25 JUILLET 2021

Abbé Michel Teheux

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Cinq pains pour vivre

Homélie pour le 17e dimanche, t.o.

Que peut-on faire avec cinq pains lorsqu’il faut rassasier une foule immense ? Il faudrait sauver le tiers et le quart-monde en on n’a que sa pauvre imagination, asphyxiée par le confort ! Il faudrait accueillir tous les désemparés et on n’a que son cœur, à l’étroit sous le fatras des habitudes, des convenances, des certitudes ! Il faudrait inventer l’amour, la paix, la bonté et on n’a que ses deux mains, deux poings serrés sur ce qu’on a si durement acquis, maigre pitance qui, de toute façon, ne pourra satisfaire une demande aussi démesurée. Que pouvons-nous, finalement, devant la misère des hommes, démunis en face de la vie ? Qu’est-ce que cinq pains pour une telle faim ?

 

Par bonheur, ce jour-là il y avait un jeune garçon.

Personne ne lui avait appris à faire taire son cœur. Il a tendu la main, naïvement. Cinq pains… qu’est cela pour tout le monde. Commentons-nous en chœur. Et cependant, parce qu’un homme, dans la jeunesse de son cœur, a ouvert les mains et, sans comprendre, s’est risqué dans la déraison de la foi, l’espérance n’a pas été déçue. Les prophètes avaient proclamé le temps du salut en annonçant le grand banquet que Dieu offrirait sur la montagne pour toutes les nations rassemblées. Parce qu’un homme, dans la fraicheur de sa foi, a osé parler le peu qu’il avait sur la promesse, parce qu’il a risqué sa vie sur la parole de Dieu, folie pour ceux qui ne croient pas et scandale pour les tenants d’une religion raisonnable, son geste dérisoire est devenu est devenu synonyme de l’avènement du Royaume, sacrement des accomplissements, bonne nouvelle déjà en acte. Pour instaurer le monde promis, Dieu, parce qu’il est Dieu de l’Alliance, se lie à un geste de cœur : la passion aimante de Dieu pour que le monde passe par la compassion bienveillante de l’homme.

 

Que peut-on faire avec si peu de pain ?

Mais le pain partagé deviendra le sacrement de l’Alliance désirée, voulue, accomplie par Dieu. Le pain rompu, un printemps, en Galilée, annonce déjà le pain partagé, à une table, un jeudi soir à Jérusalem. Le pain aujourd’hui multiplié préfigure la parole du dernier repas : « Ceci est mon corps ». Jésus ne pourra être salut des hommes qu’en se donnant tout entier. Il ne pourra susciter la vie qu’en se livrant corps et sang. « Prenez et mangez, c’est mon corps donné pour que vous ayez la vie ! ».

 

« Faites-les asseoir ! »

Nous n’avons que cinq pains, une vie démunie, deux mains pour secourir, une espérance défaillante pour croire, une promesse trop souvent démentie par les faits pour rassurer notre marche.

 

« Faites cela en mémoire de moi ! » La mémoire du geste du serviteur se livrant tout entier le soir du Jeudi-Saint nous engage dans une éthique de l’Alliance. « Donnez-leur vous-même à manger ! » Nous recevons votation à multiplier le pain pour que soient rendus manifestes les signes avant-coureurs du Royaume : celui-ci est annoncé lorsque, au risque de se perdre, des hommes et des femmes vont vers les rejetés, les exclus, les pauvres de bien et les pauvres de vertu pour que leur désespérance ne s’enroule pas sur elle-même.

La table de fête commence à être dressée lorsque le pardon l’emporte sur la revanche, les nouveaux commencements sur les habitudes, lorsque des hommes se redressent pour prendre en main leur avenir.

 

« Faites-les asseoir ! »

L’Église est sacrement du Royaume lorsque, sur la parole de son Seigneur, elle entend la plainte des hommes affamés et les invite à recevoir ce qu’elle-même ne peut qu’accueillir. « Faites-les asseoir ! »

L’Église n’a d’autre mission que celle-ci : partager le peu qu’elle a pour faire sienne la faim des hommes et, ce faisant, incarner la profusion des dons du Royaume.

Chaque fois que, quelque part dans le monde, l’Église, des croyants, partagent le désir des hommes d’une vie comblée, d’une existence plus humaine et plus heureuse, chaque fois que, quelque part, l’Église, des croyants, prennent à bras le corps l’aspiration à plus de justice et plus d’humanité, chaque fois que, parce que quelque part, l’Église, les croyants, au coude à coudre avec d’autres, permettent à l’homme de ne pas désespérer de l’homme, chaque fois est rendu manifeste le désir de Dieu de se mettre à table avec les hommes. Car si au début du récit tout apparaît d’abord comme une épreuve – où trouver du pain pour tant de monde ? – lorsque les disciples, fidèles à l’ordre du Maître, ont fait asseoir la foule le récit change de ton : tout semble devenir liturgie. Les mots sont alors ceux que nous entendons en chaque eucharistie : « Il prit le pain, il rendit grâce et le distribua ». Un mystère est évoqué : le geste annonce quelque chose de plus grand.

 

Tout geste qui manifeste que l’Église partage la faim des hommes est porteur de plus que lui-même : il annonce et préfigure ce que Dieu veut pour tous les hommes. L’indigence du partage devient elle-même le lieu d’avènement de la Bonne Nouvelle. Il n’y avait que cinq pains et, au terme du récit, après le repas, on ramassa cependant encore douze corbeilles.

 

« On mangera et il en restera ». La promesse ravive notre engagement, la foi est provocation : la Bonne Nouvelle reçue appelle à faire la vérité de ce qui a été accueilli. Nous ferions mentir l’eucharistie si l’action de grâce pour le pain reçu n’ouvrait sur notre engagement à partager le pain : toute eucharistie est pour une vie eucharistique. Faisant mémoire du geste du Serviteur rompant le pain en signe de sa vie livrée totalement nous recevons une fois de plus l’ordre du Maître : « Faites-les asseoir pour que je leur donne à manger ».

« On mangera et il en restera ». Mais en attendant, les douze paniers sont encore en nos mains.

 

 

Michel Teheux

Sacrement du salut
La pastourelle de l’Évangile

Homélie pour le 16e dimanche, t.o.

C’est l’effervescence des grands retours, l’enthousiasme des missions accomplies : les apôtres reviennent, fiers du succès de leur prédication. La parole de Jésus est devenue leur parole, leur message a la même efficacité que celui du Maître. Ils risquent bien de se laisser « emballer » ou de se prendre au sérieux ! Jésus les entraîne dans un lieu désert. Comme au temps des pères où Moïse avait mené le peuple dans les terres de solitude après la sortie du pays d’esclavage et de la traversée de la Mer Rouge. Le temps du désert est celui des choses remises en place et du recentrement sur les choses essentielles.

C’est dans un endroit désert que les foules dispersées sont à nouveau rassemblées, peuple en gestation attendant un rassembleur, prémices de l’Église écoutant son Seigneur. L’espérance d’une bonne nouvelle rencontrant l’incommensurable attente des hommes ne peut souffrir de retard : « Jésus fut saisi de pitié parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger ! » « En ces jours-là, disait le prophète, Dieu fera lever un berger pour son peuple. On lui donnera pour nom : « le Seigneur est notre justice… Emmanuel, Dieu-avec-nous, Jésus, Dieu-sauve, un berger, le Seigneur notre justice… Après tant de bergers qui avaient abandonné les brebis à leur sort malheureux ou les avaient conduits vers les pâturages de la crainte et de la peur, Jésus déclare « Je suis le bon berger, le Seigneur-votre justice ».

 

Le salut donné n’est pas imposé : Jésus invite à le suivre. Le Sauveur ne fera pas le bonheur des hommes malgré eux : Jésus ouvre un chemin à parcourir. Trop de bergers sont devenus des tyrans, trop de guides sont devenus des oppresseurs. Il y a des bonheurs promis qui deviennent des malheurs injustifiables ; que de saluts sont devenus des fardeaux insupportables : règles à observer devenues desséchantes, paroles sensées libérer devenues synonymes de culpabilisation mortifères. Jésus invite à le suivre parce qu’il est saisi de pitié. Nous ne pouvons accepter recevoir notre salut que parce que celui qui nous l’offre se révèle à nous comme un « infini blessé ». Le Christ n’est pas l’incarnation d’un Dieu tout puissant accordant un salut qui ferait de nous des esclaves ou même des serviteurs : il incarne un Dieu qui a du cœur, un Dieu qui a pitié. Le mot suscite sans doute des raidissements aujourd’hui : nous lui ajoutons je ne sais quelle hautaine condescendance alors qu’il désigne la qualité d’un amour qui se lie au sort de l’autre. Avoir pitié, c’est compatir, pâtir avec, souffrir avec.

 

Le philosophe énonçait sans s’en rendre compte l’originalité du Dieu chrétien : « Dieu a aussi son enfer, c’est son amour pour les hommes ! (Nietzsche). Jésus fut saisi de pitié et il paiera le prix de cet amour : seul le berger devenu agneau pour n’être qu’un avec le troupeau peut revendiquer d’en être le troupeau sans que le troupeau ne voie en lui un oppresseur. Seul celui qui livre sa vie jusqu’au bout peut conduire des brebis à la source de vie. Car l’amour sauveur, « c’est de pouvoir être faible ensemble » (P. Valéry). « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis », dit Dieu.

 

Dieu enlèvera le troupeau aux pasteurs misérables qui ne l’ont pas respecté même en voulant faire son bonheur : il n’y a pas de salut sans amour et sans cœur. Le Royaume est semblable à un berger qui abandonne les quatre-vingt-dix-neuf brebis pour celle qui est perdue, car Dieu est venu pour sauver ce qui était perdu. Il ne donnera pas d’autre signe que celui-là : l’Agneau ira à l’abattoir. Objet de mépris, rebus du peuple, il se fera plus misérable que les misérables. Comme le bouc que l’on chassait dans le désert après l’avoir symboliquement chargé du péché du peuple, on le poussera hors de la ville, chargé d’une croix. Il n’y aura pas d’autre signe du salut qu’un Pasteur abandonné par son troupeau au moment même où, dans le dénuement le plus extrême, il le rassemble. Le Pasteur s’en ira, abandonnant tout, pour que pas une brebis ne se perde.

 

« Je vais m’occuper de vous ! » atteste Dieu et le salut accordé n’est bonne nouvelle que parce que cette attention se conjugue à l’amour. L’Église n’est sacrement du salut que lorsque, fidèle à son Pasteur, elle se met humblement, passionnément au service des hommes en espérance de bonheur. L’Église n’est artisan du salut que lorsqu’elle aime le monde. En l’aimant, même jusque dans sa médiocrité, elle est déjà pour lui annonce de rédemption : même dans ses ombres et dans ses manques le monde est donc aimable ; même défiguré le monde porte l’empreinte irréversible de l’émerveillement de Dieu aux premiers matins : « Ah que c’est bon ! ». Être porteuse de salut, pour l’Église, c’est d’abord de porter un regard d’infinie tendresse sur les réalités humaines. C’est, ensuite seulement, appeler le monde à être plus que lui-même pour être lui-même : le monde vaut plus que ce qu’il n’espère, il est capable de plus que tous ses rêves. « Élevons notre cœur », prie l’Église dans le monde, avec le monde, pour le monde. L’Église ne sera porteuse d’avenir et de promesse qu’en étant immergée dans la pâte humaine pour la soulever à la dimension du rêve de Dieu. Car le monde est sauvé puisque Dieu n’a jamais cessé de l’aimer jusqu’à se perdre lui-même pour que le monde puisse connaître la passion qui lui est portée.

 

 

 

Michel Teheux

Porte-parole

Homélie pour le 15e dimanche, t.o.

Nous aurions programmé des week-ends de formation, nous écrit un condensé de tout ce qu’il fallait savoir et récapitulé les stratégies à mettre en œuvre. Et au moment du départ nous aurions, comme des mères trop attentives, couru derrière ceux qui partaient : « N’as-tu rien oublié ? Fais attention ! ».

 

Rien de tout cela ! Amos n’était pas un prophète de métier, derrière son troupeau, tout à coup, il est saisi par Dieu : « Va, tu seras prophète ! ».

Rien de tout cela ! Jésus était un charpentier ; qu’est-ce qui le pousse, sinon l’appel de Dieu, à quitter Nazareth et à partir en mission. Rien de tout cela ! Les pécheurs du bord du lac et les paysans des environs de Capharnaüm, devenus disciples de Jésus, sont envoyés sans rien emporter.

Pas de pain, pas de sac, pas de monnaie à la ceinture ! Pas de petits syllabus et pas de conseils. Rien sauf un bâton et des sandales, pour marcher et aller vers les autres. Il leur faut partir avec pour seul bagage la joie de ce qu’ils ont découvert et l’assurance que donne la foi. Leur force, c’est leur découverte et leur soutien c’est ce qu’ils vont partager. Pour tout bagage, la Parole ; pour tout bien la Nouvelle ; pour seule assurance ce qu’ils donneront à entendre et à partager. Leur honneur est d’être porte-parole. Leur mission : proposer à temps et à contre-temps avec l’espérance que la parole semée ne leur reviendra pas sans avoir porté du fruit.

 

Porte-parole… c’est notre responsabilité.

Être porteurs d’une parole qui n’est pas nôtre, d’une parole entendue, accueillie et reçue, la parole d’un Autre. Nous, nous adoucissons ses arêtes vives pour la rendre plus audible, nous circonscrivons sa provocation pour la rendre digestible et assimilable. Porte-parole, à une époque de pluralismes, lorsque toutes les idéologies se concentrent en un discours unitaire et neutre, nous avons à proposer une parole qui détonne, désarçonne, provoque. Mais avons-nous encore quelque-chose à dire ?

Entre l’amour du monde qui est le sien et la séduction d’une parole qui le dépasse de partout, le prophète est l’homme du « oui » et du « non », tendu entre l’insertion parmi « les siens » et la contestation qui s’origine dans un jeu qui le dévore.

Porte-parole d’une parole autre, vivrons-nous l’inconfort de ceux qui sont « dans le monde, mais pas du monde » ?

 

Porte-parole d’une parole autre, mais aussi porteurs d’une parole qui ne nous appartient pas et destinée aux autres. La mission est inhérente à l’être même de l’Église et des chrétiens : elle n’est pas une tâche réservée à quelques-uns ni une activité parmi d’autres de l’Église. L’Église est missionnaire ou elle n’est pas. Porte-parole, l’Église se doit à elle-même d’être tournée vers le monde et elle se renierait en se complaisant dans une autre promotion romantique de sa sainteté. Porte—parole, l’Église est pour le monde, notre sanctification est dans l’exercice de notre ministère de témoin et non dans une conversion, fut-elle héroïque, narcissique.

Porte-parole, nous recevons la responsabilité de sortir de nos discours assurés, de nos comportements rassurants, de nos rites et de nos repères, pour que la Nouvelle qui nous a séduits se donne à entendre pour ceux qui en sont les destinataires premiers, les « autres », pour que l’Évangile qui nourrit notre existence devienne ferment de vie. Nous nous attachons peut-être trop à fignoler nos stratégies de mission et nos pédagogies pastorales, nous enveloppons notre bien dans de multiples emballages, des mots intangibles, des institutions qui sont souvent très loin des intuitions de leurs fondateurs ; les balises qui devaient orienter sont devenues des obstacles à franchir. Pour mieux bâtir le Royaume, nous avons pris le plus grand soin d’édifier les échafaudages, mais la construction est-elle encore fondée sur le roc de la Parole ?

 

Porte-parole… Pour la première fois, Jésus les envoie. Deux par deux. Parce que la parole n’est pas leur bien personnel : elle n’existe qu’à devenir émerveillement partagé. « Béni soit Dieu, lui qui nous a choisis dès avant la création du monde ! ». Deux par deux pour se raconter la grâce qui les transfigure : leur mission ne sera donc pas une stratégie de recrutement, elle est l’autre face d’une mystique. Deux par deux pour qu’il soit manifeste que ce qui est annoncé est vivable. « Dieu nous a choisis pour que nous soyons ses enfants bien-aimés » : deux par deux, ils constituent les premières cellules de cet Amour prenant corps ; ils rendent l’Évangile crédible. Deux par deux parce que la Parole à annoncer est alliance pour susciter un peuple.

 

Porte-parole… Portés pour une parole qui les bouleverse et les convertit, ils sont devenus porteurs de l’annonce de la Bonne Nouvelle pour le monde. Les routes des hommes seront désormais leur domicile. Jésus les envoya en mission, bienheureuse sera l’Église qui n’aura que la route qui conduit toujours ailleurs pour affermir sa propre foi.

 

 

Michel Teheux

Trop connu

Homélie pour le 14e dimanche, t.o.

« Je l’ai bien connu, il n’a pas changé… »

« Rien de surprenant : déjà quand il était jeune, il disait… »

Pourquoi les hommes se définissent-ils au passé plutôt qu’au futur ?

L’imparfait n’est-il pas cependant le temps de l’achevé et de la mort : une fois le dernier mot écrit sur ma vie on dira « il était comme cela ; il faisait cela… »

Pourquoi les hommes se déterminent-ils en fiches signalétiques, en carte d’identité sans âme quand ce n’est pas en numéro d’immatriculation anonyme ? Serait-ce pas besoin d’assurance et de facilité pour exorciser l’imprévisible et l’inattendu ?

L’humain n’est-il pas cependant du côté du mystère, du possible et de l’inqualifiable ?

 

« C’est le charpentier, le fils de Marie ! On n’y comprend plus rien : voilà qu’il s’est mis à prêcher ; à un rien près, il se prendrait pour l’envoyé de Dieu ! On connaît pourtant sa famille, des gens de chez nous ? D’accord : ses paroles sont empreintes de sagesse ; mais de là se prendre pour un prophète… ! On dit qu’il ferait des miracles : dernièrement il aurait rendu à la vie la petite de Jaïre ; il doit profiter de la crédulité des gens trop prompts à s’enthousiasmer : tout de même, ce n’est que le fils du charpentier ! »

 

À Nazareth, chez les siens, Jésus est connu : on ne veut connaître de lui que ce qui est commun. Repéré, il est classé. Définitivement. À Nazareth, il ne peut être que l’artisan du village, l’homme à tout faire, le cousin, le voisin. Une carte d’identité.

 

« Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu ! » Il n’y a de rencontre possible que dans le rendez-vous mutuel par lequel chacun advient à l’autre, tel qu’en lui-même, inattendu et désarçonnant. Nous n’existons que dans cette sortie réciproque qui permet à l’autre d’être autre que nos images, nos imaginations, nos caricatures : on ne rencontre qu’un inconnu.

 

Certes les repères peuvent-ils baliser la route, certes les noms permettent-ils de désigner la réalité pour la rendre habitable. Mais les balises ne sont que pour le parcours et les noms n’ont d’autre vocation que de devenir inutiles en éveillant au silence de l’émerveillement.

 

« Il est venu chez les siens ». Nous, nous énonçons des titres. Glorieux certes – « Fils de Dieu, Sauveur, Seigneur, Maître… » et nous rangeons Celui qui vient vers nous. Nous reprenons à notre compte des formules que la tradition croyante a ciselées avec passion – « engendré non pas créé, de même nature que le Père… » et nous étiquetons le mystère en le réduisant. Chez nous, Jésus risque d’être trop connu.

 

« Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu ! » L’Évangile nous dit que Jésus ne put accomplir « aucun miracle » dans son village. Pour qu’il pût être autre chose que le charpentier ou le fils de Marie ou le cousin de Jude et de Simon, il aurait fallu attendre de lui quelque chose d’unique. Les mots n’ont de sens que pour conduire au cœur à cœur, les énoncés théologiques pour éveiller à la visée qu’ils indiquent.

Il n’y a de rencontre que dans un rendez-vous où chacun advient de l’autre, comme un possible. Parce que Dieu vient toujours vers nous, il laisse venir vers lui ce que nous pouvons devenir – c’est pour cela que son amour est créateur », il s’étonne de ce qu’il découvre – c’est parce que son amour est l’inverse de l’accaparement et d’enfermement qu’il est pardon- ; ce n’est que lorsque nous irons vers lui, dans une tension amoureuse qu’il pourra devenir Dieu pour nous. Le miracle ne se produira que lorsque nous lui donnerons la parole. « Caresse mon visage, découvre mes traits, esquisse même un geste de tendresse, mais n’emprisonne pas ma figure ; mon visage deviendrait alors un portrait, encadré, comme ceux que l’on expose dans les musées, il ne serait plus le visage d’un Vivant aimé ! ».

 

À Nazareth, Jésus ne pouvait pas être vraiment « Jésus de Nazareth », sans doute appellerons-nous Jésus et lui donnerons-nous des noms multiples. Mais sans qu’ils nous évitent de nous affronter au face-à-face : leur multiplicité elle-même n’est-elle pas significative – si les amoureux, sans se soucier du qu’en-dira-t-on, se donnent toutes sortes de noms n’est-ce pas parce qu’aucun ne peut épuiser leur émerveillement mutuel et répété ? Amoureux, nous, les croyants, lorsque nous parlons à Dieu ou de Dieu, nous lui donnerons des titres, mais ce sera pour le connaître au-delà de ce que nous disons ; comme des fruits d’automne dont il faut casser doucement la coquille, ils nous permettront de découvrir le fruit caché. Amoureux dans la prière et la formulation de notre foi, nous irons vers Dieu et nos mots deviendront alors les tremplins de la communion à laquelle ils nous initient, ils nous auront conduits au-delà d’eux-mêmes pour provoquer le silence et la contemplation.

 

La vie s’écrit en termes de vie, en vivant ; elle s’énonce en possible et au futur, non pas à l’imparfait qui est le temps de l’achevé et du clos. La foi n’est pas du côté de « ce qu’on a toujours dit », elle ne peut surgir que dans l’étonnement qui ouvre à l’émerveillement. À Nazareth, Jésus ne pouvait être chez lui parce que, pour eux, il était trop de « chez eux ». Éconduit il devra reprendre la route, sa famille ne sera pas du côté de ceux pour qui il était trop familier. Aujourd’hui, Jésus n’appartient à personne, pas même à l’Église : il ne peut être approché qu’en marchant à sa rencontre.

 

Le mystique Jalaïl et Din Rovmi invitait à ce retournement de la rencontre. Le fiancé revient près de celle qu’il aime. Il frappe à la porte ; de l’intérieur de la demeure une question lui parvient : « Qui est là ? » Alors le fiancé répond : « Bien-aimée, c’est moi, ouvre-moi ! » La porte ne s’ouvre pas. Le bien-aimé s’en retourne, médite, revient et frappe. La même question parvient à l’intérieur : « Qui est là ? » « Bien-aimée, c’est toi ! » Et la porte s’ouvre.

« C’est toi ! » Seul le ravissement conduit à la foi : il rend la parole à l’autre.

 

 

Michel Teheux

Vie sur table

On l’avait souvent trouvé autour d’une table et on l’avait accusé d’être un glouton. Il s’était assis à la table des adieux pendant que les accusateurs mettaient la dernière main au complot. « En vérité, avait-il dit à ses disciples, je ne boirai plus de vin ».

 

Il s’était souvent invité. Il allait de village en village, de maison en maison, là où étaient les hommes, pour partager leur table, leur vie. Et il avait parlé du bout goût de vivre. Parfois, l’invité étonnait : il disait que la vie était en train de changer et qu’un nouveau monde ne tarderait à paraître. Mais aujourd’hui, l’invité allait partager la vie des hommes jusqu’au bout, jusqu’à la mort : « Prenez et buvez-en tous, ceci est la coupe de mon sang ! »

 

On l’avait souvent trouvé autour d’une table, à côté des pécheurs publics et des alliés de l’occupant romain, les publicains. Il scandalisait les gens pieux, qui jamais ne fraternisaient avec les mécréants pour préserver leur pureté. Il dévoilait que Dieu invite tout homme, sans exclusion. Il mangeait et buvait pour inaugurer le monde définitif : « Ceci est le sang de l’Alliance pour la multitude ».

 

Il s’était mis à table pour dénoncer les impasses des hommes, débusquer leurs errements. Il prenait le pain, le partageait pour dire l’amour de Dieu qui se dépouille et se donne, comme une chose commune, qui se livre comme le pain rompu. Il prenait la coupe par laquelle on rendait grâce et révélait que désormais c’était Dieu qui allait répandre son sang pour sceller l’Alliance avec les hommes.

 

Dans le désert, au pied de la Montagne, le vieux rite du sang avait proclamé que Yahvé et son peuple seraient du même sang. Mais les hommes avaient oublié leurs origines et renié leur appartenance.

Et depuis lors, le sang était versé dans le Temple comme une expiation ; les prêtres y tuaient et offraient des animaux en interminable purification.

 

« Ceci est le sang de l’Alliance ». Voici que Dieu lui-même, comme au temps du désert, renouait les liens oubliés. À l’heure où les hommes immolaient leur Agneau pascal, Jésus bénit la coupe ; et dans ce geste ancestral, il joue le sens de sa mort, de sa vie livrée. C’est Dieu désormais qui répandra son sang pour que tous vivent de sa vie.

Table où Dieu se donne comme source de vie. Table commune où Dieu accomplit la promesse, au-delà de toute espérance. Table fraternelle et sans privilège, où tout est grâce.

 

L’Alliance que renouait sans fin le vieux rite du sang a désormais trouvé son accomplissement : Jésus est mort comme il a vécu, en serviteur de l’Alliance. En ce dernier soir, il exprime le don qu’il faut de lui-même pour la réussite de l’Alliance. Lorsqu’il dit : « Ceci est mon sang », il signifie que sa vie sera offerte comme elle l’a toujours été pour nouer des liens de sang entre Dieu et les hommes.

Jésus mise sa vie dans ce jeu de l’Alliance ; « il met sa vie sur table » ! Vie donnée, amour tissé jour après jour…, le corps et le sang du Seigneur sont bien autre chose qu’un « holocauste » exigé par un Dieu tyrannique assoiffé de sang.

Notre eucharistie est le lieu où s’effectue, un symbole, la réussite de notre destinée : Dieu est pour nous et nous sommes pour lui.

Frères et sœurs, la coupe est sur notre table, présence réelle du Dieu qui va jusqu’au bout, alliance nouée dans la communion.

Celui qui partage la coupe laisse couler en ses veines le sang du Fils. Il n’y a de présence réelle à Dieu que dans l’amour qui va jusqu’au bout.

 

 

 

Michel Teheux

Fête du Saint Sacrement

Croire en la Trinité

Qui nous dira le nom de Dieu ?

Depuis que l’homme est homme, il s’est essayé à dire Dieu.

Dieu tout-puissant, divine explication des mystères du monde lorsque l’homme ignorait les secrets de l’univers, génial horloger de la machine cosmique ?

Mais que devient Dieu créateur à l’heure où des sondes spatiales vont violer les planètes lointaines ?

Dieu, régisseur suprême des règles de la vie, rétributeur impartial capitalisant les mérites et les fautes, Maître exigeant certes, mais dont la poigne de fer rassure, car « au moins on sait ce qu’on doit faire ! … »

Mais que devient Dieu garant de la loi et des règles morales lorsque, dans une société de crise, se réajustent le consensus social et la morale commune ?

Dieu, maître de sagesse, balisant les voies de l’épanouissement humain, Dieu des sages qui nous dirait : il y a ce qu’il y a, le hasard et la nécessité, cherche et trouve !...

Mais que devient Dieu maître de sagesse lorsque le monde est pris de vertige devant son évolution et les défis de l’histoire, lorsque les lendemains que l’on avait promis chantant on fait place à un désarroi généralisé, vers où va-t-on, à quoi on sert ?

Dieu parfois garant de l’ordre social, divin soutien des causes les plus diverses…

Mais que devient-il lorsqu’à juste titre on dénonce l’impérialisme de tous les totalitarismes, les sectarismes déshumanisants et les intégrismes de tous poils.

 

Qui nous dira aujourd’hui le nom de Dieu ?

Ne pensons pas trop vite que nous avons, nous chrétiens, la réponse.

Car le Dieu que nous prêchons est le plus souvent à l’image des dieux humains : Dieu créateur, Maître de tout, Dieu fondement de l’ordre moral ou social, Dieu apaisement de nos inquiétudes, suprême recours lorsque la souffrance ou la désespérance nous saisissent…

 

Qui est Dieu ?

Dieu aujourd’hui nous révèle lui-même son nom : tendre et miséricordieux, lent à la colère.

Un Dieu désarmé, exactement l’inverse d’un Dieu tout puissant.

Non pas un Dieu lointain et d’autant plus divin qu’il serait supérieur aux hommes et distant de leur histoire. Un Dieu tellement désarmé qu’il s’abandonne au pouvoir des hommes, dont la toute-puissance est la souveraine faiblesse de l’amour qui, en sa perfection, s’en remet totalement au vis-à-vis, Dieu dont l’éclatante grandeur est de devenir dérisoire demande : « Veux-tu ? » Veux-tu de moi, veux-tu que je sois ton Dieu pour que tu sois mon peuple.

 

Qui est Dieu ? Dieu aujourd’hui nous révèle lui-même son visage : un homme de Nazareth, artisan galiléen, un prêcheur sur les collines de Judée, un condamné au gibet des Romains. Dieu n’a d’autre nom à livrer que celui d’un homme tellement homme.

Dieu n’est pas anonyme : il porte son nom, celui de Jésus de Nazareth.

Pour Dieu, la manière d’être Dieu, c’est de devenir homme. Pour lui être homme n’est pas un handicap, mais la perfection de son être même : en Jésus Dieu devient Alliance réalisée, répondue. Dieu, pour dire son être le plus intime, ce mouvement que depuis toujours le fait sortir de lui-même. Dieu n’est jamais autant Dieu que lorsqu’il se dit en Jésus. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique ».

 

Nous, chrétiens, ne croyons pas en n’importe quel Dieu, mais en ce Dieu-là qui dit son nom en nous donnant un homme, Jésus.

Quand donc prendrons-nous la mesure de cette révolution dans la manière de penser, de vivre Dieu :

 

Dieu n’est pas tant quelqu’un qu’il faut prier que quelqu’un qui nous prie : Veux-tu de moi ?

Dieu n’est pas tant à obéir, qu’un ami à servir.

Dieu n’est pas tant quelqu’un à démontrer qu’une vie à expérimenter.

Et quand donc prendrons-nous la mesure de la révolution qu’introduit en notre vie la foi en ce Dieu-là ?

Car qui peut dire le nom de Jésus, et donc celui de Dieu, sinon celui qui vit de l’Esprit de Jésus ?

Qui peut confesser le nom de Jésus et qui peut prétendre rencontrer le Dieu de Jésus sans rencontrer en vérité l’homme, image de Dieu et frère du Seigneur.

 

Notre foi en la Trinité n’est pas la signature d’un dogme à accepter, elle est un engagement à reprendre : il n’y a pas de voie plus vraie que nous mettre sur le chemin de Dieu que de nous ouvrir au mystère de l’homme.

Car c’est là, dans l’accueil du frère, que nous nous limiterons à l’accueil du Tout Autre.

C’est là, dans le service du pauvre, que nous nous essayerons à servir Celui qui s’est reconnu en eux.

C’est là, dans le balbutiement de notre peu de foi, que nous approchons en vérité le Nom que nul ne peut vraiment dire.

 

Croire en la Trinité, c’est nous laisser prendre au mystère de l’Amour.

 

 

 

Michel Teheux

Remplis de l'Esprit

Tous ces gens venus des quatre vents les écoutaient partir et raconter, témoigner comme si soudain ils étaient en extase.

Eux qui, hier encore, s’étaient bouchés dans leur cénacle clos, étaient là, sur les places ! Eux qui, hier encore, étaient comme des morts-vivants, réduits au silence, condamnés à la peur, ils sont là, bouleversés et bouleversants.

« Ils sont ivres », commentaient ceux qui doivent trouver raison immédiate à tout !

 

« Ils furent tous remplis de l’Esprit ! »

Et l’Esprit est Parole !

Les disciples deviennent ce qu’ils étaient appelés à être : des porte-parole.

Témoins pour rendre témoignage à cette bonne nouvelle, Dieu a fait alliance avec vous en Jésus Fils des hommes et Fils unique du Père éternel.

Porte-parole, porte-Évangile, tels sont les disciples en ce matin de première Pentecôte.

 

« Ils furent tous remplis de l’Esprit ! »

Et l’Esprit est espérance, vie !

Les disciples deviennent ce qu’ils étaient appelés à être : des hommes debout.

La peur qui les tenaillait, la désespérance qui les emprisonnait plus que les portes fermées de la salle haute avaient fait d’eux des paralysés et des sourds : ils étaient incapables de dire une parole de vie, tout était fin, l’homme condamné à la mort puisque cet homme-là était mort, ces trois années de folle espérance née de leur mise à la suite du Maître n’avaient été qu’un rêve.

La Bonne Nouvelle de Pâques n’avait pas encore délié leur raisonnement et les Alléluia avaient dû peu à peu convertir leur vie pour les faire sortir d’eux-mêmes.

« Christ est vivant et sa vie est désormais notre héritage ».

Des hommes debout, tels sont les disciples en cette première Pentecôte, des hommes relevés par l’Évangile pascal.

 

« Ils furent tous remplis de l’Esprit ! »

Et l’Esprit est promesse pour le monde !

Les disciples deviennent ce qu’ils étaient appelés à être : des consacrés pour la joie du monde.

« Nous ne pouvons pas nous taire ». L’Esprit fait d’eux des missionnaires et les signes vivants de ce qui est l’avenir de tout homme.

Pentecôte sur le monde pur que chacun entende en sa langue les merveilles de Dieu.

 

Ce matin-là naissait l’Église

Église de la Parole – Église de Pâques – Église sacrement pour le monde – Église de la Parole.

L’Évangile ne devient bonne nouvelle que parce que des hommes et des femmes investis par l’Esprit de Jésus en deviennent les porte-parole.

Non pas un Évangile de mots, mais une parole qui se fait acte de vie.

L’Église de la Parole et de l’Esprit est celle qui préfère les balbutiements émerveillés aux crédos desséchés, celle qui risque une parole sur Dieu et sur l’homme plutôt que de désincarner et stériliser l’Évangile qui est pour le statut des hommes.

 

Église de Pâques, l’Église née de la Pentecôte.

C’est-à-dire que nous sommes consacrés à la vie.

Là où la tendresse l’emporte sur la désunion, là agit l’Esprit et là la Pâque est à l’œuvre.

Là où des hommes et des femmes renouent les mains distendues, inventent la paix pour qu’advienne la justice, là l’Esprit qui est communion agit, et là s’entrevoient les fruits de Pâques.

Là ou des hommes et des femmes recommencent sans se décourager, là est l’Esprit qui est souffle, le contraire du « sur-place », souffle de la Genèse et souffle de Pâques, de création et recréation.

 

Église pour le monde, l’Église de la Pentecôte.

Une Église qui n’existe que pour elle, pour ses organisations, qui ne « marche pas pour elle-même », mais qui se veut guide pour la marche, lumière sur la route : les autres, ceux du dehors et d’ailleurs sont nos maîtres.

 

Église de Pentecôte à la vocation démesurée, responsable de la vie de la Parole alors qu’elle n’a que de pauvres paroles humaines à dire, consacrée pour la vie et sacrement de la réussite de l’espérance alors que tant de déconvenues et d’échecs fortifient la désespérance des hommes.

Église pour le monde alors que tant de problèmes internes restent à résoudre.

L’Église de Pentecôte aurait bien le droit de laisser tomber les bras si elle ne s’entendait dire : ‘N’ayez pas peur ! je vous enverrai le Défenseur ! »

Dans les certitudes de notre 21e siècle, cette promesse nous permet de relever la tête : l’Église de la Pentecôte aujourd’hui serait surtout une Église de la joie, de la foi et de l’audace.

 

« N’ayez pas peur ! » L’Église née de l’Esprit est une église qui a tout l’avenir devant elle : il n’y a pas d’autre Église que celle qui innove, espère, sème, risque.

 

L’Église de Pentecôte n’est pas un musée à entretenir, un patrimoine à conserver, elle est « l’affaire Jésus » en train de commencer. Pour la vie du monde et la gloire de Dieu.

 

 

Michel Teheux

Pour le monde

C’est l’heure des adieux, l’heure du testament. L’heure des accomplissements, l’heure des choses essentielles.

« Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés ! ».

Résumé saisissant de l’Alliance et saint Jean pourra dire : « Dieu est amour, celui qui vit dans l’amour connaît Dieu ! ».

« Nous, nous avons reconnu et nous avons cru que l’amour de Dieu est parmi nous ! ».

Confession de foi de la première Église émerveillée d’être invitée à partager cette alliance : « nous avons cru que l’amour de Dieu est parmi nous « ! »

Grâce à la foi, action de grâce des chrétiens en chaque temps : « Dieu demeure en nous, et son amour, en nous atteint sa perfection ‘ ». Révélation bouleversante et dont nous n’épuiserons jamais le mystère.

 

Nul mot ne pourra vraiment en dire la profondeur ; pesez donc cette affirmation révolutionnaire : l’amour de Dieu atteint en nous sa perfection ! Il manque quelque chose à Dieu, Dieu n’est parfait que lorsque ce qu’il est – l’Amour sans retenue – trouve un cœur qui lui répond, une vie qui est réponse à une telle proposition ; Dieu est Amour et il n’est lui-même parfaitement que lorsque l’amour répondu, l’amour offert, amour renvoyé. Dieu n’est parfaitement lui-même que lorsqu’en nous il devient vraiment alliance. « L’amour de Dieu atteint en nous sa perfection ! ». Il est grand le mystère de la foi ! ».

 

Heure des choses essentielles et heure du testament.

« À l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il priait ainsi ». Au moment de quitter ce monde, Jésus prie pour ceux qu’il a choisis.

Prière émouvante qui a le goût de la terre : c’est une prière pour le monde.

Prière admirable qui a la saveur de l’éternité : c’est la prière du monde qui se tourne vers Dieu.

 

Prière pour le monde.

Ce mot revient neuf fois en quelques lignes ! Le monde sorti des mains du créateur, mais aussi le monde pécheur et rebelle. Le monde où le Fils établit sa demeure, mais aussi ce monde qui le condamne et le crucifie. Le monde qui fait le tissu de l’Église, mais aussi le monde qui reste étranger à la Bonne Nouvelle.

 

J’ai été envoyé dans le monde, mais je ne suis pas du monde.

Lorsqu’il prie pour le monde, Jésus ne peut renier les liens de la chair : il a pris sur lui l’homme. Il ne peut non plus oublier ses origines : il est né de Dieu, Dieu est bien plus grand que l’homme et pourtant il ne sait plus se passer de l’homme.

En Jésus, s’est conjugué l’inconciliable, l’éternel et l’ici-bas, l’offre de l’alliance et la réponse parfaite et à l’heure des adieux, lorsqu’il retourne au Père, Jésus ne peut oublier ce qui fait partie éternellement de lui, le monde. « Je prie pour le monde ».

 

Prière pour les disciples : ils devront concilier l’inconciliable, conjuguer le présent et l’éternel. Leur vie sera faite de la lourdeur de la glaise, mais elle respirera déjà l’Esprit d’éternité.

Ils seront sains en partageant le destin des pécheurs. Disciples au milieu du monde de Celui qui est pour le monde témoin de l’amour éternel du Père. Disciples, témoins de l’Amour : « puisque Dieu nous a tant aimés, nous devons nous aussi nous aimer les uns les autres ».

« Ah ! si l’on pouvait dire de nos vieilles Églises ce que l’on disait de la jeune Église du premier siècle : « Voyez comme ils s’aiment ! ».

 

Témoins de l’amour ! Non pas d’un amour frelaté qui ne recherche que lui-même, mais amour tourné vers l’autre à l’image de l’amour du Fils unique qui n’existe qu’à regarder le Père et à faire sa volonté.

Non pas un amour fort lorsque tout va bien, mais un amour qui est patience, recommencement, fidélité et pardon.

Non pas un amour romantique, mais un amour qui est engagement, action, qui porte des fruits de justice et de paix.

 

Témoins de l’amour et révélateurs du dessein qui traverse l’histoire des hommes.

Révélateurs… comme ce petit rien qui, en chimie, ajouté à tous les ingrédients de l’expérience fait apparaître ce qui était déjà là.

Les chrétiens sont révélateurs de la sainteté du monde puisque Dieu aime. Ils sont révélateurs de la puissance de la charité puisqu’elle est l’amour de Dieu en marche.

Ils sont révélateurs de l’avenir de l’espérance puisque nous sommes faits pour Dieu.

Et si les chrétiens ne sont plus vraiment du monde, c’est bien parce qu’il leur a été donné par grâce de voir le sens de l’histoire.

 

À l’heure des choses essentielles, Jésus nous révélait notre vocation : nous sommes promesse pour le monde. Notre témoignage n’est pas facultatif, il est pour le monde, une question de vie ou de mort, de survie.

 

 

Michel Teheux

Homélie pour la fête de l'Ascension

Jésus fait ses adieux.

Jamais l’expression n’aura été aussi vraie : il s’en va à Dieu, vers son Père !

Ses paroles sont les dernières et elles ont le poids des mots ultimes, essentiels.

« Je suis avec vous jusqu’à la fin des temps ! ».

 

Présence du Seigneur à son Église, jusqu’à la fin des temps.

Mystère de l’Église unie à son Christ, « Christ continué » comme l’ont dit certains théologiens. L’Église est désormais le sacrement de Dieu, la visibilité de Dieu en ce temps.

Lorsqu’elle s’essaie à dire en mots d’aujourd’hui la Parole éternelle de Jésus-Christ est présent ses balbutiements : la Parole n’a d’autre lieu pour s’entendre que ces mots d’hommes maladroits.

Lorsqu’elle s’essaie à poser des gestes de charité, Christ est présent à ses tâtonnements : c’est son amour, l’amour créateur, qui est à l’œuvre dans ses gestes imparfaits.

Lorsqu’elle s’exerce à la prière, Christ est présent dans ses approches boiteuses : c’est son Esprit, l’Esprit filial qui déjà oriente notre cœur vers le Père.

 

« Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde »… Paroles de réconfort qui attestent que l’Église est autre chose qu’une société qui promeut une parole d’homme, une idéologie parmi d’autres idéologies ; qu’elle est autre chose qu’une association sans but lucratif, société de bienfaisance semblable à tant de groupes caritatifs ; qu’elle est autre chose qu’un club où l’on se sent bien ensemble.

« Je suis avec vous ! » La parole d’homme devient parole de Dieu, engagement de Dieu et nous voici rendus responsables de ce que s’entende en ce temps le Verbe unique. Des gestes de charité deviennent amour incarné de Dieu et nous voici rendus responsables de ce que la Bonne Nouvelle soit crédible pour tous les démunis, les exploités, les injustement traités. L’élan du cœur vers autre chose devient respiration même de l’Esprit et il dépend de nous que le monde soit désormais orienté vers Dieu.

 

« Je suis avec vous jusqu’à la fin des temps ! » L’Église est un mystère, c’est-à-dire qu’elle ne comprend que dans la foi. Ce que nous disons, ce que nous faisons engage l’éternité car Dieu s’est lié avec nos paroles et nos gestes d’hommes. Noces de l’Église et de son Seigneur, indissoluble union. Dieu s’est marié avec nous et nous devenons responsables de Dieu. Ils ne se trompent pas ceux qui se scandalisent de nos déchéances et nous accusent de les détourner de Dieu : si les chrétiens ont devoir de sainteté c’est bien parce qu’ils sont devenus la visibilité de Dieu.

 

« Christ continué », l’Église, épouse du Seigneur, est le sacrement de Dieu en ce temps.

Mais c’est dire alors aussi qu’il y a une distance entre Dieu et l’Église : si elle est sacrement, l’Église est en même temps l’apparaître et l’absence.

Ce n’est pas sans signification que Jésus affirme solennellement sa présence à l’Église au moment même où il fait ses adieux.

« Il disparut à leurs regards ! ».

Si nous aimons parler de la présence de Jésus, il nous faut peut-être apprendre à parler de son absence.

Si l’Église est l’Épouse bien-aimée, la mariée à laquelle ne peut manquer l’Époux, elle est aussi la veuve.

Nous sommes veufs de celui qui nous a légué ces mots étranges : « Il est bon pour vous que je m’en aille ! ».

 

Absence de Dieu vécue dans le balbutiement des mots qui cherchent à dire Dieu sans jamais pouvoir dire totalement son mystère, absence qui nous oblige à toujours chercher, à toujours redire, à toujours nous taire pour écouter.

Absence vécue dans l’inadéquation de notre charité aux besoins incommensurables des hommes, absence qui nous oblige à toujours ouvrir notre cœur aux dimensions du monde et à multiplier les gestes de partage.

Absence vécue dans le désir et l’insatisfaction de toute prière qui nous oblige à toujours nous remettre sous la lumière de Dieu et à retourner à la source.

 

Absence qui empêche l’Église de se satisfaire de son action, de se complaire dans une auto-admiration, qui nous pousse à vivre encore pour Dieu et pour les hommes pour qu’enfin transparaisse un peu plus et plus véritablement la présence de Dieu qui ne peut manquer aux hommes.

Le temps de l’Ascension dit la vocation de l’Église.

Et c’est pour cela aussi qu’il dit la grandeur de l’Église : dans les traits de la veuve, il nous est donné d’entrevoir le visage du Bien-Aimé.

Michel Teheux

En aimant

Les aveux de Jésus sont émouvants. A l’heure des adieux, il livre son cœur, le plus intime de lui-même. Il lève le voile sur ses relations avec le Père et sur la qualité de la communion qu’il instaure avec ses disciples.

« Comment le Père m’a aimé moi aussi je vous ai aimés ».

Provocantes sont ses invitations à lui répondre par une attitude semblable à la sienne, un amour identique : « Aimez-vous comme je vous ai aimés ». Et cette formule lapidaire qui « sent » l’intention divine : « Demeurez dans mon amour »…

 

Aimer… L’amour est un choix, la rencontre de deux libertés qui se disent en écho : « Je te choisis ! ». Le choix de l’un ne prend corps que par le choix de l’autre.

Ils sont aimés… et il faudra que les disciples apprennent la mesure de l’amour de Dieu, du « sans condition », de la gratuité absolue de ce qui pousse Dieu vers nous. Ils ne pourront saisir une part de ce mystère qu’en expérimentant l’absolu scandaleux de ce « sans condition » dans le scandale de son accomplissement.

Ils devront vivre le drame du Golgotha pour que leur sort révèle jusqu’où va l’Amour de Dieu. La croix est la signature qui scelle l’Alliance, la marque de fabrique de Dieu.

 

Ce scandale de la croix révèle qui est Dieu aux yeux des croyants ; mais plus encore il révèle, - si j’ose dire -, Dieu à lui-même : dans la croix, Dieu découvre, étonné, la profondeur de sa volonté et l’incarnation de son mystère trinitaire. Le Père étonné, contemple dans le Fils offert, ce qu’est son amour de père.

 

L’amour ne s’accomplit que dans l’appel de l’amour : « Aimez comme je vous ai aimés ! »

Il faut que Dieu laisse résonner longuement en nous la folie insensée de sa passion pour que nous puissions commencer à le choisir, à l’aimer sans autre raison que d’être en son amour. Alors Dieu ne sera plus un besoin encore moins une « gourmandise », il deviendra notre désir, notre amour.

 

Loin d’être un ordre ce « Aimer comme » est une humble prière, la demande qui surgit de l’intérieur de l’amour lui-même. Car dans chaque « je t’aime » s’entend « m’aimes-tu aussi ? ».

« Aimez-vous comme je vous ai aimés » est la supplication de Dieu bien plus qu’un commandement.

 

Cette prière est l’envers de la profondeur en laquelle Dieu nous aime. Elle dit que Dieu, pour être vraiment ce qu’il est, Amour, a besoin de la réponse que nous donnerons à son alliance. Dieu, pour être Dieu, Amour, suscite, appelle notre amour : notre foi aimante conduit Dieu à sa perfection.

 

« J’ai fait de vous ce que vous êtes » pourrait être une revendication hautaine et tyrannique d’un Dieu omnipotent. Mais parce que cette attestation nait de l’amour offert et quémandant une réponse, parce qu’elle se conjugue avec le « Pierre, m’aimes-tu ? », l’affirmation de Jésus peut devenir le lieu le plus accompli de notre existence : nous sommes aimés et, en cela même, appelés et rendus capables d’aimer. Sauvés.

 

 

Michel Teheux

Eprouvé

« Père, je suis venu dans le monde pour glorifier ton Nom. J’ai accompli ton œuvre ; glorifie-moi ».

La Lumière est venue dans le monde pour éclairer d’un jour nouveau la vie des hommes. Dans ce Nazaréen, les hommes ont pu contempler le vrai visage de Dieu. Un Dieu d’amour. Ils ont pu découvrir que Dieu seul pouvait donner la vie, car Jésus a guéri ceux que la mort marquait déjà. Ils ont pu découvrir que Dieu seul pouvait sauver, car Jésus n’a pas craint de dire : « Tes péchés sont pardonnés ».

 

Malheureux Jésus ! Il prétend que ses œuvres lui rendent témoignage, mais ce sont précisément elles que l’on rejette.

Jésus prêche un « Dieu différent » (C.Duquoc) : comment ses œuvres pourraient-elles témoigner qu’il vient « de Dieu » ?

 

Il devra aller jusqu’à la crois pour manifester la tendresse de Dieu et sa folie. « Mes œuvres témoignent que le Père m’a envoyé » dira-t-il. A l’heure de sa croix, l’Envoyé sera l’objet de dérision. Car, la voici, « l’œuvre » qui authentifie sa mission : une vie livrée jusqu’au bout. La croix renverse les piedestals des faux dieux. Les dieux des justes, des riches, des satisfaits, les dieux dont on achète les grâces, dont il faut se ménager les faveurs, ces dieux-là n’ont plus qu’à être jetés par terre, veaux d’or de pacotille, image déformée de ceux qui les ont fabriqués. Quant à Dieu, pour toujours, il aura le visage d’un crucifié, rejeté hors des murs de la ville, ridiculisé, injustement condamné.

 

« Dans les souffrances, il a appris l’obéissance » : Jésus a appris – je veux dire : il a fait l’expérience, ressenti dans sa chair, vécu jusqu’au plus intime de lui-même -, ce qu’est la passion de Dieu pour les hommes. Sa passion est sacrement de cet amour déraisonnable de Dieu. C’est parce qu’il est le Fils éternel, il ne peut vivre humainement que ce qui fait vivre éternellement Dieu, l’amour parfait. Et c’est parce qu’il va jusqu’au bout de cet amour à manifester qu’il est pour nous nous le Fils unique.

Depuis toujours, il est le Fils obéissant, - nous dirions aujourd’hui fidèle -, et il apprend dans ses souffrances la mesure de cette fidélité qui est folie de Dieu. L’auteur de l’épître aux Hébreux dira ailleurs (4,15) : « Il a été mis à l’épreuve en tout ! ».

 

Eprouvé, tel est Jésus. A l’image des hommes éprouvés. L’homme éprouvé, nous le rencontrons et nous savons personnellement peut-être, ce que c’est. Il est frappé par la souffrance, toujours injuste et intolérable. Maladie du corps et maladie de l’âme, maladie de chacun et maladie de la société en doute d’elle-même. Epreuve que nul ne peut totalement expliquer, qui « nous est tombée dessus », comme cela, sans que personne ne puisse rien y changer. Epreuve tellement inédite que personne ne peut vraiment la partager et la comprendre. Si pénétrante qu’elle change souvent notre regard sur les choses et les êtres, sur nous-mêmes. L’homme éprouvé, c’est l’homme tout simplement. Pauvre homme, Jésus a pris sur lui la condition de l’homme. Homme de la souffrance, il est devenu semblable aux hommes.

 

Eprouvés ? Le même mot qualifie l’homme dans sa détresse et l’ami sur qui, dans la souffrance, je peux m’appuyer…

L’ami éprouvé, c’est l’ami sûr. L’usure du temps, de la monotonie, voire de l’incompréhension, n’ont pu venir à bout de sa fidélité. On peut se fier à lui : il est comme le métal éprouvé, passé au feu, Jésus fut éprouvé. « Si le grain ne tombe en terre et ne meurt, il ne peut porter du fruit ».

« Parce qu’il a connu la souffrance, le Juste, mon Serviteur, justifiera des multitudes ». Mystère pascal de l’épreuve qui se mue en geste de fidélité et en salut.

Nous connaissons qui est Dieu en la passion de Jésus parce que nous découvrons, émerveillés, en qui nous avons mis notre foi. Dans la passion et la mort du Seigneur, nous apprenons que nulle souffrance et nulle mort ne seront des épreuves solitaires : quelqu’un a pris sur lui notre fardeau ; à jamais, un ami éprouvé nous fait passer sur l’autre rive. « Là où je suis, là aussi sera mon Serviteur ! » Nous avons vocation à prendre notre croix, à vivre « l’épreuve », notre pauvre « entreprise de mortels », notre vie en mains : nous appuyant sur l’ami qui nous précède, nous sommes assurés qu’avec lui et soutenus par sa victoire nous sortirons, à notre tour, vainqueurs de l’épreuve. Et ce jour-là, ce sera Pâques.

 

 

Michel Teheux

Notre berger

Les troupeaux de moutons et leurs bergers ont disparu de nos horizons et de nos souvenirs. Si, quelquefois, ils reviennent en nos mémoires, c’est auréolées d’une douce nostalgie, d’un romantisme quelque peu désuet. Les symphonies pastorales, chères au peuple biblique, ne nous impressionnent guère, elles sont d’un autre monde. Et pourtant quelle vérité derrière ces images, quelle révélation !

 

Jésus polémique avec ses adversaires habituels, les pharisiens, qui enferment les gens dans l’enclos de leurs doctrines et de leurs règlements. Ce sont, dit-il, des voleurs, des brigands et des loups. Ils volent, pillent et détruisent. « Je suis le bon pasteur ! », prétend Jésus, et la vieille image bucolique, chère aux psaumes et aux prophètes bibliques, reçoit une dimension inattendue. « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien ! », Dieu, secours de l’homme, providence du croyant, révèle désormais son visage dans cet homme de Nazareth. « Je suis le bon pasteur » et Jésus, pour manifester et incarner la sollicitude du Père aimant, s’en va vers les brebis perdues d’Israël, il court par monts et par vaux pour que soit proclamée la Bonne Nouvelle, il s’inquiète et offre le repos de l’âme à tous les désemparés, aux pécheurs publics et aux gens de rien. « Je suis le bon pasteur parce que je prends soin de mes brebis ».

 

Incarnation de la sollicitude de Dieu, tel se révèle Jésus. Mais comprenons bien ce qu’elle suppose et ce qu’elle engage.

L’imagerie du « bon pasteur » a sans doute édulcoré la force dramatique du symbole : un petit Jésus bouclé serrant sur son cœur une brebis au regard langoureux est bien loin de la tragique réalité. Dieu n’est pas une impression chaleureuse ou un refuge contre l’angoisse. L’image du « bon pasteur » est plus tissée de risques et de luttes que de sentimentalité bucolique ! Le pasteur livre sa vie pour ses brebis et le berger ne se révèlera vraiment qu’au jour où il deviendra un avec son troupeau, l’ayant aimé jusqu’à devenir l’Agneau voué à l’abattoir. La croix n’est pas un rêve et nous ne pourrons jamais nommer Dieu qu’au travers de ce gibet d’infamie.

 

Je suis le bon pasteur parce que je donne ma vie et parce que je connais mes brebis.

Révélation de la sollicitude de Dieu incarnée jusqu’à la croix. Mais aussi rappel de l’exigence à laquelle l’Église est confrontée.

 

En ce dimanche où la liturgie nous tourne vers l’unique Pasteur, le Christ, qui livre sa vie en sacrement de l’amour du Père pour son troupeau, il nous faut porter dans la prière la supplication de Celui qui est notre guide : « Priez Dieu qu’il envoie des ouvriers à sa mission ! » Et sans doute nous faut-il entrevoir ce qui s’esquisse dans les mutations d’aujourd’hui afin de répondre aux exigences des signes des temps.

 

« J’embauche ! » le mot du cardinal archevêque de Paris, Monseigneur Marty, a fait mouche en son temps ; repris, amplifié par les journaux et les radios, il a revigoré des forces latentes, il a surtout redit l’exigence pour l’Église de se donner les ministres dont elle a besoin. Car que deviendrait une Église sans prêtre ? Par qui et au nom de qui les assemblées seraient-elles convoquées ? Et le service de l’eucharistie, comment serait-il assuré, lui qui est la pièce maîtresse de l’édification du Corps du Christ ? Et qui aurait la garde de la communion ecclésiale ?

En sa personne, dans ses faiblesses, elles-mêmes, le prêtre est le signe vivant, le sacrement, que la communauté locale est rassemblée au non de Jésus-Christ, qu’elle incarne, en ce temps et dans la vie des hommes d’ici et de maintenant, la sollicitude de Dieu pour chacun ; il est l’artisan des liens de charité qui unissent le Corps du Christ tout entier.

 

« J’embauche ! »… Ainsi se dit, de manière urgente, la préoccupation de l’Église pour rester elle-même. « J’embauche ! », c’est, pour l’Église, une exigence vitale.

 

 

Michel Teheux

L’accusé glorifié !

« Vous l’avez livré et vous avez demandé la grâce d’un meurtrier »

Mais Dieu a donné sa gloire à son serviteur Jésus !

Frères et sœurs, ne nous y trompons pas : le procès de Jésus n’est pas terminé, et le Golgotha ne fut qu’un moment de la grande accusation. Qu’est-ce que le monde reproche à Jésus, sinon d’être le Fils de Dieu ? Car des messies, de prophètes, des leaders, il en pleut ! Mais qu’un homme soit Fils de Dieu, voilà qui est inadmissible, quand cet homme meurt en croix ; le scandale, c’est la croix, c’est la vie de Jésus.

 

Oh sans doute, il y eut les miracles, les guérisons et l’enthousiasme des foules ; mais à quoi cela a-t-il servi ? Souvenez-vous : il s’était mis à annoncer l’arrivée de Dieu, comme si sans cérémonie, sans exiger de certificat de bonne vie et mœurs. Ce n’était tout de même pas pensable que Dieu aille, sans précautions, vers les prodigues. Qu’il parle et qu’il agisse au nom de Dieu, passe encore ; mais il avait bradé Dieu et cela était impensable. Cet homme était universellement dangereux. C’était l’ordre tout à la fois social, moral et religieux qu’il ébranlait ; partout, il mettait le feu. On sait la suite…

 

Mais voici que, devant tout le peuple, Pierre tente une magistrale récupération ; il convoque tous les prophètes pour prouver que la mort du suspect était prévue, annoncée par Dieu. Et s’il faut en croire l’Évangile de Luc, le Seigneur ressuscité, lui aussi, convoqua la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes comme autant de signes irréfutables.

 

Sans doute. Mais rien n’y pourra. La croix restera la pierre d’échoppement. Sandale et folie ! Les crucifix se dresseront de siècle en siècle comme un signe de dérision. « Nous vous annonçons, nous, un Messie crucifié ! ».

 

Procès de Jésus, procès de Dieu ! Un Dieu maître et Seigneur, tout puissant et garant du bon ordre sur la terre, soit ! Mais un Dieu qui devient visage humain, au point qu’on ne peut plus dire qu’il est ici ou qu’il est là ? Un Dieu qui ne se laisse plus enfermer là-haut, parce qu’il est venu prendre condition d’homme, comme le tolérer ? Un Dieu qui impose des ukases, peut-être ; mais un Dieu qui se tait quand on l’accuse, non !

Un Dieu qui sait tout, pourquoi pas ? Mais un Dieu dont la réponse à nos interrogations est de venir partager notre vie et notre mort, à quoi cela sert-il ? Le Dieu de Jésus-Christ est trop aimable, trop humain : il fallait le tuer !

 

Procès de Jésus, procès de l’homme ! procès de l’innocent rejeté, procès de l’inutile ignoré. Procès de la vie exploitée, procès de l’amour étouffé. Il fallait que le Messie passe par la croix. Frères et sœurs, si un jour la vie fait le procès de votre espérance, si les fraternités rompues font le procès des mains qui s’étaient nouées, si l’injustice conteste votre labeur pour un monde plus vrai, rappelez-vous la loi de la croix : il fallait que le grain fût jeté en terre pour que s’épanouisse la fleur de Pâques. Si la vie a pour vous un goût de cendres, n’oubliez pas que le nom de Jésus a été gravé sur le tronc mort de l’humanité et que l’arbre a reverdi dans le jardin de Pâques.

Et si un jour, il vous vient au cœur cette impression terrible que même votre péché plaide contre vous, rappelez-vous que vous avez un défenseur auprès de Dieu.

 

Procès de Jésus… N’oubliez pas : au matin de Pâques, l’accusé est devenu notre avocat, et la mort elle-même s’est mise à reculer devant la vie.

 

 

Michel Teheux

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