoncer l’arrivée de Dieu, comme si sans cérémonie, sans exiger de certificat de bonne vie et mœurs. Ce n’était tout de même pas pensable que Dieu aille, sans précautions, vers les prodigues. Qu’il parle et qu’il agisse au nom de Dieu, passe encore ; mais il avait bradé Dieu et cela était impensable. Cet homme était universellement dangereux. C’était l’ordre tout à la fois social, moral et religieux qu’il ébranlait ; partout, il mettait le feu. On sait la suite…

 

Mais voici que, devant tout le peuple, Pierre tente une magistrale récupération ; il convoque tous les prophètes pour prouver que la mort du suspect était prévue, annoncée par Dieu. Et s’il faut en croire l’Évangile de Luc, le Seigneur ressuscité, lui aussi, convoqua la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes comme autant de signes irréfutables.

 

Sans doute. Mais rien n’y pourra. La croix restera la pierre d’échoppement. Sandale et folie ! Les crucifix se dresseront de siècle en siècle comme un signe de dérision. « Nous vous annonçons, nous, un Messie crucifié ! ».

 

Procès de Jésus, procès de Dieu ! Un Dieu maître et Seigneur, tout puissant et garant du bon ordre sur la terre, soit ! Mais un Dieu qui devient visage humain, au point qu’on ne peut plus dire qu’il est ici ou qu’il est là ? Un Dieu qui ne se laisse plus enfermer là-haut, parce qu’il est venu prendre condition d’homme, comme le tolérer ? Un Dieu qui impose des ukases, peut-être ; mais un Dieu qui se tait quand on l’accuse, non !

Un Dieu qui sait tout, pourquoi pas ? Mais un Dieu dont la réponse à nos interrogations est de venir partager notre vie et notre mort, à quoi cela sert-il ? Le Dieu de Jésus-Christ est trop aimable, trop humain : il fallait le tuer !

 

Procès de Jésus, procès de l’homme ! procès de l’innocent rejeté, procès de l’inutile ignoré. Procès de la vie exploitée, procès de l’amour étouffé. Il fallait que le Messie passe par la croix. Frères et sœurs, si un jour la vie fait le procès de votre espérance, si les fraternités rompues font le procès des mains qui s’étaient nouées, si l’injustice conteste votre labeur pour un monde plus vrai, rappelez-vous la loi de la croix : il fallait que le grain fût jeté en terre pour que s’épanouisse la fleur de Pâques. Si la vie a pour vous un goût de cendres, n’oubliez pas que le nom de Jésus a été gravé sur le tronc mort de l’humanité et que l’arbre a reverdi dans le jardin de Pâques.

Et si un jour, il vous vient au cœur cette impression terrible que même votre péché plaide contre vous, rappelez-vous que vous avez un défenseur auprès de Dieu.

 

Procès de Jésus… N’oubliez pas : au matin de Pâques, l’accusé est devenu notre avocat, et la mort elle-même s’est mise à reculer devant la vie.

 

 

Michel Teheux

Abbé Michel Teheux

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