25 SEPTEMBRE 2022 - ANNÉE C

Abbé Michel Teheux

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Homélie pour le 26e Dimanche du temps ordinaire

Le gérant astucieux s’était fait des amis avec l’argent trompeur. Cette parabole de Jésus a bien fait ricaner les pharisiens.

Qui était ce Jésus pour leur faire ainsi la leçon ?

N’avaient-ils pas la loi et les prophètes pour gérer leur vie et la conduite des affaires de la cité ? Mais Jésus persiste et signe… « Il y avait une fois un homme riche… »

 

Un homme qui n’a pas fait grand mal et Jésus ne lui reproche pas d’avoir faussé les balances pour remplir ses coffres.

Il n’a même pas été malhonnête, j’imagine qu’il est né dans cette maison luxueuse ou il reçoit royalement ses amis, qu’il trouve parfaitement normal de manger chaque jour à une table aussi bien garnie. Son bien, il ne l’a pas mal acquis et probablement a-t-il dû lutter pour le faire fructifier : les temps sont si souvent difficiles et, en en affaires, il faut être attentifs ! Il est satisfait ; je veux dire : il pense que « tout est en ordre ! » Oh, bien sûr, il y a des pauvres, des malheureux ou des malchanceux, deux incapables ou des paresseux.

Mais que faire ? C’est l’ordre des choses et on ne changera pas le monde !

 

Le riche de l’histoire devient donc l’image du satisfait et du résigné. Il ne voit rien, il a toujours vécu comme cela, il n’a jamais vraiment regardé le monde qui l’entoure et la parabole a sans doute raison de décrire le riche à sa table, vautré sur son lit tandis qu’il montre le pauvre, à l’extérieur de la maison, à la porte : un monde coupé en deux et chacun se résigne à cette division, sans se reconnaître vraiment, sans se rencontrer.

 

« Ce n’est qu’une histoire », me direz-vous. Mais on apprend la vie aux enfants en leur racontant des histoires. Résignés, satisfaits, nous le sommes. Ou plutôt insouciants, sans soucis, aveugles. Nous avons nos sécurités, nos habitudes, nos idées toutes faites, notre tempérament.

Depuis longtemps, nous avons capitulé devant un monde où la fatalité semble être la loi suprême. Quoi que nous fassions, pensons-nous, les choses iront où elles doivent aller.

Comment pourrions-nous nous reconnaître coupables dans un monde où la fatalité semble être la loi suprême ?

Comment pourrions-nous nous sentir et nous savoir concernés dans un monde où personne n’arrive à se découvrir responsable ?

Chacun s’enferme dans son quant-à-soi, isolé, protégé, aveuglé.

 

L’histoire continue et la parabole nous offre un second tableau. Le riche, l’insouciant, est mort.

Il aura fallu qu’il meure pour prendre conscience. Maintenant il voit les choses avec ce regard intérieur que donne l’éternité. Il ressent le gouffre affreux, l’abîme infranchissable où il s’est laissé conduire : « Il était mon frère et je ne le connaissais pas ! Il était chez moi, à ma porte et je ne l’ai pas rencontré ! »

Le riche voudrait qu’on aille alerter ses frères et qu’un mort ressuscite pour ouvrir les yeux aux hommes. Impossible !

Non qu’il soit trop tard, mais parce qu’ils n’écouteront quand même pas ! Voici où la parabole veut nous conduire : ils n’écouteront pas plus la voix venue de l’au-delà qu’ils n’écouteront aujourd’hui la loi et les prophètes. Au temps jadis, Amos avait eu beau agiter les sonnettes d’alarme ; rien n’avait empêché le roi et les sages de se précipiter vers la catastrophe nationale : l’exil confirmera les admonestations du prophète.

 

« Ils ont la loi et les prophètes… » La parabole nous ramène sur terre, chez nous, pour nous dire : regardez, ouvrez les yeux, comprenez, entendez. Car il y a un péché qui ne pourra être pardonné : celui du désintérêt, de l’aveuglement, de l’insouciance. Déjà, aux premiers jours de l’univers, Dieu condamna Caïn lorsqu’il répondait « Suis-je responsable du sang de mon frère ? » Car là est bien l’enfer : un gouffre, un abîme où chacun est perdu, dans un isolement total, dans une absence de toute communication, avec la conscience vive que personne ne peut vivre s’il n’entre en relation avec personne.

 

« Vous avez la loi et les prophètes ! »

Phrase terrible, car elle atteste que si nous ne voyons pas, si nous n’agissons pas, nous ne pourrons pas nos réfugier derrière un alibi facile : « Je ne savais pas ! »

La parabole, aujourd’hui, doit créer en nous une saine inquiétude.

La Parole de Dieu viendra-t-elle à bout de notre insouciance ?

Notre communion sera-t-elle ouverture à la grande faim des hommes et comme la figure de notre vocation à partager une table où se retrouveront en frères ?

La Parole est tel et l’Eucharistie provocation.

Comme dit la télévision : « Autant savoir ! ».

 

 

Michel Teheux

Homélie pour le 25e Dimanche du temps ordinaire
On demande gérant habile

On ne parle plus que de cela dans le village. « Tu sais la dernière ! Un tel, qui était intendant, il vient de filer avec la caisse ». Les langues s’échauffent et les têtes s’excitent. Qu’allait faire l’escroc ?

 

La panique n’a jamais rien arrangé. Du sang froid, de l’astuce et de l’audace, voilà qui est mieux payant. Et voici notre filon qui profite des quelques jours de répit accordés par le maître. À l’un des débiteurs, il remet 50 jarres d’huile ; à un autre 20 sacs de blé, une somme astronomique, l’équivalent de plus d’une année de travail d’un ouvrier.

 

Et là-dessus Jésus fait l’éloge de l’astucieux compère. C’est à ne plus rien comprendre ! Mais a-t-on jamais compris Jésus ? Bien sûr, s’il avait prêché une morale de convenance pour gens bien élevés, on l’aurait laissé parler. Mais une révolution que Jésus annonce : Heureux les pauvres ‘ Heureux vous qui pleurez maintenant ! c’est un monde à l’envers qu’il entreprend de construire, où les derniers seront les premiers et les premiers derniers. Astucieux compère : il a pris les décisions qui s’imposaient, il a eu assez d’audace pour inventer un mode de vie que les circonstances exigeaient… Du jour au lendemain tout bascule, mais le filou ne se laisse pas désarçonner.

 

Jésus paraît, et du jour au lendemain tout bascule ! Mais les fils de la lumière seront-ils aussi habiles que les fils de ce monde ? Jésus parle et le monde est retourné. Mais ses disciples prendront-ils les décisions qui s’imposent ? Toute la vie de Jésus, ses gestes et ses paroles annoncent un Dieu de gratuité. Il faut réagir ! Un berger réunit ses amis simplement parce qu’il a retrouvé sa brebis ; une pauvre femme fait la fête parce qu’elle a mis la main sur un peu d’argent perdu ; un père tue le veau gras parce qu’un de ses fils est revenu. Voilà Dieu : son amour est grâce, sans condition. Le suivrons-nous en ce royaume de gratuité ?

 

« Aucun domestique ne peut servir deux maîtres ! ». L’argent trompe. Rentabilité, pouvoir d’achat, balance des paiements sont devenus les slogans du bonheur. Loi du monde… « Aimez-vous comme je vous ai aimés » : loi du Royaume, monde à l’envers. Enfermer la moisson est stupide si le grain est fait pour le pain et pour les semailles prochaines.

 

L’avarice est ridicule, puisque l’argent demande à être dépensé, partagé. La vie est faite pour la renaissance, l’invention, la germination ; l’argent emprisonne, il enferme dans le circuit fermé de son appât, plus insidieux qu’un serpent.

 

« Faites-vous des amis avec l’argent ». L’argent est à votre service, non votre maître.

Vivez pour société de qualité et non de quantité. Rendez à l’argent sa fonction d’échange, travaillez à l’avènement d’un monde bâti sur la solidarité, non sur l’accaparement, la domination, l’exploitation.

 

Jésus parle, un monde s’écroule. Les fils de la lumière seront-ils assez lucides pour comprendre l’urgence d’une décision ? Seront-ils assez astucieux pour inventer les réactions qui s’imposent ? Demain il sera trop tard : une alternative reste là en suspens, et nous voudrions y échapper ; mais elle est claire : servir Dieu et l’homme, ou bien l’argent et soi-même…

 

 Michel Teheux

Homélie pour le 24e Dimanche du temps ordinaire
Extravagance

Il faut le constater : les finales des paraboles de Jésus sont invraisemblables. Dans la vie de tous les jours, le berger préférera sauver ses quatre-vingt-dix-neuf brebis plutôt que de courir après la centième et la femme haussera les épaules pour oublier sa perte. Et la sagesse populaire ajoutera : « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ! »

 

Il est vrai : Jésus parle de Dieu et décrit les mœurs du Royaume ! Pour nous révéler le Père, il ne peut que raconter une histoire, car Dieu est totalement différent de ce que nous pensons. Dieu est extravagant. Seul Jésus pouvait parler ainsi de Dieu parce qu’il parlait d’expérience.

 

L’expérience de Jésus… il voyait des pécheurs qui entendaient des voix : Matthieu et Zachée partageaient sa table, des publicains accueillaient l’annonce du Royaume et tant de rejetés, et de marginaux accouraient vers lui. Les retrouvailles du berger et de la brebis perdue, Jésus les a vécues. Et la recherche fébrile de la ménagère, il l’a expérimentée dans l’élan de son propre cœur vers tous les enfants perdus d’Israël. La parabole, Jésus la vit. En la racontant, il invite ses auditeurs à reconnaitre l’action de Dieu dans les gestes désarçonnant qu’il pose.

 

Dieu extravagant… Dieu ne se comporte pas comme Dieu ! Dieu n’est pas sérieux : il abandonne tout pour chercher une brebis qu’il n’est pas certain de retrouver. Dieu s’écorchera les pieds, il cherchera encore : Jésus sera couronné d’épines, il continuera à proclament l’amour du Père. On dit d’un homme que la passion le rend aveugle lorsqu’il est saisi par un amour qui lui fait poser des gestes inattendus et imprudents. Qui pourrait parler de Dieu de Jésus sans dire que l’amour lui fait faire des folies ? « Venez, dit Dieu, faisons fête ; j’ai retrouvé ce que j’avais perdu ! »

 

Quand donc cesserons-nous de penser Dieu à l’envers ? parce que nous cherchons à nous venger d’une injure, nous pensons que Dieu est vindicatif. Parce que nous n’arrivons à oublier une offense, nous pensons que Dieu nous poursuit de ses rigueurs. Parce que nous ne savons pas pécher, nous pensons que Dieu ne sait pas damner. Quand les chrétiens parlent de Dieu, depuis deux mille ans, ils sont soupçonnés d’être des fabricants d’illusions : un Dieu créateur pour expliquer notre sentiment de dépendance, un Dieu justicier pour mettre bon ordre dans notre vie, un Dieu paternaliste en même temps que tout-puissant pour justifier notre culpabilité.

 

Dieu est Dieu, c’est tout ! Ce n’est pas notre désespoir puisqu’il veut provoquer, mais notre conversion. Ce n’est pas notre peur qu’il cherche, mais notre amour. Quand cesserons-nous de penser Dieu à l’envers ? Un berger qui cherche jusqu’à ce qu’il ait trouve la brebis manquante, abandonnant ce qu’il a pu chercher ce qu’il a perdu. Une femme qui met sa maison tout sens dessus-dessous pour une pièce de monnaie égarée… Sous des apparences d’histoire banales sont révélés les secrets les plus étonnants du cœur de Dieu. Dieu met tout en œuvre pour trouver l’homme, Dieu passe sa vie à sauver ! 

 

« Un tien vaut mieux que deux tu l’auras ! », prétend la sagesse populaire. Mais la sagesse de Dieu est folie ! Pensez donc : laisser quatre-vingt-dix-neuf brebis pour en chercher une sans être certain de la retrouver… Dieu a l’envers ! C’est le Dieu bouleversé dans ses entrailles parce qu’est devenu l’homme, cet homme qu’il a toujours rêvé si beau et si grand !

 

Dieu à l’envers, celui qui ne désespère pas de l’homme. Dieu à l’envers, celui qui s’anéantit pour élever Dieu. Seul Jésus, Jésus Christ crucifié, épave dressée au centre du monde, pouvait laisser soupçonner à quel point Dieu nous aime.

 

De ce Dieu-là, il est dangereux de parler, car il demande tout ! L’amour ne peut pas ne pas exiger tout de l’autre sous peine de ne pas être l’amour. De ce Dieu-là, il est dangereux de parler, car la relation qu’il engage est fondée sur une foi mutuelle, sur une confiance réciproque et totale. Et la vie qu’il suscite est synonyme de risque et d’aventure : « À cause de lui, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des balayures. « La foi en ce Dieu-là est une passion et l’amour fait faire des folies.

 

C’est bien pour cela aussi que la foi est source de joie. « Réjouissez-vous avec moi… » Dans chacune des deux paraboles, le moteur de l’histoire, c’est ce qu’il a perdu, puis retrouvé, va rassembler serviteurs, amis et voisins pour festoyer et se réjouir.

 

Car, l’avez-vous remarqué ? Dans la parabole du père du fils prodigue, le récit fait passer d’un adjectif possessif à un autre. Le fils cadet apostrophe son père « Ton fils que voilà a dépensé « ton bien en menant une vie de désordre » : distanciation se conjugue avec les récriminations « Ton fils » et non « mon frère » ; la pure justice ne se conjugue pas avec les sentiments et elle se croit d’autant plus juste qu’elle se veut désengagée, distante. Le père manifeste ce qu’il est – un père en accueillant le fils comme sien, attestant que les liens ne sont en rien affectés par les circonstances, conditionnés par une bonne conduite ; l’amour ne se conjugue pas au conditionnel.

Il manifeste aussi – - surtout - ? Son amour paternel en retissant des liens qui le dépasse : « ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie ! ». Nous voici à la pointe de la parabole : l’amour du père nous institue comme fils, mais aussi comme frères.

Voici le temps où Dieu fait grâce, voici le temps de rendre grâce ; voici le temps de vivre en grâce avec nos frères.

 

Michel Teheux

Homélie pour le 23e Dimanche du temps ordinaire
« Voués à la Passion »

L’appel de Jésus est abrupt : il demande à des hommes de jouer leur vie pour lui, avec la priorité la plus radicale. Jésus a pris la route de Jérusalem. A l’horizon se profile déjà la croix. Il ira jusqu’au bout de sa vie livrée à l’amour, il ira jusqu’au bout der de sa passion. Celui qui a dit : « Que votre oui soit oui, que votre non soit non », a été le premier à vivre son oui donné à la vocation reçue de Dieu. Dieu, sans se tromper, pouvait dire au baptême : « Celui-ci est mon fils Bien-Aimé en qui j’ai mis toute ma complaisance, écoutez-le ».

 

Il n’y a pas deux Évangiles sortis de la bouche de Jésus : d’une part un enseignement bon-enfant, très humain, un peu bohème, jailli en des heures de sourires et d’indulgence, et, d’une part, un enseignement rigoriste, fanatique, proclamé en des heures de colère et d’exaspération. C’est dans le prisme de nos verroteries que la lumière se décompose, pas dans sa source. « Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi, ne peut être mon disciple ». « Je suis le chemin et la vie ». Il n’y a pas deux chemins pour accéder au Père, le Fils sait om il va lorsqu’il monte vers le calvaire.

 

« Portez sa croix ». Il ne s’agit pas d’une métaphore pour désigner les épreuves, les efforts, les pesanteurs de la vie, il s’agit de la pièce de bois sur laquelle les Romains clouaient les condamnés. Pour Jésus, c’est la réalité même d’une vie livrée à l’amour, sans reprise, Celui qui se porte volontairement à la suite de Jésus accepte de partager sa vie et sa mort.

 

« Quel est celui d’entre vous qui veut bâtir une tour et qui ne commence par s’asseoir ? » Nous sommes voués à toutes les passions du Christ, sa passion d’humanité et sa passion de Dieu, sa passion d’amour et sa passion de don. Jésus crie l’urgence du Royaume. Il dit toute proche, imminente, disponible, cette réalité tant attendue : un monde bouleversé par Dieu. Il s’agit de se décider à entrer par la porte droite. C’est la sève de l’humanité que Jésus vient changer : par ses paroles et ses attitudes, il vient bouleverser les systèmes sociaux, politiques et religieux. Cet homme est dangereux et ses ennemis ne s’y trompent : « Il vaut mieux qu’un seul homme meure plutôt que tout le peuple.

 

« Si quelqu’un veut marcher derrière moi… »  Qu’est-ce que « suivre » Jésus aujourd’hui. Certains ont des réponses immédiates à cette question, des réponses de propriétaire du Christ, comme s’ils utilisaient Jésus pour figer et consacre leur manière de vivre. D’autres sont prêts à dire que la question n’a plus beaucoup de sens, comme si nous avions assimilé ce qu’il y avait d’assimilable dans le message de ce doux utopiste de Nazareth…

 

« Suivre Jésus » ne serait-ce pas plutôt le laisser survenir, toujours dérangeant, toujours inépuisable ? ne serait-ce pas accepter qu’il vienne fissurer nos bien-être et nos assurances, nos théories et nos pratiques ? Ne serait-ce pas commencer et toujours recommencer avec lui, avec une prudence craintive ? Ne serait-ce pas faire entrer dans le jeu de celui qui disait : « Vous ne pouvez vivre si je ne demeure chez vous », si bien qu’un jour nous pourrions dire : « Pour moi vivre c’est le Christ ».

 

« Voilà un homme qui commence à bâtir et qui ne peut achever ! » Tout est possible pour Dieu lorsqu’il commence à nous parler. Il n’y avait à désespérer que si la parole vive de Dieu venait à s’éteindre. Mais à chaque âge de l’Église se sont levés des hommes et des femmes qui ont dit : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre ».

 

Frères et sœurs, accepterez-vous de vous laisser prendre au jeu de la parole de Jésus ?

Vous déciderez en connaissance de cause : il est encore temps de revenir en arrière.

 

« Qui m’aime me suive », disons-nous familièrement. C’est avec cette invitation que je vous laisse, non pas seuls avec vous-mêmes, mais vous débattre avec l’Esprit de Jésus que vous avez reçu.

 

 

Michel Teheux

Homélie pour le 22e Dimanche du temps ordinaire
« Propos de table… »

C’était sabbat, jour de fête et les Juifs aimaient solenniser le jour de Dieu par un repas où ils conviaient parents, amis et connaissances. Ce jour de sabbat, chez le chef des pharisiens, il y avait une attraction exceptionnelle : je jeune prophète de Nazareth dont on parlait partout, de Capharnaüm à Jérusalem ! Avant la fin du repas, il allait certainement raconter une de ces paraboles qui fleurissaient si souvent sur ses lèvres.

 

« Quand tu es invité à des noces… » Personne ne s’y trompe : Jésus parle du monde de Dieu et du genre de vie qu’implique son irruption. « Ne va pas prendre la première place… » Il ne s’agit pas seulement de contester l’orgueil des pharisiens au nom des règles du savoir-vivre ; il ne s’agit pas de prêcher la modestie. Jésus intervient parce que Dieu « renverse les puissants et élève les humbles ». Le Maître du festin dira à celui qui s’est mis au bout de table : « Mon ami avance plus haut ».

 

Bientôt Jésus se mettra en bout de table et s’agenouillera aux pieds de ses disciples. Renversement de l’ordre des choses, révolution du Royaume. Dieu révèle ce qu’il est parce qu’il fait « Lui, de condition divine, ne s’est pas prévalu du rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’est abaissé jusqu’à la mort et la mort de la croix » (PH.2). Si l’incarnation est acte d’humilité, c’est que Dieu est être d’humilité. Voyant Jésus aux pieds de ses disciples, je vois s’il dit vrai. Dieu même éternellement, mystérieusement Serviteur. Bouleversante révélation : Dieu, notre Dieu, le Dieu de Jésus est un Dieu en tablier ! « Les pécheurs et les prostitués vous précéderont dans le Royaume ». Jésus s’en ira partager la fête des publicains et c’est à Zachée qu’il mendiera l’hospitalité. La Madeleine et le Larron seront pour l’éternité les héritiers du Royaume. Jésus étant ce qu’il est, sa vie se déroulant comme nous la voyons se dérouler, nous sommes obligés de dire : le Dieu qui s’y manifeste n’est pas n’importe quel Dieu ! Dieu en tablier a reconnu : les siens et les laissés pour compte et les gens de rien.

 

Dieu en tablier… Jésus ne fait pas semblant de privilégier les petits et les pauvres de vertu. Dieu n’aime pas par condescendance. Dieu est infiniment riche. Mais riche en amour, non en avoir ni en être possédé comme un avoir. Richesse en amour et pauvreté sont synonymes. Dieu est souverainement libre. Mais libre d’aimer et d’aller jusqu’au bout de l’amour ; et l’amour poussé au bout c’est le renoncement à l’indépendance. Dieu est immensément puissant. Mais sa grandeur est de pouvoir tout ce que peut l’amour, jusqu’à se lier à un regard.

 

« Celui qui s’abaisse sera élevé ». Bientôt Jésus vivra la parabole et la promesse deviendra réalité : s’étant abaissé jusqu’à la mort de la croix, Dieu l’élèvera de terre et l’établira à sa droite, Maître de l’Univers. Ce que dit Jésus de Dieu est donc vrai : Dieu est tel qu’il le dit, il élève les humbles et renverse les puissants. Entreront dans le Royaume ceux qui pensaient ne pas y avoir droit et ceux qui s’estimaient juste seront renvoyés aux dernières places. Car Dieu est à l’envers !

 

On imagine le silence pesant autour de la table devenue prétexte d’une telle révélation. Jésus poursuit : « « Quand tu donnes un déjeuner, n’invite pas tes frères, ni tes amis, ni tes parents, ni de riches voisins… », c’est-à-dire tous ceux qui sont là ». Au contraire, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux », les marginaux d’Israël. Tout est de nouveau renversé. La manière d’agir du Royaume à l’envers de notre monde. « Si moi, le Maître et le Seigneur, je vous ai lavé les pieds, c’est pour que vous fassiez de même ». Une seule loi régit le monde nouveau, celle qui anime l’agir même de Dieu : l’amour. Et l’éternité en est l’aspect le plus radical.

 

 

Michel Teheux

Quinzième Dimanche du temps ordinaire
(fichier audio)
Au service de l’Église de Pierre et de Paul
Jubilé d’ordination presbytérale

« Au dire des gens, qui suis-je ? » Que disent-ils de ma mission ?

Les uns disent : c’est un prophète ; les autres : c’est Jean-Baptiste… ou Élie…

Au fond, la prédication en Galilée a porté ses fruits : on reconnaît en Jésus un envoyé de Dieu ou un héraut du Messie. Élie, Jean ou un prophète… pour dire le secret de Jésus on se réfère au passé, à ce qu’on a déjà dit de Dieu.

 

Et vous ? Que dites-vous ? Il ne s’agit pas d’affirmer des « on dit », il faut s’engager. « Et vous ? » Seuls pourront dévoiler le mystère de Jésus ceux qui sortiront du « on dit », « on nous a appris », pour entrer dans le risque de la rencontre et le plaisir de la relation : « Pour vous, qui suis-je ? ».

 

« Pour vous, qui suis-je ?... »

L’interrogation de jésus traverse le temps et trouve un écho en chacun de nous en ce jour de fête.

Nous voudrions nous contenter de répondre par des credos assurés : « Tu es… », des formules apprises et rassurantes. Nous penserions avoir bien répondu, être fidèles à la tradition, mais nous serions encore si éloignés de la foi.

Car la foi est provocation. « Pour vous, qui suis-je ? » Seuls ceux qui se risquent à dire quelques mots, fût-ce des balbutiements, peuvent toucher le cœur de l’autre. Seuls ceux qui osent faire confiance dans les capacités de l’autre peuvent le rencontrer vraiment. Seuls ceux qui osent se jeter à l’eau peuvent connaître quelque chose de la joie de la relation.

« Pour vous qui suis-je ? » Demande provocante, car elle nous oblige à sortir de nous-mêmes pour aller vers celui que notre cœur aime.

 

Nous sommes, en ce jour de fête, convoqués à croire. Relation personnelle qui fait passer du « on nous a dit » au « Je crois en toi », de l’adhésion à l’engagement, de l’habitude à la découverte.

Convoqués à croire en nous appuyant sur le témoignage de milliers, de millions de croyants : notre foi n’est pas un assentiment justifié par un raisonnement personnel, elle s’insère dans cette longue lignée qui nous entraîne vers une rencontre. Il n’y a pas de foi que dans ce va-et-vient entre le « nous croyons » proclamé en Église et le « je crois » qui m’engage.

Nous sommes convoqués à croire les uns avec les autres, les uns grâce aux autres, les uns pour les autres.

 

Convoqués et provoqués : il n’y a de foi que pour ceux qui acceptent de faire foi, qui acceptent d’aller plus loin, au-delà des évidences, au-delà d’eux-mêmes ; la foi est vie, évolution, marche, dynamisme, invention, recherche. Je me souviens d’un titre du livre signé par un expert en humanité puisqu’il avait couru, grand reporter d’Antenne 2 et directeur du journal La Croix, Noël Copin ; il disait la provocation de la foi en 2-3 mots : « Je doute donc je crois ».

Si la foi que nous partageons est à accueillir, reçue dans l’adhésion au témoignage d’une longue lignée de témoins, elle est aussi à construire, engagement personnel et responsabilité qui est notre dignité de baptisés.

Nous sommes des héritiers et seront des passeurs.

 

Héritier et passeur…

Je fête avec vous 50 ans d’ordination au service de l’Église qui est à Liège, sous le patronage de Pierre et de Paul que la liturgie unit dans une même célébration.

Depuis 50 ans, j’ai accepté d’être appelé au service de l’Église de Pierre : elle s’enracine dans une longue lignée de témoins, sa route est balisée par cette millénaire allée d’hommes et de femmes qui nous orientent et sont les jalons qui indiquent la direction qui ouvre sur le mystère du Christ et du Père. Église de la transmission et de la tradition. J’ai été ordonné au service d’une Église qui n’invente pas son salut, celle qui est fondée sur le roc d’une confiance vitale, héritière et riche de ces millions de vies d’hommes et de femmes qui se sont appuyés sur la foi de Pierre ; au service d’une Église enracinée dans ses habitudes, sa liturgie, ses institutions, Église de l’ici qui a le goût de la terre et du local, Église de la visibilité et du stable, Église des moissons et de l’été.

 

Depuis 50 ans, je me suis découvert aussi au service de l’Église de Paul, les terres où elle est née pour se risquer sur les terres plus lointaines, l’Église qui n’est pas restée en Palestine, mais a affronté le monde citadin et les civilisations méditerranéennes, l’Église qui a su s’arracher à sa culture juive, à la maison de famille pour devenir universelle c’est-à-dire la promesse adressée à tous les hommes.

Église de Paul, Église itinérante, nomade, pèlerine ; Je me suis découvert au service de l’Église de l’ailleurs et de l’autrement, Église du temporaire, des semailles et du printemps.

 

Depuis 50 ans, je me découvre ordonné au service de l’Église de Pierre, celle qui se construit pour s’affirmer dans la durée, le stable et la tradition. Et je me découvre aussi ordonné de l’Église de Paul, celle qui se risque sur des voies nouvelles pour donner à entendre l’Évangile dans la culture d’aujourd’hui, celle des chemins incertains et des entreprises audacieuses pour oser donner corps, ne fut-ce que de manière éphémère, à la révolution évangélique.

Église du patrimoine de la foi et Église des parvis, Église de Pierre et Église de Paul.

 

J’ai été ordonné au service de l’Église qui est à Liège : depuis 50 ans j’assume cet appel de mon évêque pour que vous soyez l’Église de Pierre et de Paul : fiers et forts de votre foi et de vos traditions, mais aussi provoqués à inventer un christianisme du 21e siècle dans une société pluraliste. Vous serez l’Église de Pierre, celle des familiers de Jésus et gardiens de sa Parole et vous serez l’Église de Paul, celle de l’inattendu et de la mission. Parce qu’il n’y a qu’une Église, celle qui plante la tente de Dieu au milieu des hommes.

Michel Teheux

Fête du Saint Sacrement
Testament et pain rompu

« Vous ferez cela en mémoire de moi ! » L’ordre de jésus est comme son testament.

Au cours des siècles, l’Église sera fidèle à ce geste reçu du Seigneur ; elle fera la fraction du pain, en mémoire du Seigneur, jusqu’à son retour.

 

« Vous ferez mémoire… » Comment pourrions-nous vivre sans regarder ce qui nous est arrivé, ce qui nous a été donné, ce que nous avons reçu ? Quand l’homme perd la mémoire, il sombre dans la mort ; quand les peuples oublient leur passé, ils ressemblent à des arbres desséchés, faute de racines.

 

Nous faisons mémoire de ce qui nous a été transmis, et c’est la seule manière de rejoindre notre héritage. Notre foi est d’abord une parole entendue, à laquelle nous répondons, un don que nous accueillons. Et notre mémoire n’est pas seulement personnelle ; elle est collective ; c’est ensemble, en Église, que nous faisons mémoire de ce que Dieu a déjà vécu avec les hommes.

 

Nous faisons mémoire. Pourtant, ce commandement n’est pas une invitation à la nostalgie. Nous ne nous tournons pas vers le passé avec une larme au coin de l’œil, Trop de souvenirs détruisent les hommes parce qu’ils enferment dans la nostalgie de ce qui est passé et n’est plus ; trop de souvenirs sont morts parce qu’ils empêchent de vivre, de grandir, d’innover !

Mais l’ordre de Jésus ne nous condamne pas à une répétition sans vie, à un geste sans avenir. Si nous regardons vers ce qui nous est arrivé autrefois, c’est pour que notre foi puisse naître aujourd’hui. Si nous célébrons notre passé, c’est pour qu’advienne aujourd’hui ce qui a été manifesté alors. Faisant mémoire de la Cène du Seigneur, nous sommes engagés dans ce qu’elle inaugurait, l’Alliance de Dieu avec son peuple. En rompant le pain, l’Église est fidèle à l’ordre de son Sauveur et elle inaugure aujourd’hui la grande fête de Dieu avec les hommes.

 

« Donnez-leur vous-même à manger… ! » « Faites cela en mémoire de moi ! ».

Lorsque Jésus prend les cinq pains et rend grâce avant de les rompre pour la foule, il ne les multiplie pas comme le ferait un tout-puissant, tirant sans fin de ses richesses pour en distribuer une part aux affamés, c’est son corps. Et, seul son corps livré, image de sa vie consacrée à l’amour jusqu’au bout, peut sauver l’homme.

 

« Donnez-leur vous-mêmes à manger… ! » Si l’eucharistie de la dernière Cène se célèbre dans le recueillement du Cénacle, celle de la multiplication des pains nous ouvre les portes sur le monde. Y sont invités les pauvres et les rejetés, les malfamés et les mal-habillés, les persécutés et les oubliés. Comment pourrions-nous recevoir le pain rompu entre nos mains sans tout mettre en œuvre pour qu’advienne un monde nouveau ?

 

« Faites cela en mémoire de moi ! » Que le recueillement du Cénacle ne nous égare pas !

L’adoration du corps du Seigneur ne pourra jamais être la contemplation pieuse et désincarnée du « divin prisonnier du tabernacle » ; la Fête-Dieu n’engendrerait que la mort si elle ne nous ouvrait pas à notre vocation eucharistique pour le monde ! Si, ce soir-là, Jésus a donné le pain à ses disciples, c’était pour qu’ils deviennent son Église, sa parole vivante et vitale pour les hommes.

 

Chaque fois que nous célébrons l’Eucharistie en mémoire du Seigneur, il prend notre pain et il prend notre corps, notre vie ; il regarde le monde et il nous dit : « Donnez-leurs vous-mêmes à manger ! » nous ne sommes heureusement pas seuls !

Notre corps, notre vie, livrés pour la multitude, sont entre les mains de Celui qui se livre chaque jour le premier. Et la grande Fête de l’Eucharistie devient celle du pain rompu, Fête de Dieu pour les hommes.

 

 

Michel Teheux

Fête de la Sainte Trinité

Qui pourra comprendre ce qui fait vivre Dieu ?

Seules des images pourront ouvrir au mystère : une semence jetée dans un champ qui porte du fruit sans que le cultivateur puisse dire que c’est son œuvre, un père qui va chaque jour sur la colline pour voir si son fils revient, l’eau qui fait reverdir les déserts et étanche la soif.

Qui pourra dire Dieu sinon des paraboles qui ne démontrent rien, ne définissent rien, mais ouvrent à une rencontre !

Qui pourra dire Dieu, sinon un enfant couché dans une mangeoire, un homme à tout faire, charpentier d’une bourgade inconnue en Galilée, un prédicateur vagabond, un condamné à un gibet d’infamie.

Qui pourrait nous dire Dieu sinon celui qui est né du Père de toute éternité et qui dit ce qu’il a vu : « Je suis venu pour manifester ta Gloire ». J’ai encore bien des choses à dire ! » Oui, en effet, car que sont quelques mots pour dire l’indicible, quelques paraboles pour décrire le Royaume.

Qu’est-ce qu’une vie d’homme pour apprendre la vie de Dieu et qu’est-ce qu’une croix pour incarner la folie amoureuse de Dieu ?

Oui, qu’est-ce ? sinon quelques mots à partager, quelques histoires à se raconter, une vie à découvrir, une croix à adorer ? Car c’est là dans ces mots écoutés, dans cette histoire répétée, dans cette vie qui nous provoque, dans cette croix qui nous conduit au silence, c’est là que nous découvrons un visage.

 

Comment pourrions-nous entrer en relation sans ébaucher des mots qui s’essayent à dire ce qui ne peut être dit ?

Sans partager une communion qu’aucun geste ne pourra exprimer ni épuiser ? Sans s’ouvrir à un visage qui échappe à toute emprise ? Car c’est là, dans ces mots balbutiants et fragiles, dans ces gestes esquissés et maladroits, dans cette approche toujours à recommencer, c’est là et là seulement qu’est toute la réalité de la rencontre.

 

Jésus s’en va : l’heure est aux adieux et aux bilans.

« J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant ! ».

L’Église garde ces paroles comme son héritage et sa responsabilité. Elle conservera fidèlement quelque chose des premiers mots émerveillés de la foi et transmettra l’Évangile des premiers témoins.

 

Mots fragiles, mais qui éveillent à ce qu’ils ont voulu faire découvrir de Dieu :

         Évangile de vie pour la vie de la foi.

         Elle inventera des mots nouveaux, car la foi n’est pas une répétition de dogmes

         appris ou canonisés et l’amour ne vit qu’à inventer des mots neufs pour se dire.

 

Elle conservera dans sa mémoire et sa vie quelque chose de l’expérience des premiers témoins et l’apprentissage aux règles de l’Évangile passera toujours par les intuitions de la première Église.

          Mais elle sera aussi fidèle à ce qui suscite la vie qui jamais ne peut être

          programmée : elle révélera les défis de chaque temps et inventera les

          ajustements difficiles de l’Évangile à la réalité de chaque époque.

 

Elle s’émerveillera devant le mystère révélé dans le visage du Sauveur, mais elle se laissera prendre au feu de l’Esprit qui fait toutes choses nouvelles. L’Église n’est pas sans traditions, mais elle n’est pas non plus un conservatoire, elle n’est pas sans avenir, mais elle n’est pas non plus sans héritage.

 

Et, puisque seules les images peuvent éveiller au mystère qu’elles découvrent sans épuiser, je vous laisse avec celle-ci. Plus que les dogmes ou les affirmations conciliaires sur Dieu, plus que les traités de théologie sur la Trinité, plus que nous prières qui s’épuisent en mots, elle nous ouvre sur la révélation de Dieu.

 

Dieu est comme une île inconnue : nul ne peut en déterminer les contours sinon en l’abordant par différents côtés. C’est alors ensemble, par l’expérience de l’Église à travers les temps, qui par la vie multiple de l’Église dans l’espace, c’est alors que peu à peu se devineront les secrets des terres intérieures. Et lorsque, par ces « abordages » successifs, nous connaîtrons l’intérieur de l’île, lorsque nous pourrons tout porter, ce sera l’Éternité.

Et l’émerveillement.

 

Michel Teheux 

Fête de la Pentecôte
Sur les places

Pâques accomplie

 

« Ils furent tous remplis de l’Esprit ! »

Et l’Esprit est Parole !

Les disciples deviennent ce qu’ils étaient appelés à être : des porte-parole.

Témoins pour rendre hommage à cette bonne nouvelle, Dieu a fait alliance avec vous Jésus Fils des hommes et Fils unique du Père éternel.

Porte-parole, porte-Évangile, tels sont les disciples en ce matin de première Pentecôte.

 

« Ils furent tous remplis de l’Esprit ! »

Et l’Esprit est espérance, vie !

Les disciples deviennent ce qu’ils étaient appelés à être : des hommes debout.

La peur qui les tenaillait, la désespérance qui les emprisonnait plus que les portes fermées de la salle haute avaient fait d’eux des paralysés et des sourds.

« Christ est vivant et sa vie est désormais notre héritage ».

Des hommes debout, tels sont les disciples en cette première Pentecôte, des hommes relevés par l’Évangile pascal.

 

« Ils furent tous remplis de l’Esprit ! »

Et l’Esprit est promesse pour le monde !

Les disciples deviennent ce qu’ils étaient appelés à être : des consacrés pour la joie du monde.

« Nous ne pouvons pas nous taire ». L’Esprit fait d’eux des missionnaires et les signes vivants de ce qui est l’avenir de tout homme.

Pentecôte sur le monde pour que chacun entende en sa langue les merveilles de Dieu.

 

Fondation et fondement de l’Église

 

Ce matin-là naissait l’Église.

Église de la Parole – Église de Pâques – Église sacrement pour le monde – Église de Parole.

 

L’Évangile ne devient bonne nouvelle que parce que des hommes et des femmes investis : l’Esprit de Jésus en deviennent les porte-parole.

Non pas un Évangile de mots mais une parole qui se fait acte de vie.

L’Église de la Parole et de l’Esprit est celle qui préfère les balbutiements émerveillés aux crédos desséchés, celle qui risque une parole sur Dieu et sur l’homme plutôt que désincarner et stériliser l’Évangile qui est pour le salut des hommes.

 

Église de Pâques, l’Église née de la Pentecôte.

C’est-à-dire que nous sommes consacrés à la vie.

Là où la tendresse l’emporte sur la désunion, là agit l’Esprit et là la Pâque est à l’œuvre.

Là où des hommes et des femmes recommencent sans se décourager, là est l’Esprit qui est souffle, le contraire du « sur place », souffle de la Genèse et souffle de Pâques, de création et recréation.

 

Église pour le monde, l’Église de Pentecôte.

Une Église qui n’existe pas pour elle, pour ses organisations, qui ne « marche pas pour elle-même », mais qui se veut guide pour la marche, lumière sur la route : les autres, ceux du dehors et d’ailleurs sont nos maîtres.

 

Église de Pentecôte à la vocation démesurée, responsable de la vie de la Parole alors qu’elle n’a que d’autres paroles humaines à dire, consacrée pour la vie et sacrement de la réussite de l’espérance alors que tant de déconvenues et d’échecs fortifient la désespérance des hommes.

L’Église pour le monde alors que tant de problèmes internes restent à résoudre.

L’Église de Pentecôte aurait bien le droit de laisser tomber les bras si elle ne s’entendait dire : « N’ayez pas peur ! je vous enverrai le Défenseur ! ».

Dans les incertitudes de notre 21e siècle, cette promesse nous permet de relever la tête : l’Église de la Pentecôte aujourd’hui sera surtout une Église de la joie, de la foi et de l’audace.

 

Elle nous permet surtout « d’aller sur les places ».

Le « dehors » est le lieu naturel de l’Église.

Car - il faut le remarquer – l’acte de naissance de l’Église est un matin de Pentecôte, lorsque les disciples sortent de leur cénacle pour être au milieu des hommes.

La fondation devient fondement, il n’y a d’Église que donnée aux hommes.

 

 

Michel Teheux

Septième Dimanche de Pâques
La prière de l'Église

L’invocation monte, ardente et ferme, assurée et insistante : « Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi ! ».

Jésus, à la table du dernier repas, au moment de passer de ce monde à son Père, se fait pressant.

Testament et prière ne font qu’un : « Qu’ils soient un en nous pour qu’ils aient en eux l’amour dont tu m’as aimé». 

L’heure est aux adieux et aux choses essentielles.

Dernières paroles qui disent le condensé de ce pour quoi Jésus a vécu : pour que nous vivions de l’amour même qui unit le Père et le Fils.

 

Le temps entre l’Ascension et la Pentecôte est celui de la prière fervente de l’Église.

Épouse bien-aimée du Fils, en veuvage puisque Christ a cessé une fois pour toutes de lui être physiquement présent, elle invoque l’Esprit du Ressuscité pour qu’il la transfigure et transfigure le temps. « Viens, Seigneur ! », première prière des chrétiens « Maranatha ! ».

Et notre prière est marquée par les dernières paroles du Sauveur, par son testament et sa prière à l’heure du passage de la Pâque.

 

Notre prière est marquée par le testament de Jésus.

« Père je t’ai connu, je leur ai fait connaître ton nom, ils ont reconnu que tu m’as envoyé ! »

Notre prière est fondamentalement enracinée en cette attestation soumise aux aléas du bon vouloir de son destinataire ; l’Église n’est pas devant Dieu comme une orante démunie ; elle se tient dans la prière avec assurance puisque notre invocation se greffe sur le testament reçu. « Voici que je viens sans tarder, je suis l’Alpha et l’Omega, le commencement et la fin de toutes choses ! » atteste l’Envoyé du Père, l’Époux de l’Église.

 

La prière de l’Église est une protestation d’espérance puisqu’elle est une proclamation de foi.

En ce temps bousculé, incertain, où l’angoisse devant l’avenir nous saisit en ses tenailles nous proclamons ce que nous avons reconnu manifesté dans la vie, la prédication, les gestes de Jésus : notre histoire a un sens, elle va quelque part puisque celui que nous confession comme Maître et Seigneur est le commencement et la fin de toutes choses. « Je suis, dit Jésus l’Étoile resplendissante du matin ! ». La prière de l’Église proteste contre la désespérance, le fatalisme, le découragement, la lassitude : elle redit que le Seigneur vient puisqu’en lui s’est manifesté le dessin éternel de Dieu.

 

Notre prière est marquée par le testament de Jésus, elle s’enracine dans les mots d’adieux qui condensent tout ce qui est arrivé en Jésus.

Elle est alors une invocation : que transparaisse ce dessein de Dieu en notre temps, « L’Épouse crie : viens ».

Notre prière est bien un acte d’espérance. Le testament de Jésus est bien un vœu : « je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi ! ».

La prière de l’Église appelle cette lente transfiguration du monde : qu’apparaisse dans la pleine lumière ce qui reste encore voilé.

À travers des difficiles ajustements de notre histoire que se réalise le projet de Dieu. Que dans les approches de la vérité se déploie la lumineuse volonté de Dieu !

Que dans les tâtonnements de l’intelligence des êtres et des choses s’entrevoit le sens de toutes choses !

Que dans les tentatives pour créer un monde juste et fraternel s’esquisse le rassemblement de tous les hommes, frères les uns des autres.

Notre prière, celle de l’Église, porte bien l’empreinte de cet enfantement des temps nouveaux, la cicatrice de cet avènement de ce qui sera pour toujours. Notre prière, celle de l’Église, a le poids de nos engagements.

Elle est cette grande aspiration par laquelle jaillit dans notre quotidien laborieux l’appel de demain.

 

L’Épouse, l’Église, n’est pas laissée à elle-même en cette prière, car notre prière est accompagnée : l’aspiration de notre espérance est aussi respiration de l’Esprit.

« L’Épouse et l’Esprit disent : Viens ! »

Le vœu, la demande s’originent bien dans la promesse : « je veux que là où je suis, eux aussi soient ».

Notre prière, la grande prière de l’Église, est déjà exaucée : nous connaissons Dieu et son amour. Une autre prise en nous, le Fils unique, aîné d’une multitude de frères.

 

 

Michel Teheux

Jeudi de l'Ascension
Le temps de la rumeur

Je ne peux m’empêcher de faire mien passionnément le souhait que Paul formulait à l’adresse des chrétiens d’Éphèse : « Que le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père dans sa gloire, vous donne un esprit de sagesse pour le découvrir et le connaître vraiment ». Car telle est bien la vocation qui est la nôtre : découvrir et connaître Dieu, et c’est bien ce à quoi nous convie cette fête de l’Ascension du Seigneur.

 

Découvrir et connaître Dieu qui s’est manifesté dans cet homme Jésus qui, durant une trentaine d’années, pour faire parler Dieu, a parlé le langage des hommes, qui, pour faire agir Dieu, a posé des gestes d’hommes. Telle fut la besogne de sa vie terrestre. A Nazareth, en Galilée, à Jérusalem, cloué en croix, manifesté vivant par sa résurrection, il n’a cherché que cela « Ô Père, qu’ils te connaissent ! ». Par son silence et ses paroles, par ses paraboles et pas son eucharistie, par sa sueur et par son sang, il n’a dit que cela : regardes quel Père est mon Père et votre Père. Il a vécu à ras bord les trente et quelques années que les hommes lui ont laissé à vivre. Il a rempli la Palestine de sa parole et de la rumeur de ses faits et de ses gestes. Mais voici que l’heure est venue où, ni les mains, ni le regard, ni les paroles ne pourront plus le rencontrer : il disparaît. Le temps de la Parole de Dieu serait-il terminé, parenthèse admirable certes, mais définitivement close dans l’histoire des hommes rendue à ses silences, à ses peurs et à ses errements ? « Vous serez mes témoins jusqu’aux extrémités de la terre ! ». La vie terrestre du Verbe éternel se termine, commence le temps de la rumeur !

 

Une rumeur… c’est-à-dire un fait sur lequel elle s’appuie, un désir pas toujours très pu ni très clair de se voir répercutée, l’exigence de prendre des distances. Le temps de l’Ascension, le temps de notre temps, le temps de notre foi, c’est d’abord celui d’un témoignage qui s’appuie sur un fait rapporté, raconté, interprété. Nous faisons mémoire de Jésus mort et ressuscité, témoin de Dieu et premier-né d’un monde nouveau.

Le temps de l’Ascension, celui de la rumeur est encore celui d’un désir ni très clair, ni toujours pur de voir ce que l’on a entrevu, répercuté, amplifié, le temps du témoignage et de l’Église. Mais la rumeur appelle aussi une nécessaire prise de distance : pour nous mener vers Dieu, Jésus est obligé de prendre de la distance : « Il est bon que je m’en aille ! ».

 

La rumeur est appelée à grandir : le temps de l’Ascension est celui de la mission qui commence pour ne se terminer qu’au jour où tous verront Dieu dans le face-à-face. En ce jour bienheureux, nous n’aurons plus besoin de rumeur puisque la parole nous sera rendue à jamais.

 

La rumeur de Dieu grandit… Homme parmi les hommes, le Nazaréen voyait, comme nous, son univers limité par ses possibilités de contact et d’échange. Aujourd’hui, ressuscité, les frontières de sa personne se sont dilatées. Il rencontre tous les hommes de tous les temps au secret de leur cœur, à la source inexprimable de leur vie. Désormais aucun homme ni rien de l’homme ne lui est étranger. Toute entreprise humaine est secrètement habitée par son Esprit, si bien que travailler à la croissance de l’humanité, c’est secrètement peut-être, mais réellement, faire grandir son Corps. En ce jour de l’Ascension, nous attestons que tout est pris sous la mouvance de l’Esprit, qui tout vaut la peine d’être tenté car en tout, c’est la rumeur de Dieu et la présence du Ressuscité qui se manifestent.

 

« Je suis avec vous jusqu’à la fin des temps ! ». Plus fort que les dénégations auxquelles nous sommes confrontés et que doit subir notre foi en ce temps, la liturgie, aujourd’hui nous atteste que seule la rumeur de Dieu est le dernier mot de notre vie car, pris dans une vie que la mort attaque jour après jour, mesurant avec une lucidité chaque jour plus nette, la difficulté d’aimer, nous continuons pourtant, avec un suprême entêtement, et à vivre et à aimer.

Et c’est cela croire à la résurrection et entrer dans le temps du témoignage, temps d’ascension.

 

 

Michel Teheux