19 JUIN 2022 - ANNÉE C

Abbé Michel Teheux

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Fête du Saint Sacrement
Testament et pain rompu

« Vous ferez cela en mémoire de moi ! » L’ordre de jésus est comme son testament.

Au cours des siècles, l’Église sera fidèle à ce geste reçu du Seigneur ; elle fera la fraction du pain, en mémoire du Seigneur, jusqu’à son retour.

 

« Vous ferez mémoire… » Comment pourrions-nous vivre sans regarder ce qui nous est arrivé, ce qui nous a été donné, ce que nous avons reçu ? Quand l’homme perd la mémoire, il sombre dans la mort ; quand les peuples oublient leur passé, ils ressemblent à des arbres desséchés, faute de racines.

 

Nous faisons mémoire de ce qui nous a été transmis, et c’est la seule manière de rejoindre notre héritage. Notre foi est d’abord une parole entendue, à laquelle nous répondons, un don que nous accueillons. Et notre mémoire n’est pas seulement personnelle ; elle est collective ; c’est ensemble, en Église, que nous faisons mémoire de ce que Dieu a déjà vécu avec les hommes.

 

Nous faisons mémoire. Pourtant, ce commandement n’est pas une invitation à la nostalgie. Nous ne nous tournons pas vers le passé avec une larme au coin de l’œil, Trop de souvenirs détruisent les hommes parce qu’ils enferment dans la nostalgie de ce qui est passé et n’est plus ; trop de souvenirs sont morts parce qu’ils empêchent de vivre, de grandir, d’innover !

Mais l’ordre de Jésus ne nous condamne pas à une répétition sans vie, à un geste sans avenir. Si nous regardons vers ce qui nous est arrivé autrefois, c’est pour que notre foi puisse naître aujourd’hui. Si nous célébrons notre passé, c’est pour qu’advienne aujourd’hui ce qui a été manifesté alors. Faisant mémoire de la Cène du Seigneur, nous sommes engagés dans ce qu’elle inaugurait, l’Alliance de Dieu avec son peuple. En rompant le pain, l’Église est fidèle à l’ordre de son Sauveur et elle inaugure aujourd’hui la grande fête de Dieu avec les hommes.

 

« Donnez-leur vous-même à manger… ! » « Faites cela en mémoire de moi ! ».

Lorsque Jésus prend les cinq pains et rend grâce avant de les rompre pour la foule, il ne les multiplie pas comme le ferait un tout-puissant, tirant sans fin de ses richesses pour en distribuer une part aux affamés, c’est son corps. Et, seul son corps livré, image de sa vie consacrée à l’amour jusqu’au bout, peut sauver l’homme.

 

« Donnez-leur vous-mêmes à manger… ! » Si l’eucharistie de la dernière Cène se célèbre dans le recueillement du Cénacle, celle de la multiplication des pains nous ouvre les portes sur le monde. Y sont invités les pauvres et les rejetés, les malfamés et les mal-habillés, les persécutés et les oubliés. Comment pourrions-nous recevoir le pain rompu entre nos mains sans tout mettre en œuvre pour qu’advienne un monde nouveau ?

 

« Faites cela en mémoire de moi ! » Que le recueillement du Cénacle ne nous égare pas !

L’adoration du corps du Seigneur ne pourra jamais être la contemplation pieuse et désincarnée du « divin prisonnier du tabernacle » ; la Fête-Dieu n’engendrerait que la mort si elle ne nous ouvrait pas à notre vocation eucharistique pour le monde ! Si, ce soir-là, Jésus a donné le pain à ses disciples, c’était pour qu’ils deviennent son Église, sa parole vivante et vitale pour les hommes.

 

Chaque fois que nous célébrons l’Eucharistie en mémoire du Seigneur, il prend notre pain et il prend notre corps, notre vie ; il regarde le monde et il nous dit : « Donnez-leurs vous-mêmes à manger ! » nous ne sommes heureusement pas seuls !

Notre corps, notre vie, livrés pour la multitude, sont entre les mains de Celui qui se livre chaque jour le premier. Et la grande Fête de l’Eucharistie devient celle du pain rompu, Fête de Dieu pour les hommes.

 

 

Michel Teheux

Fête de la Sainte Trinité

Qui pourra comprendre ce qui fait vivre Dieu ?

Seules des images pourront ouvrir au mystère : une semence jetée dans un champ qui porte du fruit sans que le cultivateur puisse dire que c’est son œuvre, un père qui va chaque jour sur la colline pour voir si son fils revient, l’eau qui fait reverdir les déserts et étanche la soif.

Qui pourra dire Dieu sinon des paraboles qui ne démontrent rien, ne définissent rien, mais ouvrent à une rencontre !

Qui pourra dire Dieu, sinon un enfant couché dans une mangeoire, un homme à tout faire, charpentier d’une bourgade inconnue en Galilée, un prédicateur vagabond, un condamné à un gibet d’infamie.

Qui pourrait nous dire Dieu sinon celui qui est né du Père de toute éternité et qui dit ce qu’il a vu : « Je suis venu pour manifester ta Gloire ». J’ai encore bien des choses à dire ! » Oui, en effet, car que sont quelques mots pour dire l’indicible, quelques paraboles pour décrire le Royaume.

Qu’est-ce qu’une vie d’homme pour apprendre la vie de Dieu et qu’est-ce qu’une croix pour incarner la folie amoureuse de Dieu ?

Oui, qu’est-ce ? sinon quelques mots à partager, quelques histoires à se raconter, une vie à découvrir, une croix à adorer ? Car c’est là dans ces mots écoutés, dans cette histoire répétée, dans cette vie qui nous provoque, dans cette croix qui nous conduit au silence, c’est là que nous découvrons un visage.

 

Comment pourrions-nous entrer en relation sans ébaucher des mots qui s’essayent à dire ce qui ne peut être dit ?

Sans partager une communion qu’aucun geste ne pourra exprimer ni épuiser ? Sans s’ouvrir à un visage qui échappe à toute emprise ? Car c’est là, dans ces mots balbutiants et fragiles, dans ces gestes esquissés et maladroits, dans cette approche toujours à recommencer, c’est là et là seulement qu’est toute la réalité de la rencontre.

 

Jésus s’en va : l’heure est aux adieux et aux bilans.

« J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant ! ».

L’Église garde ces paroles comme son héritage et sa responsabilité. Elle conservera fidèlement quelque chose des premiers mots émerveillés de la foi et transmettra l’Évangile des premiers témoins.

 

Mots fragiles, mais qui éveillent à ce qu’ils ont voulu faire découvrir de Dieu :

         Évangile de vie pour la vie de la foi.

         Elle inventera des mots nouveaux, car la foi n’est pas une répétition de dogmes

         appris ou canonisés et l’amour ne vit qu’à inventer des mots neufs pour se dire.

 

Elle conservera dans sa mémoire et sa vie quelque chose de l’expérience des premiers témoins et l’apprentissage aux règles de l’Évangile passera toujours par les intuitions de la première Église.

          Mais elle sera aussi fidèle à ce qui suscite la vie qui jamais ne peut être

          programmée : elle révélera les défis de chaque temps et inventera les

          ajustements difficiles de l’Évangile à la réalité de chaque époque.

 

Elle s’émerveillera devant le mystère révélé dans le visage du Sauveur, mais elle se laissera prendre au feu de l’Esprit qui fait toutes choses nouvelles. L’Église n’est pas sans traditions, mais elle n’est pas non plus un conservatoire, elle n’est pas sans avenir, mais elle n’est pas non plus sans héritage.

 

Et, puisque seules les images peuvent éveiller au mystère qu’elles découvrent sans épuiser, je vous laisse avec celle-ci. Plus que les dogmes ou les affirmations conciliaires sur Dieu, plus que les traités de théologie sur la Trinité, plus que nous prières qui s’épuisent en mots, elle nous ouvre sur la révélation de Dieu.

 

Dieu est comme une île inconnue : nul ne peut en déterminer les contours sinon en l’abordant par différents côtés. C’est alors ensemble, par l’expérience de l’Église à travers les temps, qui par la vie multiple de l’Église dans l’espace, c’est alors que peu à peu se devineront les secrets des terres intérieures. Et lorsque, par ces « abordages » successifs, nous connaîtrons l’intérieur de l’île, lorsque nous pourrons tout porter, ce sera l’Éternité.

Et l’émerveillement.

 

Michel Teheux 

Fête de la Pentecôte
Sur les places

Pâques accomplie

 

« Ils furent tous remplis de l’Esprit ! »

Et l’Esprit est Parole !

Les disciples deviennent ce qu’ils étaient appelés à être : des porte-parole.

Témoins pour rendre hommage à cette bonne nouvelle, Dieu a fait alliance avec vous Jésus Fils des hommes et Fils unique du Père éternel.

Porte-parole, porte-Évangile, tels sont les disciples en ce matin de première Pentecôte.

 

« Ils furent tous remplis de l’Esprit ! »

Et l’Esprit est espérance, vie !

Les disciples deviennent ce qu’ils étaient appelés à être : des hommes debout.

La peur qui les tenaillait, la désespérance qui les emprisonnait plus que les portes fermées de la salle haute avaient fait d’eux des paralysés et des sourds.

« Christ est vivant et sa vie est désormais notre héritage ».

Des hommes debout, tels sont les disciples en cette première Pentecôte, des hommes relevés par l’Évangile pascal.

 

« Ils furent tous remplis de l’Esprit ! »

Et l’Esprit est promesse pour le monde !

Les disciples deviennent ce qu’ils étaient appelés à être : des consacrés pour la joie du monde.

« Nous ne pouvons pas nous taire ». L’Esprit fait d’eux des missionnaires et les signes vivants de ce qui est l’avenir de tout homme.

Pentecôte sur le monde pour que chacun entende en sa langue les merveilles de Dieu.

 

Fondation et fondement de l’Église

 

Ce matin-là naissait l’Église.

Église de la Parole – Église de Pâques – Église sacrement pour le monde – Église de Parole.

 

L’Évangile ne devient bonne nouvelle que parce que des hommes et des femmes investis : l’Esprit de Jésus en deviennent les porte-parole.

Non pas un Évangile de mots mais une parole qui se fait acte de vie.

L’Église de la Parole et de l’Esprit est celle qui préfère les balbutiements émerveillés aux crédos desséchés, celle qui risque une parole sur Dieu et sur l’homme plutôt que désincarner et stériliser l’Évangile qui est pour le salut des hommes.

 

Église de Pâques, l’Église née de la Pentecôte.

C’est-à-dire que nous sommes consacrés à la vie.

Là où la tendresse l’emporte sur la désunion, là agit l’Esprit et là la Pâque est à l’œuvre.

Là où des hommes et des femmes recommencent sans se décourager, là est l’Esprit qui est souffle, le contraire du « sur place », souffle de la Genèse et souffle de Pâques, de création et recréation.

 

Église pour le monde, l’Église de Pentecôte.

Une Église qui n’existe pas pour elle, pour ses organisations, qui ne « marche pas pour elle-même », mais qui se veut guide pour la marche, lumière sur la route : les autres, ceux du dehors et d’ailleurs sont nos maîtres.

 

Église de Pentecôte à la vocation démesurée, responsable de la vie de la Parole alors qu’elle n’a que d’autres paroles humaines à dire, consacrée pour la vie et sacrement de la réussite de l’espérance alors que tant de déconvenues et d’échecs fortifient la désespérance des hommes.

L’Église pour le monde alors que tant de problèmes internes restent à résoudre.

L’Église de Pentecôte aurait bien le droit de laisser tomber les bras si elle ne s’entendait dire : « N’ayez pas peur ! je vous enverrai le Défenseur ! ».

Dans les incertitudes de notre 21e siècle, cette promesse nous permet de relever la tête : l’Église de la Pentecôte aujourd’hui sera surtout une Église de la joie, de la foi et de l’audace.

 

Elle nous permet surtout « d’aller sur les places ».

Le « dehors » est le lieu naturel de l’Église.

Car - il faut le remarquer – l’acte de naissance de l’Église est un matin de Pentecôte, lorsque les disciples sortent de leur cénacle pour être au milieu des hommes.

La fondation devient fondement, il n’y a d’Église que donnée aux hommes.

 

 

Michel Teheux

Septième Dimanche de Pâques
La prière de l'Église

L’invocation monte, ardente et ferme, assurée et insistante : « Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi ! ».

Jésus, à la table du dernier repas, au moment de passer de ce monde à son Père, se fait pressant.

Testament et prière ne font qu’un : « Qu’ils soient un en nous pour qu’ils aient en eux l’amour dont tu m’as aimé». 

L’heure est aux adieux et aux choses essentielles.

Dernières paroles qui disent le condensé de ce pour quoi Jésus a vécu : pour que nous vivions de l’amour même qui unit le Père et le Fils.

 

Le temps entre l’Ascension et la Pentecôte est celui de la prière fervente de l’Église.

Épouse bien-aimée du Fils, en veuvage puisque Christ a cessé une fois pour toutes de lui être physiquement présent, elle invoque l’Esprit du Ressuscité pour qu’il la transfigure et transfigure le temps. « Viens, Seigneur ! », première prière des chrétiens « Maranatha ! ».

Et notre prière est marquée par les dernières paroles du Sauveur, par son testament et sa prière à l’heure du passage de la Pâque.

 

Notre prière est marquée par le testament de Jésus.

« Père je t’ai connu, je leur ai fait connaître ton nom, ils ont reconnu que tu m’as envoyé ! »

Notre prière est fondamentalement enracinée en cette attestation soumise aux aléas du bon vouloir de son destinataire ; l’Église n’est pas devant Dieu comme une orante démunie ; elle se tient dans la prière avec assurance puisque notre invocation se greffe sur le testament reçu. « Voici que je viens sans tarder, je suis l’Alpha et l’Omega, le commencement et la fin de toutes choses ! » atteste l’Envoyé du Père, l’Époux de l’Église.

 

La prière de l’Église est une protestation d’espérance puisqu’elle est une proclamation de foi.

En ce temps bousculé, incertain, où l’angoisse devant l’avenir nous saisit en ses tenailles nous proclamons ce que nous avons reconnu manifesté dans la vie, la prédication, les gestes de Jésus : notre histoire a un sens, elle va quelque part puisque celui que nous confession comme Maître et Seigneur est le commencement et la fin de toutes choses. « Je suis, dit Jésus l’Étoile resplendissante du matin ! ». La prière de l’Église proteste contre la désespérance, le fatalisme, le découragement, la lassitude : elle redit que le Seigneur vient puisqu’en lui s’est manifesté le dessin éternel de Dieu.

 

Notre prière est marquée par le testament de Jésus, elle s’enracine dans les mots d’adieux qui condensent tout ce qui est arrivé en Jésus.

Elle est alors une invocation : que transparaisse ce dessein de Dieu en notre temps, « L’Épouse crie : viens ».

Notre prière est bien un acte d’espérance. Le testament de Jésus est bien un vœu : « je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi ! ».

La prière de l’Église appelle cette lente transfiguration du monde : qu’apparaisse dans la pleine lumière ce qui reste encore voilé.

À travers des difficiles ajustements de notre histoire que se réalise le projet de Dieu. Que dans les approches de la vérité se déploie la lumineuse volonté de Dieu !

Que dans les tâtonnements de l’intelligence des êtres et des choses s’entrevoit le sens de toutes choses !

Que dans les tentatives pour créer un monde juste et fraternel s’esquisse le rassemblement de tous les hommes, frères les uns des autres.

Notre prière, celle de l’Église, porte bien l’empreinte de cet enfantement des temps nouveaux, la cicatrice de cet avènement de ce qui sera pour toujours. Notre prière, celle de l’Église, a le poids de nos engagements.

Elle est cette grande aspiration par laquelle jaillit dans notre quotidien laborieux l’appel de demain.

 

L’Épouse, l’Église, n’est pas laissée à elle-même en cette prière, car notre prière est accompagnée : l’aspiration de notre espérance est aussi respiration de l’Esprit.

« L’Épouse et l’Esprit disent : Viens ! »

Le vœu, la demande s’originent bien dans la promesse : « je veux que là où je suis, eux aussi soient ».

Notre prière, la grande prière de l’Église, est déjà exaucée : nous connaissons Dieu et son amour. Une autre prise en nous, le Fils unique, aîné d’une multitude de frères.

 

 

Michel Teheux

Jeudi de l'Ascension
Le temps de la rumeur

Je ne peux m’empêcher de faire mien passionnément le souhait que Paul formulait à l’adresse des chrétiens d’Éphèse : « Que le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père dans sa gloire, vous donne un esprit de sagesse pour le découvrir et le connaître vraiment ». Car telle est bien la vocation qui est la nôtre : découvrir et connaître Dieu, et c’est bien ce à quoi nous convie cette fête de l’Ascension du Seigneur.

 

Découvrir et connaître Dieu qui s’est manifesté dans cet homme Jésus qui, durant une trentaine d’années, pour faire parler Dieu, a parlé le langage des hommes, qui, pour faire agir Dieu, a posé des gestes d’hommes. Telle fut la besogne de sa vie terrestre. A Nazareth, en Galilée, à Jérusalem, cloué en croix, manifesté vivant par sa résurrection, il n’a cherché que cela « Ô Père, qu’ils te connaissent ! ». Par son silence et ses paroles, par ses paraboles et pas son eucharistie, par sa sueur et par son sang, il n’a dit que cela : regardes quel Père est mon Père et votre Père. Il a vécu à ras bord les trente et quelques années que les hommes lui ont laissé à vivre. Il a rempli la Palestine de sa parole et de la rumeur de ses faits et de ses gestes. Mais voici que l’heure est venue où, ni les mains, ni le regard, ni les paroles ne pourront plus le rencontrer : il disparaît. Le temps de la Parole de Dieu serait-il terminé, parenthèse admirable certes, mais définitivement close dans l’histoire des hommes rendue à ses silences, à ses peurs et à ses errements ? « Vous serez mes témoins jusqu’aux extrémités de la terre ! ». La vie terrestre du Verbe éternel se termine, commence le temps de la rumeur !

 

Une rumeur… c’est-à-dire un fait sur lequel elle s’appuie, un désir pas toujours très pu ni très clair de se voir répercutée, l’exigence de prendre des distances. Le temps de l’Ascension, le temps de notre temps, le temps de notre foi, c’est d’abord celui d’un témoignage qui s’appuie sur un fait rapporté, raconté, interprété. Nous faisons mémoire de Jésus mort et ressuscité, témoin de Dieu et premier-né d’un monde nouveau.

Le temps de l’Ascension, celui de la rumeur est encore celui d’un désir ni très clair, ni toujours pur de voir ce que l’on a entrevu, répercuté, amplifié, le temps du témoignage et de l’Église. Mais la rumeur appelle aussi une nécessaire prise de distance : pour nous mener vers Dieu, Jésus est obligé de prendre de la distance : « Il est bon que je m’en aille ! ».

 

La rumeur est appelée à grandir : le temps de l’Ascension est celui de la mission qui commence pour ne se terminer qu’au jour où tous verront Dieu dans le face-à-face. En ce jour bienheureux, nous n’aurons plus besoin de rumeur puisque la parole nous sera rendue à jamais.

 

La rumeur de Dieu grandit… Homme parmi les hommes, le Nazaréen voyait, comme nous, son univers limité par ses possibilités de contact et d’échange. Aujourd’hui, ressuscité, les frontières de sa personne se sont dilatées. Il rencontre tous les hommes de tous les temps au secret de leur cœur, à la source inexprimable de leur vie. Désormais aucun homme ni rien de l’homme ne lui est étranger. Toute entreprise humaine est secrètement habitée par son Esprit, si bien que travailler à la croissance de l’humanité, c’est secrètement peut-être, mais réellement, faire grandir son Corps. En ce jour de l’Ascension, nous attestons que tout est pris sous la mouvance de l’Esprit, qui tout vaut la peine d’être tenté car en tout, c’est la rumeur de Dieu et la présence du Ressuscité qui se manifestent.

 

« Je suis avec vous jusqu’à la fin des temps ! ». Plus fort que les dénégations auxquelles nous sommes confrontés et que doit subir notre foi en ce temps, la liturgie, aujourd’hui nous atteste que seule la rumeur de Dieu est le dernier mot de notre vie car, pris dans une vie que la mort attaque jour après jour, mesurant avec une lucidité chaque jour plus nette, la difficulté d’aimer, nous continuons pourtant, avec un suprême entêtement, et à vivre et à aimer.

Et c’est cela croire à la résurrection et entrer dans le temps du témoignage, temps d’ascension.

 

 

Michel Teheux

Sixième Dimanche de Pâques
Le temps du courage : l'Église

« Courage !....» C’est par ce mot que se termine la lettre des chrétiens de Jérusalem à leurs frères d’Antioche. « Courage !... » Un mot qu’on souhaite à ceux qui en manquent tant soit peu et dans les temps difficiles. On ne le souhaite qu’à celui qui va vivre des temps nouveaux, inconnus. « Courage !... Sois fort !... ». C’est dire » Vis quand même ! Espère quand même ! Avance quand même ! Avance, recommence !... ». Malgré l’envie de fuir, le courage permet de faire face et d’oser donner une forme nouvelle à l’avenir inconnu. « Courage !... ». Ainsi parlent des frères à des frères. Certains ont beau vouloir maintenir des traditions anciennes, s’accrocher à des sécurités héritées du passé, il faut inventer et rendre vivante la nouvelle qui sauve. Le temps de l’Église sera toujours celui du courage.

 

Courage de risquer une parole de Dieu. Qui pourrait dire le mystère de Dieu ? Et pourtant ce sont nos balbutiements qui nous permettent de le rejoindre. On ne réduit pas Dieu à des définitions de catéchisme et des doctrines reconnues conformes ; l’Église faillirait à sa vocation si elle n’apprenait aux hommes de tous les temps à prononcer les mots du cœur.

Il est vrai que, souvent, l’amour dépasse les limites de la raison, mais ses débordements ne sont-ils pas le signe de sa passion ? L’Église est invitée au courage d’une parole qui soit encore parlante aujourd’hui.

 

Courage d’inventer une action selon l’Évangile. Personne ne peut prétendre qu’il vit tout l’Évangile, mais chacun a vocation d’incarner quelque chose de cette Bonne Nouvelle.

L’Église ne serait plus Église si aujourd’hui des hommes et des femmes, au risque de se tromper, ne cherchaient à traduire dans leur vie personnelle et sociale une Parole qui soit une Vie. La vie d’aujourd’hui pose à l’Église de nouveaux défis : l’Église se faillirait à sa mission si elle ne relevait ces défis pour inventer une figure d’homme contemporain sel l’Évangile.

 

« Courage ! » Mais que serait ce souhait s’il ne pouvait s’appuyer sur une promesse ?

« Courage, je suis à tes côtés. Sois fort, tu verras, les temps sont meilleurs, je le crois ! ».

L’Église a reçu cette promesse : la paix de son Seigneur, l’Esprit Saint, le Défenseur qui nous enseignera tout. Si l’Église n’est pas un monument de pierres précieuses, figé pour l’éternité, c’est bien parce qu’elle est suscitée par un grand Souffle, une respiration qui est sa vie. Dieu est vie, puissance créatrice et création continue.

 

Le Royaume de Dieu est comparable à une semence et la semence est germe… La vocation de l’Église n’est ni le surgélateur, ni le musée ! Ne craignez pas ! l’Église vit et la tradition, mais cette tradition est perpétuelle invention. La fidélité de l’Évangile est une chaine ininterrompue de morts et de résurrections qui assument la croissance de l’Église. Oui, l’Église change ! Oui, et grâce à Dieu ! Si les vieilles écailles ne tombent pas et si n’apparaissent pas de frêles pousses sur le vieux tronc, alors c’est que la sclérose est proche de la mort avec elle…

 

« J’ai vu l’Église, dit le vieux saint Jean : elle est resplendissante de la gloire de Dieu ».

Nous voyons l’Église là où aujourd’hui des hommes et des femmes s’entraînant les uns les autres risquent de donner forme à l’immense amour qui les anime. Ils partagent les mots de tous les jours, ils apprennent à prier avec les mots de Jésus. Ils posent des gestes quotidiens, ils vivent dans l’amour la vie banale des hommes, mais, en cela même, ils donnent chair à la vocation évangélique et inventent, jour après jour, l’humble incarnation de la foi de toujours. « J’ai vu l’Église ! », disait le vieux saint Jean en regardant les lents ajustements de l’Évangile dans la vie bien concrète et souvent difficile des jeunes communautés chrétiennes : elle ne vit que de l’ordre reçu de son Seigneur, un ordre fondé sur une promesse : « Courage ! ».

 

 

Michel Teheux

Cinquième Dimanche de Pâques
Étonnante révolution

L’heure est au testament : Jésus est à la table des adieux.

Déjà le grand conseil a décidé sa mort et sur la colline, aux portes de la ville le gibet d’infamie sera bientôt dressé. C’est l’heure des mots de toute une vie. Le résumé de ce pourquoi on a vécu. C’est la fin d’une vie, au double sens du mot : le terme et la visée.

« Je vous donne un commandement nouveau ! ».

 

Mais comment oser dire à un monde usé que sa nouveauté réside dans l’amour ? Comment proclamer cette parole, contredite par sa stagnation d’un monde où jamais rien ne semble nouveau ? « Je vous donne un commandement nouveau ! ».

Vraiment l’amour serait-il aujourd’hui encore source de renouveau pour toutes choses ?

Apparemment l’amour est usé, malmené, éteint, mort. Alors quoi de neuf sous le soleil ?

 

Regardez Jésus. Le voici à la table des adieux. Table dramatique où le Fils de Dieu vient de se mettre à genoux comme le serviteur. Judas, lui, vient de sortir. Pourquoi ne pas déjouer son plan ? Mais Jésus ira au rendez-vous. L’amour espère tout. Christ ira vers la mort et se livrera à elle. Jusqu’au bout Dieu s’obstinera à parler de vie, de paix et d’amour.

 

Ce soir-là, Jésus a prié et puis il a livré son testament : « Aimez-vous comme je vous ai aimés ! ». Son dernier regard sera encore pour dire la miséricorde ; son dernier souffle murmurera le pardon. Il avait relevé la femme perdue et accueilli les enfants, il avait fait table commune avec les publicains et les gens de petite vertu, sa vie, déjà livrée, avait bouleversé les cœurs et provoqué les « qu’en dira-t-on ? ».

Révolution de l’amour qui ouvre l’avenir : la femme peut vivre à nouveau, Zachée peut encore se réjouir et Matthieu devient disciple. L’amour est plus fort que le péché. Révolution de l’amour, car lui seul peut accomplir quelque chose et changer la face de la terre. L’amour est vainqueur de toute mort.

 

Aujourd’hui nous réaffirmons que l’amour peut changer la terre. Oh ! l’amour ne sera pas un nouveau slogan, aussi vite dépassé que les autres. Car le seul vrai lieu de l’amour se nomme Golgotha et c’est au pied de la croix que nous découvrons l’autre face du monde. Lorsque Jésus, ce soir-là, donnait son testament, il y avait Judas et Pierre, la troupe armée et les prêtres en fureur ; et là-bas, il y avait la colline prête pour recevoir la croix. Lorsque Dieu dit : « Je fais toutes choses nouvelles », nous sommes loin des slogans et des manifestations sans lendemain. L’amour, qui est le testament de Dieu, coûte le prix d’une vie consacrée, livrée à cet amour.

Gloire de l’amour et gloire de la croix, indissolublement liées.

 

Testament… Dernier mot de vie pour résumer la vie…

Mais le testament se fait recommandation et commandement : « Aimez-vous comme je vous ai aimés ! ». L’invitation qui instaure l’ordre nouveau tient en cela : les disciples devront imiter le Maître, le nom de nouveau tient dans ce mot qui a un goût de révolution et d’éternité « comme ». La recommandation deviendra un signe distinctif, un label et une preuve : « Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres ».

 

Comment rendre manifeste la révolution pascale ? Il n’est pas anodin de remarquer que la liturgie pascale, au moment où elle nous ouvre les horizons universels de la mission et du monde nouveau, pascal, ramène au Cénacle, pour le repas testament devenu un ordre de mission. Le monde nouveau, pascal, commence lorsque l’Église accepte en chaque eucharistie d’être l’épouse du Fils bien-aimé, crucifié et relevé de la mort.

Là elle reçoit mission d’aimer du même amour qui fait exister Dieu et de partager ses raisons de vivre. À naître de Dieu et pour Dieu. Notre marque de fabrique, notre label tiennent en ce mot « Aimer ».

Pour la gloire de Dieu et le salut du monde.

 

 

Michel Teheux

Quatrième Dimanche de Pâques
La Parole à tout prix

Le Verbe s’est fait chair, il a planté sa tente parmi nous.

Bonne Nouvelle : Dieu parle, entre en relation. Dieu parle : en lui-même il n’existe qu’en communiquant, Trinité ! avec les autres, Dieu est alliance.

Bonne Nouvelle : Dieu parle et sa parole est promesse de santé pour qui l’accueille et répond : Dieu sauve en nous annonçant que quoi qu’il arrive il continuera à nous parler.

 

Bonne Nouvelle : la Parole se fait chair. Pour dire la qualité et la volonté de la relation qu’il noue avec nous. Dieu devient un des nôtres. Évangile qui prend les hommes là où ils sont, tels qu’ils sont : les malades peuvent être guéris, les boiteux relevés, les pécheurs aimés. Le Pasteur qui incarne la sollicitude de Dieu, berger de son peuple, s’en va à la recherche de la brebis perdue même s’il doit laisser un moment les quelques autres. Le prédicateur de Dieu s’en va jusque dans les ronciers même s’il doit y déchirer sa tunique et lacérer les pieds qui, selon le psalmiste, portent la Bonne Nouvelle ; l’Envoyé se laissera coucher sur un gibet d’infamie pour incarner le soin que Dieu prend des hommes.

 

La Parole prend chair. Le Pasteur, pour témoigner sa sollicitude, n’a que des mots d’hommes, des gestes d’hommes qui vivent de son appel ; Ceux qui le suivent comme bergers de leur vie, les disciples du Maître, les croyants au Dieu de Jésus, portent la responsabilité du surgissement d’un écho de cette parole salvatrice. L’Église, née de la sollicitude de Dieu pour l’humanité, n’a d’autre raison d’être que de porter dans le temps l’écho de cette parole et d’être la cicatrice qui est la marque de cet appel pour tout homme à vivre bien, à vivre mieux.

 

L’Église, héritière de la tradition – de la transmission – de la Parole n’est l’Église qu’en tant qu’appelée. Avant de parler de vocations particulières il faut fermement rappeler que la vie de tout baptisé repose sur un appel : on ne naît pas chrétien, on le devient. L’Église n’est pas le regroupement de gens de bonne volonté, même s’ils prennent comme exemple Jésus de Nazareth, elle est convoquée – c’est son nom : ekklesia assemblée appelée -, elle est la communion de ceux et celles qui se reconnaissent appartenir librement au Christ.

 

L’appel du Christ retentit là où nous vivons ; il s’adresse à ce que nous sommes, avec nos compétences et nos échecs. Il retentit non pour nous sauver nous-mêmes, mais pour faire de nous une caisse de résonance : la Parole doit devenir le trésor de tous.

Pour que l’Église soit cette communion des croyants et pour qu’elle soit la caisse de résonance de la Bonne Nouvelle, des hommes et des femmes acceptent de servir et de veiller à cette double mission : il n’y a de corps vivant que si certains acceptent d’en devenir l’âme, il n’y a de groupe social sans animateurs.

 

Ce dimanche, nous prions pour que l’Église soit suffisamment une communion de croyants pour que, en son sein, certains acceptent de relever le défi de l’aider à vivre. La Parole ne sera parole que si aujourd’hui les croyants prennent la parole et que si certains acceptent de convoquer leurs frères. La Parole ne sera salutaire, Bonne Nouvelle, événement, que si aujourd’hui les croyants sont témoins d’espérance pour le monde et que si certains acceptent de provoquer leurs frères aux utopies du Royaume.

 

L’Église dignité de l’Église, son honneur, c’est d’être l’écho actualisé de l’annonce de Jésus de Nazareth, Fils de Dieu, Sauveur. Sa dignité institue sa responsabilité : elle doit, à tout prix, donner à entendre la Parole.

 

 

 

Michel Teheux

Troisième Dimanche de Pâques
Paix à vous !

« Alors Simon-Pierre passa son vêtement et il se jeta à l’eau… »

Il flotte dans ce matin de printemps comme un air d’exagération, un élan qui mène au-delà du raisonnable. On pressent que quelque-chose s’est passé, qu’il est arrivé quelque-chose qui fait perdre la tête, une passion qui bouleverse les évidences et convertit les valeurs.

« Pierre, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » S’il s’agissait de fonder l’Église sur la pierre de la raison, ce n’est pas ainsi qu’on parlerait : il est bien connu qu’en affaires, « le trop nuit en tout » ! On ne peut élaborer des programmes de redressement économiques sur la prévision de pêches miraculeuses et quand on se retrouve devant le Grand Conseil, accusé de jeter le trouble dans la population, il conviendrait de plaider les circonstances atténuantes et de mettre de l’eau dans son vin ; Quand je vous disais que flottait ce matin un air d’exagération et de déraison… Le jour de la Pentecôte, la foule accusa les apôtres d’être ivres de trop de vin tant ce qu’ils disent est au-delà de la raison !

 

« Pierre, m’aimes-tu ? Et toi, toi, et toi, m’aimes-tu ?

C’est le petit matin, sur le bord du lac de Galilée, les montagnes de Transjordanie deviennent roses puis ocres avant d’éclater de blondeur.

L’Église, qui mène sa barque au grès des siècles et de l’histoire, se retrouve bredouille : il faudra refaire les plans et mieux étudier les bans de pêche et de poissons…

C’est le petit matin avec des relents de nuit.

 

C’est le petit matin, on n’y voit pas très clair. Quand Jésus quittera les siens on pourra se demander si c’est bien vrai et si la raison ne s’est pas laissée égarée par des coups au cœur, n’a-t-on pas rêvé ?

Et pourtant 153 gros poissons, une plénitude, un feu de braises et un goût de pain sur les lèvres seront là pour attester qu’il est passé.

Et qu’il s’est passé quelque-chose.

Et surtout, dans la mémoire de Pierre, il y a cette triple question, et cette triple réponse, audacieuse, éperdue, qui a fait place au triple reniement et à la triple négation : « Je t’aime ».

 

C’est le petit matin, on n’y voit pas encore très clair et dans le cœur l’amour ose donner une réponse aux questions de la foi.

Qui donc a préparé ce feu et ce repas ?

Qui est-il donc cet homme sur le rivage qui vous demande : « M’aimes-tu ? »

C’est le petit matin et dans le clair-obscur d’un soleil levant l’Église s’abandonne aux mots de l’amour et de la foi.

Car la foi n’est pas surconsommation de certitudes ; Elle est fragile et se nourrit d’un peu de pain, de quelques mots amoureux.

La foi n’est pas un programme ou une évidence, elle ose se risquer sur l’annonce d’une pêche miraculeuse.

Elle est de l’ordre du cœur, non des démonstrations, de la rencontre qui convertit, non des ajustements calculés.

 

Au petit matin, il y a, pour susciter la foi, l’élan du cœur, du disciple bien-aimé : « C’est le Seigneur ! ».

Un cri jaillit du cœur de Jean, un cri traversant tout le nouveau testament : Christ est Seigneur.

L’écho en est vaste dans le temps et dans l’espace. Il a rempli tout l’univers et transforme le cours de l’histoire.

Aujourd’hui encore il résonne dans notre assemblée pour faire vibrer nos cœurs en harmonie avec lui.

Il ne s’épuisera pas ce cri de la reconnaissance. Il se transmettra d’âge en âge, jusqu’à ce qu’il soit devenu l’action de grâce de toutes les créatures réconciliées dans le Christ.

 

« C’est le Seigneur ! » Au petit matin, tandis que les collines de Jordanie deviennent roses au soleil levant, l’Église s’abandonne à l’élan de son cœur et de sa foi.

Face aux procès des hommes forts de leurs certitudes et de leurs évidences, assurés de leurs calculs et de leurs programmes, l’Église ressuscite au bord du rivage du lac de Galilée, car là, à chaque génération, des hommes et des femmes entendent quelqu’un leur demander : « M’aimes-tu ? »

Des hommes se jettent à l’eau et n’ont rien d’autre à dire pour s’expliquer que ceci :

« Tu sais bien que je t’aime ».

Et sans rien demander de plus, Jésus leur dit simplement « Venez déjeuner ».

 

Dans le clair-obscur du matin naissant, nous n’avons pour assurer notre foi balbutiante que cette invitation : Venez tout est prêt pour le repas. Le goût du pain et la mémoire de notre cœur sont les seuls appuis de ce qu’affirme notre cœur, car rien ne pourra nous empêcher de dire, dans nos joies et dans nos peines : « C’est le Seigneur ! ».

 

 

Michel Teheux

Deuxième Dimanche de Pâques
Paix à vous !

Ils se sont verrouillés, toutes portes fermées ; la crainte étouffe les frères. Mais quelques semaines plus tard ils seront sur les places publiques et dans les assemblées pour dire au peuple leur foi. Que s’est-il passé ?

Ils étaient morts de peur ; le froid du tombeau avait glacé leur refuge depuis le vendredi où la pierre avait muré leur rêve.

 

Ils s’étaient enfermés… En ruminant leur mésaventure, ils se détruisaient, l’espérance les avait quittés et leur vie s’en allait ; L’homme n’est pas fait pour s’enfermer, végéter, mourir.

Que s’est-il donc passé ? Quel souffle nouveau a libéré une poignée d’hommes tristes comme un soir d’enterrement… ?

Il a suffi d’un mot pour que tout recommence !

« Shalom !  La paix soit avec vous ! » Il a suffi d’un mot qui redresse et l’espérance s’est relevée, ressuscitée.

 

Je vous donne la paix, avait Jésus, non comme le monde la donne. Ce soir-là, Jésus était au milieu d’eux comme une explosion qui fait sauter les verrous, ceux des esprits et ceux des cœurs.

 

Mais aujourd’hui comme hier la peur tenaille encore les chrétiens. Peur du monde, dont il faut se garder, car se risquer, dit-on, c’est déjà prostituer sa foi…

Peur de la nouveauté, et on préfère se replier sur la doctrine en oubliant la force vive de l’Évangile…

Peur de dénoncer ce qui avilit l’homme, crainte de contester ce qui le diminue…

Peur qui se voile sous le masque pudique de la prudence ou de la diplomatie…

 

« Shalom ! » Ce soir-là, ils sont nés, car les portes se sont ouvertes pour laisser entrer l’air frais de l’extérieur.

« Shalom ! » La paix que Jésus apporte ne peut s’accommoder de la peur qui bloque la respiration au fond de la gorge.

La paix vit de la joyeuse inconscience de celui qui vit et croit ; elle a l’audace de celui qui a expérimenté l’invisible.

La paix se laisse porter par le souffle de l’Esprit.

 

« Shalom ! » C’est le mot qui fait vivre l’Église au matin de Pâques ; le mot des premiers jours, du premier jour de la semaine, le souhait des temps nouveaux.

Et sil l’Église ne consacrait pas ce premier jour de la semaine à s’entendre souhaiter le salut de la paix, si l’Église n’avait plus le dimanche pour se rassembler et pour aviver son espérance, vite elle sombrerait dans le tourbillon des semaines qui se succèdent sans aller vers un but.

Premier jour, celui des commencements et de la Genèse, premier jour qui relance la suite des autres et les sauve de l’enchainement infernal du temps.

« Shalom ! » C’est le mot du dimanche !

 

C’est le mot de la reconnaissance pour la première Église, lorsque les croyants n’avaient qu’un seul cœur et une seule âme. Ils mettaient tout en commun parce que désormais ils avaient pour unique bien cette Paix offerte. Cette grâce du premier jour.

« Shalom » est l’autre nom de l’Eucharistie puisque la fraction du pain est réconciliation des frères et générosité de Dieu.

 

« Shalom ! » Il a suffi d’un mot pour que tout recommence.

La foi s’épanouit dans la paix d’un cœur qui, sans preuve ni démonstration, se sent aimé et capable d’aimer.

La foi est comme la vie, qui meurt emprisonnée si elle n’ose plus rêver.

« Shalom ! » Un mot redresse les têtes courbées ; la vie est possible puisque le rêve n’a pu être brisé par une pierre roulée.

L’amour est possible puisque Dieu est fidèle à ses promesses.

« La paix soit avec vous ! »…

Un mot fait éclater les verrous mortels, et la foi libérée peut renaître.

 

 

Michel Teheux

Dimanche de Pâques
"La rumeur de Pâques"

Pâques, la rumeur grandit.

Des hommes et des femmes attestent que la vie a du sens. Des hommes et des femmes donnent leur foi en cette nouvelle qu’ils ont reçue et accueillie : un homme, quelqu’un de notre histoire, est plein de vie.

Et croyant en cette annonce incroyable, ces hommes et ces femmes osent dire : nous croyons à la vie. Même si, ô combien douloureusement évidente, les forces de mots nous emprisonnent encore ; même si, de manière ô combien tragiquement évidente, le calvaire est encore présent dans nos histoires personnelles et collectives, nous osons dire ce matin nous croyons à la vie.

Pâques, la rumeur, à nouveau, s’amplifie.

Et elle s’emballe : il est urgent de dire. C’est pourquoi tout le monde court : Marie-Madeleine comme Pierre et Jean.

Pâques doit emballer, séduire, étonner, se donner à entendre. Pâques n’est pas à usage interne de l’Église : elle est la promesse faite au monde.

L’annonce pascale et l’espérance qu’elle promeut ne sont pas à l’usage interne elles sont pour le monde. Nous croyons fermement, en l’homme, en tout homme, en tout l’homme. En nous, le monde apprend que la mort – mort physique, la déchéance morale ou spirituelle, l’exploitation sociale, la désespérance personnelle ou collective – en nous, le monde apprend que la mort n’a pas le dernier mot, que la mort – tout mort - est contre nature.

Portés par notre foi en cet Homme que nous confessons vivant, le premier des vivants, nous faisons pour le monde le pari de la vie : « L’homme pour l’homme » n’est pas seulement un slogan, c’est notre engagement pour le monde. Parce que nous essaierons d’aimer à l’image de Celui qui nous a tant aimés, nous attesterons que tout amour – aussi fragile soit-il – est déjà victorieux, que toute recherche d’humanité, aussi aléatoire soit-elle, est déjà enfantement de l’homme parfait.

Parce que nous serons artisans de l’espérance suscitée par celui qui s’est révélé le Premier-Né du monde nouveau, nous manifesterons qu’il y a plus dans l’homme que l’homme ne peut rêver.

Ce matin nous recevons le devoir de faire Pâques : il faire courir Pâque à travers toutes les réalités humaines pour que l’homme ne désespère jamais de l’homme.

Pâques n’existe que lorsque, par la grâce de la lumière que nous avons accueillie, nous devenons pour le monde des passeurs de vie, des passeurs d’espérance.

 

Non pas que nous prétendions que tout est évident en notre foi. La vie que nous construisons est malmenée, la libération dont nous sommes les artisans est marquée par tant de chutes et de retours en arrière, d’impasses et de chemins de traverse. La lumière que nous souhaiterions transfigurante a tant de mal à lutter contre les désespérances et parfois même le désespoir.

Nous n’éliminions pas à bon marché le tragique de l’existence.

Avec le non-croyant nous sommes confrontés à l’absurde, acculés à la souffrance, au vide.

Nous croyons seulement, auprès du tombeau, nous croyons humblement qu’un monde nouveau est né puisqu’un homme a été arraché aux puissances de mort.

Pâques n’existe que dans l’humilité du témoignage. Partageant les mêmes questions, affrontant les mêmes désarrois et les mêmes échecs que tous les hommes, partageant aussi leurs espérances et leurs combats, nous qui avons été baptisés dans la mort et la résurrection du Seigneur, humblement mais fermement, nous attestons la dimension sacrée de tout geste de vie. Désormais consacré dans la victoire pascale tout geste porteur de vie incarne la révolution du tombeau trouvé vide par deux ou trois femmes encore apeurées. Tout geste qui est porteur de vie a, nous l’attestons, valeur d’éternité. Tout geste qui engendre la mort, celle des corps et celle des cœurs, tout geste qui veut détruire l’espérance n’est pas digne ; pas digne de Dieu, pas digne de l’homme.

Pâques, elle court, la nouvelle qui ressuscite, qui suscite à nouveau la vie. Elle court, la nouvelle de la grandeur insoupçonnée de gestes qui paraissaient dérisoires. Des gestes humbles : la sollicitude pour les exclus, la main tendue vers le délaissé, le sourire qui essuie les larmes, la compassion pour le souffrant, le partage qui rompt le cercle infernal de l’injustice.

Ils ont l’humilité de Pâques. Ils sont sacrés parce qu’ils nous permettent de croire encore. De croire malgré tout. Ces gestes de vie incarnent le tombeau trouvé vide. Car aujourd’hui encore c’est Pâques…

Michel Teheux

Veillée Pascale
Les pas de Pâques

Ils ont résonné dans les rues de Jérusalem, les pas pressés des trois femmes qui se faufilaient au tombeau pour embaumer le corps de Jésus.

 

Dans la lumière du matin naissant, les femmes croient rêver, la pierre scellée du tombeau a été roulée. Ce n’est que le début de leurs frayeurs. Dedans, un jeune homme en blanc leur annonce que le Crucifié n’est pas ici et qu’il faut aller dire la nouvelle.

 

Bien loin d’être un récit descriptif de ce qui s’est passé ce matin-là aux portes de Jérusalem, bien loin d’être un reportage circonstancié et anecdotique, le texte devient une provocation : la provocation qui est la mission de Pâques. Il faut transpercer les images pour dévoiler ce qu’elles veulent esquisser, il faut dépasser les mots pour rejoindre le sens auquel ils initient : Pâques est au-delà du dit et du visible. L’homme en blanc est l’initiateur de ce que le cœur de femmes aimantes est appelé à croire : la terre s’ouvre au ciel ; dans ces paroles venues d’Ailleurs, l’Ultime parole.

 

Ils ont résonné dans les rues de Jérusalem, les pas pressés des trois femmes se faufilant vers le tombeau : Pâques commence avec cette espérance au-delà de toute espérance : l’espérance qui s’appelle amour et passion. Pâques commence avec la passion de trois femmes qui ne peuvent accepter que le dernier mot sur Jésus, le prophète de Dieu soit une pierre roulée d’un tombeau scellé. Pâques commence avec le déni de la Passion : le dernier mot de Dieu sur Jésus ne peut être le silence du Golgotha.

 

Ils ont résonné dans les rues de Jérusalem, les pas pressés. Ils ont porté deux ou trois femmes aimantes au-delà des évidences des hommes. Ils les ont portées plus haut : ils ont élevé leur cœur jusqu’aux secrets de Dieu. L’homme en blanc les interroge pour les conduire jusqu’à ces sommets : « Vous cherchez Jésus, le Nazaréen, le Crucifié ? Il s’est relevé ». Les femmes venaient au tombeau faire un dernier adieu pour se résoudre à l’incontournable évidence et à l’irrémédiable perte. Les pas pressés les conduisaient au tombeau pour la signature de leur impuissance.

La pierre basculée annonce un antre basculement : Dieu ne se solidarise pas avec les bourreaux, mais avec la victime pendue au bois. Leur pèlerinage de mort s’inverse en refoulement vers la vie. Venues comme des femmes aimantes pour l’onction de leur mort, elles sont expulsées de ce creux du rocher, du ventre de la mort. Le corps introuvable de Jésus les projette dans une nouveauté de vie. Entrées pour soigner un gisant, elles sont interpellées par un homme debout. Au lieu du corps, c’est une parole qui emplit l’espace. Et cette parole les chasse de la tombe, les déloge de la mort qu’elles ont en elles.

 

Ils vont résonner, leurs pars, dans Jérusalem : elles sont expulsées du cimetière pour être renvoyées aux vivants. « Dites ceci à Pierre et aux disciples : il vous précède en Galilée ». La nouvelle à faire passer aux disciples ne concerne pas l’alliance du corps mais le lien nouveau de la présence. Le message n’est pas que le corps a disparu, mais que Jésus est à chercher ailleurs, du côté des vivants.

 

Ils vont résonner leurs pas, dans Jérusalem, messagers de vie. Au tombeau ouvert, qui est bien plus que le tombeau vide, les femmes reçoivent vocation de faire Pâques. Et l’écho de leurs pas nous met en route : cette nuit dans nos gestes qui ont traversé le temps – chanter, s’assembler, écouter, prendre du pain, faire jaillir le feu et la lumière -, cette nuit, pas des mots dont nous sommes les héritiers, nous avons été remis en marche. Dieu est, pour nous, du côté des vivants, de ceux qui vivent, de ceux qui laissent résonner l’écho de la nouvelle du tombeau ouvert : Christ est vivant, le Premier Né d’une multitude.

 

Ils résonnent jusqu’à nous les pas des femmes courant vers le Cénacle encore clos, par la peur et par les évidences mortifères. Ils nous élèvent, jusqu’à l’annonce qui nous ressuscite : Christ est vivant. Ils nous portent en avant, les pas du matin de Pâques. Parce qu’il nous est dit que la vie est désormais notre promesse. Même si, de manière ô combien douloureusement évidente, les forces de mort nous emprisonnent encore, même si, de manière ô combien tragiquement évidente, le calvaire est encore présent en nos vies personnelles et collectives.

 

Ils nous portent, les pas de Pâques !

Et il nous faut courir.

Car, cette nuit, l’annonce pascale et l’espérance qu’elle promeut ne sont pas à usage interne : elles sont pour le monde. Cette nuit notre étonnement, joint à celui des saintes femmes, est bonne nouvelle pour la terre entière : nous devenons, par la grâce de Dieu, la conscience vive de ce qui lui est déjà donné ; en nous, le monde apprend que la mort – la mort physique, la déchéance morale ou spirituelle, l’exploitation sociale, la désespérance collective ou personnelle, - en nous, le monde apprend que la mort – toute morte – est contre nature.

Ils nous portent, les pas de Pâques. Pour que nous osions nous relever. Nous n’éliminons pas à bon marché le tragique de l’existence, nous sommes toujours confrontés à l’absurde, acculés à la souffrance, au vide et au doute. Mais, en quittant le tombeau ouvert, nous croyons seulement, nous croyons humblement qu’un monde nouveau est né puisqu’un homme a été arraché aux puissances de mort. Le croyant n’en finit pas de roder autour de ce qui s’est passé dans l’aube indécise d’un dimanche matin, autour d’une origine imprenable qu’il faut renoncer à interpréter pour se laisser interpréter par elle.

 

Il nous faut courir, les pas de Pâques pour nous vouer à la vie et nous donner vocation de résurrection, pour faire de nous des vivants.

Ce matin, comme ce matin-là à Jérusalem, ce matin – oui ce matin car dans nos chants, notre prière, notre assemblée, - la nuit – la nuit du monde – s’est ouverte à l’aurore – ce matin donc, portés par nos alléluias joyeux et éclatants nos pas font résonner le monde et commence à s’esquisser la danse qui deviendra la fête de noces éternelles, la danse de la vie.

Aujourd’hui galope Pâque.

 

 

Michel Teheux

Vendredi Saint

À l’ombre de la croix : nos croix et celles des hommes.

Multiples. Démesurées,

Échecs, incompréhensions.

Souffrances morales et physiques.

Déchéance et poids de la vie.

Mort d’un proche et désillusions qui nous jettent par terre.

Perte des raisons de vivre ou dignité bafouée,

Fatalité du désenchantement de lendemains annoncés prometteurs et érosion de l’espérance malmenée au quotidien.

Notre existence ne s’écrit-elle pas si souvent – et souvent sans que nous puissions le prévoir, - en termes d’épreuves ?

 

Faut-il encore insister et pointer d’un doigt accusateur la faim qui dévore des multitudes, l’extermination de tous les gêneurs, les guerres que l’on prétend toujours justifiées, voire saintes, les libérations qui ont peine à voiler les dominations, la puissance des puissants et la misère des misérables instituées en ordre mondial ?

L’histoire crucifie l’homme : quelques que soient les variétés des scénarios c’est toujours la même histoire.

 

En dehors de la ville, à côté de la décharge communale, une croix.

Pour reconnaître les autres.

Pour transfigurer les autres.

 

Une croix pour reconnaître les autres.

Ce serait mensonge et tromperie que de regarder aujourd’hui vers le Golgotha sans épouser les déchirements des cœurs désespérés et les révoltes des vies malmenées, sans dénoncer tout ce qui diminue ou avilit la dignité d’un homme ou de tous les hommes. Nous ne pourrons célébrer le Vendredi Saint sans être compagnon de douleur, de désespérance, de révolte.

 

Accusé d’incitation à la rébellion et de blasphème, Jésus meurt comme un brigand, comme un terroriste. Sur une croix. Levant les yeux vers la croix, nous recevons vocation d’agitateur. Portant comme signe de reconnaissance la croix, nous recevons vocation de dénonciation. Nous recevons une croix pour reconnaître toutes les croix et nous dresser contre ce qui fait que l’homme, en nous et autour de nous, est trop eu homme, trop mal homme, tout ce qui accable ou anéantit l’homme, tout ce qui fait que l’homme n’est pas aimé ou mal aimé.

 

Nous recevons ici vocation à être identifié à l’homme défiguré, à celui-là qui n’a même plus apparence humaine pour, en cela même, nous entendre dire le jugement de Pilate : « Voici l’homme ! ».

Douloureusement, tragiquement, lucidement nous regardons ce soir vers un gibet d’infamie pour devenir les frères de tous les crucifiés.

 

Nous regardons vers la croix pour devenir plus humain et des agitateurs d’humanité revendiquée.

Mais aussi pour être des découvreurs : la croix du Vendredi Saint, pour toutes les croix qu’elle condense, devient passage. Pâque.

 

L’innocent persécuté, mis au rang des méchants et des mauvais est aussi, en en cela même, à nos yeux de croyants le Sauveur. L’heure de la déréliction la plus extrême est aussi, et en cela même, à nos yeux de croyants l’heure de la gloire et du jugement de Dieu sur l’histoire personnelle et collective des hommes.

 

Nous regardons la Croix au nom de tous les hommes, au nom de tous ceux que nous reconnaissons nôtres, au nom de tous les nôtres. Pour transfigurer leurs croix devenues nôtres.

Nous osons dire, parce que nous contemplons la croix : le cri des malheureux criant vengeance au ciel est synonyme d’une révolte de Dieu lui-même.

Nous osons voir, parce ce que contemplons la croix, un au-delà des déchéances physiques et morales.

Nous osons combattre, parce que nous contemplons la croix, même désespérément, toutes les défigurations de l’homme.

 

Au pied de la croix si nous sommes appels à être des agitateurs d’humanité revendiquée, nous sommes aussi appelés à devenir les prophètes d’un Dieu crucifié et, croyant en ce Dieu là, à espérer contre toute espérance au nom et au bénéfice de tous les nôtres. Au pied de la croix nous recevons vocation à croire en l’homme envers et contre tout. Parfois même contre l’homme mais jamais contre Dieu puisque, depuis les jours du Golgotha il n’y a d’autre Dieu qu’un Homme en croix.

 

 

Michel Teheux

La Cène du Seigneur
A-Dieu

Déjà, la nuit enveloppait la ville et le bruissement des pèlerins de la Pâque atteignait par moment la chambre haute où les Douze venaient de s’attabler avec Jésus. Un air de fête imprégnait toutes choses, un chant de libération fait des souvenirs patinés par le culte.

Avant de mourir, Jésus tient à célébrer la pâque avec ses disciples. Il sait que l’Heure est venue, et ses paroles sont imprégnées de cette certitude. Tout est accompli : tandis qu’il reste encore maître de ses gestes, Jésus donne sens à la mort qui va lui être imposée.

Demain « on lui prendra la vie », aujourd’hui il a donné lui-même. À ceux qui mangent la Pâque en souvenir du chemin qui alla d’Égypte jusqu’à la Terre promise au travers du désert, il donne sa propre Pâque pour qu’ils fassent mémoire du chemin nouveau qui va de la mort jusqu’à la vie : Jésus livre lui-même son corps et son sang sous le signe du partage du pain et du vin ; ainsi, sachant qu’il va être offert à la mort pour que vienne le Royaume de Dieu, il devance l’heure où il deviendra l’enjeu du procès des hommes. Geste prophétique qui contient déjà une efficacité réelle pour ceux qui l’accueillent dans la foi.

« Ceci est mon corps » ; le corps de Jésus est ce morceau de pain, partagé et distribué ; le corps de Jésus n’est donné que déjà promis à la mort, en signe de la parole maintenue jusqu’au bout : « Il n’y a pas de grand amour que de donner sa vie pour ses amis ».

 

Le signe du monde nouveau ne sera pas une conspiration contre l’ordre établi. On ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres Dieu n’établit pas son règne avec puissance, mais dans la dérision d’un gibet d’infamie. Dieu libère son peuple en se laissant attacher sur une croix. Le signe du monde nouveau, c’est le sang versé, témoin d’une vie livrée sans réticence. Le signe des derniers temps c’est un peu de pain rompu, ferment d’un monde uni dans une communion sans précédent. Le signe de l’alliance, c’est un Dieu qui a partagé la vie des hommes, jusqu’au bout : leur pain est devenu pain qui est sa vie en partage. La table dressée sera désormais une communion à la vie livrée du Serviteur qui consacre sa vie pour le salut du monde.

 

Ce soir, Jésus, en un geste qui résume toute son existence, inscrit dans le pain et le vin des signes de son amour sans retour. Invités à la table de l’à-Dieu, nous sommes consacrés pour aimer. Nous faisant communier à sa vie livrée, Jésus nous ordonne ce qu’il nous donne. Nous sommes ordonnés à donner. Voilà le sacrifice de la Messe.

 

Le signe de l’alliance, c’est un peu de pain rompu en gage d’une vie consacrée à l’amour. Le signe du salut, c’est un rabbin agenouillé devant ses disciples pour leur laver les pieds. Car le geste de l’eucharistie appelle le geste du serviteur. Il n’y a pas d’eucharistie sans vie eucharistique. Il n’y a pas de communion sans que le pain partagé ne devienne source d’engagement à la construction d’un monde de communion et de fraternité, de justice et de paix. L’eucharistie est viatique, nourriture pour la marche et le passage. Le geste reçu en testament est lié pour toujours aux paroles du Serviteur : « Aimez-vous comme j’ai aimé ».

L’eucharistie est passion, don sans retour et engagement enthousiaste. L’alliance est nouée dans le passage, la pâque, de l’amour. Dans quelques heures, l’amour sera plus fort que la mort, et tout sera prêt pour la résurrection.

 

 

Michel Teheux

Homélie pour le Cinquième Dimanche de Carême
« Ne nous souvenons plus d’autrefois » (Isaïe 43, 18)

Regardez-la, cette malheureuse ! On la jette aux pieds de Jésus pour qu’il ratifie la sentence prononcée contre elle. Elle a perdu son air hautain et n’ose plus relever la tête. Elle a péché ; elle a transgressé la loi, et la loi ne peut plus rien pour elle. La loi peut dénoncer le péché ; elle ne peut rien pour le pécheur. Cette femme est réduite à son péché et ne peut plus vivre.

 

Ils la jugent, eux, ces pharisiens et ces hommes de loi. Forts de leur savoir, fort du bon droit qu’ils doivent défendre, ils se sont institués ses censeurs et ils la réduisent à ce qu’elle a fait : elle, elle ne compte pas, elle n’est même plus une personne, tout juste la fautrice, celle qui met à mal l’ordre de la loi.

 

Mais, regardez aussi Jésus. Il dénonce le jugement. Son astuce est d’aborder les pharisiens non sur le terrain où ils attaquent, mais sur celui de leur propre conduite : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ! » Jésus démasque l’homme et déboute l’accusation : nu n’est indemne, ni innocent. Tous sont coupables si on retient les principes et la froideur de la loi. Tous sont des accusés potentiels et nul ne peut échapper au « grand inquisiteur ».

 

« Femme, t’ont-ils condamnée ? Moi, non plus, je ne te condamne pas ». Jusqu’alors, personne ne lui avait parlé. On avait parlé d’elle, de son péché. Maintenant, quelqu’un lui adresse la parole sans l’identifier à sa faute : « Femme ». Son péché n’est pas excusé ; on ne fait pas « comme si », mais simplement, elle est appelée « Femme ». Pour quelqu’un, elle existe encore. Malgré sa faute, au-delà de sa faute, dans sa faute elle-même.

 

« Va ! »… Lui, au lieu de l’emprisonner dans ses erreurs ou dans la fatalité de l’existence, au lieu de la faire mourir sous le poids de jugements sans âme, avant de la tuer sous les coups de pierres, lui, il lui dit le mot de la vie et du renouveau possible : « Va ! ». C’est le mot de la vocation ; Elle n’est plus l’adultère honnie, elle peut devenir le disciple qui se met à l’écoute de l’Évangile. Parce qu’elle a été regardée, sans mépris et sans excuse, en ce qu’elle est, « femme ».

La séductrice a été séduite. Elle qui passait son temps à « prendre les hommes », elle est saisie par un amour qui l’éveille à elle-même, à plus qu’elle-même, à ce qu’elle peut devenir.

 

L’alliance que Dieu veut nouer avec nous est création : « Ne songez plus au passé ! ». Tendus vers l’avant, courrez vers le but ! Notre modèle n’est pas dans un passé d’innocence illusoire, un paradis perdu ; notre modèle, c’est le Christ ressuscité, vivant. Nous ne sommes pas des hommes déchus, mais des êtres en construction, c’est l’homme que Dieu veut faire advenir. Au-delà de tous les regrets stériles, de toutes les contritions qui ne sont que l’enregistrement de ce que nous avons été et de ce qui est dépassé. Notre conversion de carême s’écrit en termes de futur et d’espérance : « Va ! ».

 

La loi ne pouvait sauver la femme jetée aux pieds de Jésus, elle l’emprisonnait, la jugeait, la tuait. Seul, l’amour qui se fait silence, pouvait la relever, la ressusciter. Seul, l’amour peut mettre debout car, lui seul, au-delà de tous les crimes et toutes les fautes, au-delà de toutes les infidélités et les manquements, peut affirmer en vérité : « Je ne te condamne pas, va ! ».

Oui, « va !, j’espère en toi, pour nous ». L’amour se nierait lui-même s’il n’était relevailles : c’est pour lui-même que Dieu espère encore en nous.

 

Le procès de Jésus a déjà commencé. L’opposition s’est resserrée autour de lui et l’étau risque à tout moment de se refermer sur lui. L’heure de son jugement a commencé avec l’instruction ouverte contre la pécheresse publique. On ne sauve pas la vie des autres sans donner la sienne. Lorsqu’il relève l’accusée, Jésus est déjà sur le Mont des Olivier. En fait, le jugement est déjà prononcé : on tuera le libérateur, tandis qu’il ouvre la voie du salut et du pardon.

 

Frères, Pâques est proche. C’est la fête du jugement, car le jugement de Dieu, c’est la victoire de Pâques. Quand le passé s’éveille au renouveau, lorsque le péché reste au fond du tombeau et que nous nous dressons pour regarder l’avenir. Écoutez le Christ vous dire : « Moi non plus, je ne te condamne pas ». Ne restez pas dans la poussière, les yeux rivés sur votre péché, car Dieu vous appelle. « Ne songez plus au passé ! » Dieu vous le dit et vous avez désormais vocation de le manifester. Vous avez vocation de libérateurs : trop de vies sont cassées, désespérées parce qu’un jour, quelqu’un a fait peser sur l’autre le fardeau de ses reproches, l’accablement de ses commentaires ou de ses médisances. Nous avons reçu vocation de Pâques : « Va ! » est, pour nous, un devoir.

 

 

Michel Teheux

Homélie pour le Quatrième Dimanche de Carême
« Laissez-vous réconcilier » (2Co 5, 20)

Un homme avait deux fils… De toute évidence, le plus jeune est une fripouille. Même son retour à la maison est fondé sur l’intérêt. Mais, laissons-là ce fils prodigue, car c’est au Père que la parabole s’intéresse.

 

Il faut le constater : la finale de la parabole de Jésus est invraisemblable. Aucun père n’aurait agi de telle manière. Ce qui est inattendu, ce n’est pas que le père accueille le fils, c’est qu’il fasse la fête.

 

Recevoir le fils, tout oublier, recommencer comme avant : c’est encore dans l’ordre… Mais faire la fête, tuer la bête qu’on gardait pour les grandes circonstances, donner au fils une robe neuve, un anneau et des chaussures, comme pour un mariage fastueux… Tout cela dépasse l’imaginable.

 

Si la parabole se termine de façon invraisemblable au regard de notre expérience, c’est qu’il ne s’agit pas de parler de ce qui est coutumier aux hommes. L’historiette nous parle de Dieu. C’est lui, le père prodigue qui court vers l’enfant perdu, se jette à son cou, sans explication, sans reproche.

 

Pour dire qui est Dieu, Jésus ne peut que nous raconter une histoire pour nous convier à communiquer à l’expérience qu’elle raconte. Dieu est tellement différent de ce que nous pensions que nous ne pouvons découvrir son visage que dévoilé dans une évocation qui nous appelle à expérimenter l’alliance désirée par Dieu.

 

Dieu est extravagant : il se précipite sur le chemin de terre et ouvre une fête folle. Seul, Jésus, venu en ce monde, pouvait parler ainsi de Dieu : il parlait d’expérience.

L’expérience de jésus… Il voyait des pécheurs qui entendaient sa voix : Matthieu, Zachée, la Madeleine partageaient sa table, des publicains accueillaient l’annonce du Royaume et tant de marginaux et de rejetés accouraient vers lui. Les retrouvailles du berger et de la brebis perdue, le retour de l’enfant lointain, Jésus les a vécus. Et la recherche fébrile de la ménagère, il l’a expérimentée dans l’élan de son propre cœur, vers tous les enfants perdus d’Israël. La parabole, Jésus la vit. En la racontant, il invite ses auditeurs à reconnaitre l’action de Dieu dans les gestes désarçonnants qu’il pose, là ou beaucoup criaient au scandale.

 

Car Jésus rencontre aussi le fils aîné de la parabole lorsqu’il affronte les scribes, les pharisiens, les juristes, les prêtres carapaçonnés dans leurs idées et dans leurs vertus. Ils estiment avoir des droits sur Dieu puisqu’ils le servent jalousement. Ils ont fait de Dieu un Dieu ordinaire. Pour eux, Dieu doit se comporter comme un Dieu doit se comporter.

 

Mais Jésus comprend le fils aîné : on lui avait prêché la modération depuis des siècles ; on lui avait répété qu’il devait faire attention puisqu’il était la part choisie de Dieu ; on lui avait appris à épargner. Et voilà maintenant que son Père se met à dépenser le fruit d’une entreprise où lui, le fils aîné, a donné de lui-même…

 

Parabole aux multiples sens que celle du Père miséricordieux :

Elle nous montre le visage de Dieu. Elle nous révèle ce que nous sommes pour lui. Elle nous montre que notre conversion n’est pas une ascèse morale, mais la réponse à une passion, il n’y a pas de conversion en dehors d’une passion partagée. La foi en ce Dieu-là est synonyme d’amour et c’est cet amour, pauvre sans doute comme tout amour, mais aussi passionné comme tout amour, qui nous fera faire des folies pour Dieu. L’alliance ne peut s’écrire qu’en termes de démesure.

 

Robe, anneau, sandales, repas de fête, tout nous montre qu’une nouvelle alliance va être célébrée. Extravagance de Dieu qui ne connaît que la folie de l’amour : il anéantit le monde ancien et il dit : « Faisons la fête ! ».

 

C’est bien pourquoi aussi notre foi est source de joie. Non de joie calculée, programmée, mesurée, mais de joie née d’une séduction, d’une joie irraisonnée et irraisonnable : « Réjouissez-vous avec moi… » Dans chacune des paraboles de Lc 15, le moteur de l’histoire, c’est ce qui est perdu, puis retrouvé. Mais l’essentiel est l’attitude du personnage qui, à cause de l’unité retrouvée, va rassembler serviteurs, amis et voisins, pour festoyer et se réjouir.

Le secret de l’alliance n’est rien moins que ceci : Dieu a créé l’homme pour la joie, pour sa joie.

Et, s’il est vrai que le cœur de l’homme est inquiet tant qu’il n’a pas trouvé Dieu, il est plus vrai encore que le cœur de Dieu est inquiet tant qu’il n’a pas trouvé l’homme. L’homme s’habitue à la tristesse, Dieu jamais : Dieu à l’envers. La joie de pardonner est la plus forte joie de Dieu. Alors, enlèverez-vous à Dieu sa seule joie, qui est d’aimer ? En ce dimanche, il nous faut décider d’entrer dans la folie de l’amour, sans raison, pour la seule joie de nous laisser aimer, tels que nous sommes.

 

« Frères et sœurs, nous vous le demandons : laissez-vous réconcilier avec Dieu ! » Entrez dans la fête, au lieu d’annoncer devant Dieu les bêtises que nous dictent les remords. Notre Dieu est un Dieu de profusion en gaspilleur, et il vous dit : « Vite, mangeons et festoyons : vous étiez morts mais, en mon Fils, vous êtes une créature nouvelle, vous êtres revenue à la vie.

Venez : « voici le sang versé pour la rémission des péchés ». Il ne nous reste plus qu’à nous abandonner à la musique d’une fête qui, déjà, nous transfigure ; entrons dans la salle des noces ; chez Dieu, cela a toujours été chez nous.

 

Michel Teheux

Homélie pour le Troisième Dimanche de Carême
« J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple » (Exode 3, 7)

« J’ai dit : j’ai décidé de m’occuper de vous et de ce qu’on vous a fait subir en Égypte.

J’ai dit : je vous ferai monter d’Égypte, qui vous opprime, vers le pays de Canaan, la terre qui ruisselle de lait et de miel ».

Lorsque Dieu révèle son nom, voilà ce qu’il dit : « j’ai décidé de m’occuper de vous ! ». Voici l’attestation, la seule, qui autorise Dieu à dire : « Je suis », et à interpeller l’homme.

 

Le Dieu de la Bible sera éternellement « celui qui nous a délivrés de la main des Égyptiens ».

Assurément, le Dieu de Moïse est Maître et Seigneur : dans cette histoire, il fait abondamment « éclater sa puissance ». Mais l’Exode découvre surtout que Dieu est Dieu parce qu’il délivre. Son nom fait histoire et son action écrit un geste de libération. Dieu a vu la misère de son peuple et intervient en sa faveur. « Il est venu chez les siens ». Exode extraordinaire d’un Dieu qui souffre de la souffrance d’un peuple qu’il appelle « sien ». Le Dieu de l’alliance est Dieu-avec-nous, pour nous, sauveur. « Je suis le Seigneur » pourrait être la révélation de n’importe quel Dieu, un Dieu qui ne libère pas, mais asservit : Dieu-tout-puissant, Seigneur et Maître. Le Dieu de la Bible, celui de l’Exode, déclare : « Je suis le Seigneur, ton Dieu ! ». Dieu se compromet désormais et l’histoire des hommes devient son histoire. Dieu qui se fait prochain, qui affirme : « J’ai décidé de m’occuper de vous ! ». Dieu arrache l’homme à l’oppression qui le tenait en esclavage et, d’année en année, la nuit pascale sera la nuit de l’espérance. Le Dieu de l’Exode révèle son nom en agissant.

 

Nous n’avons pas d’autre lieu pour parler de Dieu que sa relation avec l’histoire des hommes. Dieu n’a pas d’autre identité à livrer à celle-ci : il est venu à la rencontre des hommes et, en un sens, leur avenir est son avenir. Dieu ne se définit pas en lui-même, mais son nom est lié à la relation qu’il entretient avec son peuple à travers une histoire commune d’alliance. Dieu entre dans le chantier de l’histoire et nous sommes renvoyés à notre histoire avec lui. Son nom (et, pour la Bible, le nom est plus qu’une désignation ; il révèle et livre, en quelque sorte, la réalité même des choses et des êtres), ce qu’il est, nous l’apprendrons en bâtissant notre vie avec lui. Car ce que Dieu est, c’est aussi ce qu’il sera : « Je suis celui que vous verrez à l’œuvre ! ». Et l’œuvre de Dieu sera une Rédemption, une libération.

 

J’ai décidé de m’occuper de vous !... Je suis celui qui suit, qui serait !... Nous voilà renvoyés à un nom qui n’en est pas un. Dieu est sans nom parce que Dieu se dit seulement dans son action. Et cette action qui révèle l’identité de Dieu, c’est le salut de son peuple.

 

« Et maintenant, va vers Pharaon… » Le nom de Dieu, qui s’écrit dans une histoire, ne pourra être connu que parce que Moïse se lèvera et arrachera son peuple à l’esclavage égyptien. C’est parce que Moïse retournera vers ses frères, parce qu’il redeviendra Juif, parce qu’il se découvrira proche de ceux qui sont opprimés, c’est alors, et alors seulement que l’Exode pourra commencer. C’est dans cette communion, exprimée avec l’homme, déshumanisé, que Dieu pourra devenir le Dieu de l’Exode, le Dieu qui libère et qui sauve.

 

L’Exode, une vieille épopée ? Et si c’était notre histoire où Dieu nous entraîne pour découvrir qu’il est devenu « notre prochain » ! Et si cette « vieille histoire » éveillait en nous l’histoire toujours neuve de notre libération, la marche sans cesse reprise pour émerger un peu au-dessus des déterminismes qui emprisonnent nos vies, le passage de la « mort », qui nous porte à capituler, vers la vie à conquérir dans le risque d’une existence menée au désert ?

Exode qui est notre sortie et notre Pâque. Car, dans notre foi enracinée dans la révélation biblique, alliance se conjugue toujours avec salut. Nouveauté de la liberté enfin découverte, joie de la vie enfin offerte et, surtout, grâce de la patience de Dieu qui a devant lui toute l’éternité pour faire de nous des hommes libérés.

 

L’Église ne sera l’Église du Dieu de l’alliance que si elle retrouve cette communion avec les plus pauvres, que si, confrontée à l’injustice et à la dégradation de l’homme, elle ressent en sa chair la blessure portée à l’autre. Seule une Église qui prend le parti de l’homme, et de tout l’homme, est fidèle à l’Évangile. Car Dieu n’a pas d’autre lieu pour écrire son nom que la vie d’hommes et de femmes qui se lèvent pour crier : « J’ai vu la misère de mon peuple ! » Face à la sclérose des hommes, à la stérilité de tant d’efforts, au scandale de la mort et de la souffrance, à l’absurdité du mal, Dieu n’a d’autre remède que son amour persévérant et, pour le dire et le manifester, il n’a que des gestes d’hommes : nos laborieuses tentatives pour restaurer la face de la terre ; des paroles d’hommes : nos balbutiements qui osent professer la Bonne Nouvelle ; le feu ne peut s’éteindre et il tarde à Dieu qu’il embrase le monde. Car, nous le croyons, notre Dieu est Sauveur.

Michel Teheux

Homélie pour le Deuxième Dimanche de Carême
« A ta descendance, je te donne ce pays… » (Genèse 15, 18)

Pour marcher vers Pâques, une allée de témoins. Ces hommes et ces femmes, qui tissent la trame de l’histoire sainte, posent pour nous les jalons d’une route qui traverse les siècles : les cheminements parfois difficiles du projet de Dieu. Premier de cordée, le père de notre foi : Abraham.

 

Abraham partit « et cela, dit l’Écriture, lui fut compté comme justice ». Abraham eut foi en Dieu, il partit sans savoir où il allait… C’était donc la bonne direction, commenta un jour saint Augustin. Abraham, père de notre foi ! la foi qui prend le risque de la confiance, qui s’appuie sur une parole, seule cette foi nous situe dans la mouvance de notre père Abraham.

 

Avec Abraham commence l’aventure de la foi biblique : un homme accepte d’être « capable » de Dieu. Car l’Écriture atteste, en chacune de ses pages, que la foi se vit en régime d’alliance.

 

« Abraham s’endormit… Alors, un braiser fumant et une torche enflammée passèrent entre les quartiers d’animaux… » Rite ancestral et primitif qui scellait une alliance. Abraham a préparé le sacrifice, mais le feu de Dieu est seul à embrasser les morceaux d’animaux. Aussi, selon l’antique conception des règlements d’alliance, Dieu sera-t-il le seul à encourir la malédiction en cas de félonie ; Dieu prend tout sur lui. Autant dire que l’alliance ainsi conclue est vouée à la réussite. Telle est, en effet, la foi d’Israël. Et si, durant ce carême, nous nous tournons vers les témoins de l’histoire sainte pour réapprendre Dieu, nous découvrons dans l’action de grâce que notre Dieu tient parole : sa promesse est création.

 

L’alliance est pour Dieu un engagement. Dieu y a mis tout son amour et c’est pour cela que la promesse qu’il nous fait dit la réalité de notre existence. Lorsque Dieu, par amour, nous appelle pour être ses partenaires, nous devenons ses « correspondants » : nous nous tenons devant Dieu pour lui parler, pour être en relation de familiarité et, en même temps, nous correspondons à ce qu’il désire de nous, nous sommes « à son image et à ressemblance ».

 

Avec toute la Bible, nous attestons que Dieu est un Dieu d’alliance, mais avons-nous bien pris la mesure de cette proclamation de foi ? En prendre la mesure, c’est affirmer que nous sommes voulus par Dieu, désirés par lui. Dire de Dieu qu’il fait de nous ses partenaires, c’est confesser, dans l’action de grâce, que nous manquons à Dieu. Révolution de l’image de Dieu lorsque nous disons qu’il est le Dieu de l’alliance : Dieu a besoin de nous. Et si nous confessons que Dieu est tout-puissant, il nous faut ajouter que cette toute-puissance est infinie pauvreté et faiblesse puisqu’elle est la toute-puissance de celui qui aime parfaitement et qui, donc, est infiniment pauvre si celui qu’il aime vient à lui manquer. Nous disons de Dieu qu’il est Père et, en conséquence, il nous faut reconnaître que la perfection de son être ne s’épanouit que dans une relation, celle de la paternité et donc dans la faiblesse et même la souffrance de celui dont la tendresse pour ses enfants est la raison d’exister, la raison d’être.

 

Prendre la mesure de notre proclamation de foi en un Dieu qui fait alliance, c’est découvrir que la plénitude de Dieu est une dépendance : Dieu est pauvre de nous. C’est aussi découvrir la dignité voilée de notre vie. Dieu ne fait pas alliance avec des anges, mais avec des hommes et des femmes pétris de chair et de sang. Ce sont des êtres incarnés qui deviennent partenaires de Dieu. Avec leurs espérances souvent à ras de terre, avec leurs petitesses et leurs mesquineries, avec leurs rêves, avec leurs souffrances et leurs déceptions. Dieu ne fait pas alliance avec nous à condition que nous soyons parfaits ; nous devenons capables de Dieu, c’est-à-dire capables d’amour, de bonté, de perfection, parce que Dieu nous veut en alliance avec lui. Dieu ne nous aime pas à condition que nous nous convertissions ; mais nous pouvons nous convertir parce que nous savons que nous sommes aimés de Dieu. Dignité de notre existence pauvrement humaine : elle est le lieu où nous entrons en alliance avec Dieu. Rien de ce qui est humain n’est étranger à Dieu. « L’homme est une histoire sacrée, l’homme est à l’image de Dieu ».

 

Bouleversement, révolution de notre image de Dieu et de notre manière de vivre notre existence journalière, si nous prenons la mesure de notre foi en l’alliance voulue par Dieu.

Bouleversement de l’image de Dieu : un homme lui donne son nom, il sera » le Dieu de Jésus » comme, autrefois, il s’était fait appeler « le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ».

Bouleversement dans notre manière d’être homme : Dieu, parce qu’il entre en alliance avec nous, se lie à notre manière de vivre ; il sera le « Dieu des chrétiens ». Notre vie parle de Dieu ou, plutôt, elle parle Dieu, comme on parle une langue. Vie transfigurée à l’image de celle de Jésus de Nazareth qui était tellement en communion avec Dieu qu’il « transpirait » Dieu.

L’alliance se fait aujourd’hui réalité : par l’Esprit qui convertis nos vies, nous sommes transfigurés ; enfants de Dieu, nous le sommes en vérité.

 

Michel Teheux

Homélie pour le Premier Dimanche de Carême
« Il nous a conduits dans ce lieu… » (Dt.-26,9)

« Interroge les temps anciens, depuis le jour où Dieu créa l’homme sur la terre ; est-il arrivé quelque chose d’aussi grand, a-t-on jamais connu rien de pareil ? » (Dt 4). Aux interrogations du peuple qui doute de son avenir, aux désespérances des fils d’Israël qui ont vu leur existence malmenée par les bouleversements de l’histoire, voici la réponse qu’apporte la foi séculaire de la Bible : regarde ton passé, découvre la fidélité de Dieu dans l’Alliance qu’il a nouée avec les pères, aujourd’hui, apprends qui est ton Seigneur et le Maître de l’histoire des hommes.

 

Affrontés à l’épreuve du temps, à la lente et pernicieuse émotion de nos convictions, aux déments que la vie apporte jour après jour, à nos choix les plus fondamentaux, il n’y a que cette alternative : raviver notre mémoire collective, ecclésiale, parcourir à nouveau cette longue allée de témoins qui nous atteste encore et toujours que la voie vers la terre promise est praticable.

 

Lorsque notre foi est mise à l’épreuve du temps, la liturgie nous invite à nous tourner vers notre guide et notre sauveur, Jésus, le Christ. Et c’est méditant sur sa victoire que nous pouvons relever la tête.

 

Jésus fut conduit au désert de l’Esprit. Quarante jours à l’image de sa vie, vie de nomade, de pèlerin en quête d’infini jusqu’à ce que vienne l’ultime combat, la dernière tentation qui le conduira de l’agonie de Gethsémani au feu de la résurrection. Jésus s’en va au désert. Autrefois, le peuple en marche y avait pérégriné vers la terre de la promesse. Jésus s’en va au lieu des origines, au lieu où Dieu rassemble les tribus dispersées, échappées de l’esclavage égyptien. Il va au lieu des épousailles, où les pécheurs étaient convoqués par les prophètes pour retrouver la grâce de la première fidélité.

 

« Parce qu’il mettait sa foi en Dieu, Abraham partit, et cela lui fut compté comme justice ». « Notre père était un araméen errant… » Il faut se souvenir pour retrouver la joie première de la foi : la vérité de notre engagement se fonde sur la mémoire de l’histoire sainte voulue par Dieu. Et cette histoire nous dit que Dieu appelle comme il appela Abraham ; que Dieu sauve comme il libéra les fils d’Israël : au désert, le peuple pérégrina durant quarante ans avec, pour seule assurance, la conviction que Dieu l’arrachait à l’esclavage et à la mort, et le conduisait vers la terre de la liberté et de la promesse.

 

Au désert de la tentation commence le chemin de la croix. Et ici commence la résurrection ! Jésus, interpellé par le Tentateur, celui que la Bible appelle « le Diviseur », se laisse tenter par Dieu et accepte d’entrer en alliance. Le « non » radical qui inaugure sa vie publique se répercutera par la suite : il dira « non » à sa famille qui essaie de le retenir et de le ramener à plus de raison ; « non » à Pierre qui refuse le chemin de la passion ; « non » à ceux qui tentent de faire de lui un interprète de la loi, un juge des causes difficiles, un libérateur national ; « non » à tant de choses prises pour des absolus ; « non » à la loi sans l’esprit, au sabbat sans la liberté, aux pouvoirs qui abaissent l’homme.

 

Lorsque notre foi est mise à l’épreuve du temps, de la tentation du repliement sur nous-mêmes et de l’enfermement dans nos désirs à la petite semaine, la liturgie nous invite à nous tourner vers celui qui, aîné d’une multitude de frères, a parcouru le même chemin.

C’est en méditant sur sa victoire au désert que nous pouvons relever la tête. Parce qu’il a réussi l’épreuve de la vie, nous pouvons accomplir le même passage. Plus encore : nous apprenons que c’est l’épreuve de la vie qui est le lieu de notre foi, car c’est au désert que le Christ a montré son visage de Fils. Nous n’avons pas à fuir l’épreuve du temps puisque c’est là, dans la vie épousée, que, soutenus par notre mémoire, nous accéderons à la terre promise et deviendrons ce que nous sommes, des fils.

 

Au seuil de ce carême, frères et sœurs, nous voici convoqués au désert. Pour un combat. Pour nous laisser tenter par Dieu. Il nous faudra, durant quarante jours, nous détourner des chemins proposés par la sagesse du monde, regarder les témoins de la foi qui, par leur choix, ont donné chair à l’appel de Dieu, parcourir cette longue allée jalonnée par ces hommes et ces femmes qui ont fondé leur vie sur l’alliance proposée par Dieu. Notre foi baptismale, renouvelée en la vigile pascale, commence par un refus. Il nous faut dire un certain nombre de « non ». « Non » à la foi qui serait une certitude acquise une fois pour toutes. « Non » aussi à une fois qui ne serait qu’un sentiment vague et pieux. « Non » à une foi qui excommunie les autres. « Non » à une foi qui se renie elle-même sous des apparences de tolérance. « Non » à une foi qui serait sans prise sur la vie, mais aussi à une fois qui se bornerait à sacraliser des options humaines.

 

« Dieu nous a conduits dans ce lieu, il a vu que nous étions pauvres et il nous a donné ce pays, un ruisselant de lait et de miel ». Telle était la confession de foi de nos pères dans la foi avant d’entrer en Terre Promise ; elle fondait l’invitation à rendre grâce et à offrir les prémices des fruits de cette terre.

 

Jésus fut conduit au désert. Il nous convoque à sa suite. Pour dire « non » et donc pour pouvoir dire « oui ». Oui à la confiance, à l’espérance, à la conversion, au recommencement, à la vie. C’est-à-dire « oui » à notre condition baptismale, à notre condition de fils. Oui, nous irons au désert pour nous laisser tenter par Dieu.

 

Conduits en ce lieu pour nous mettre à la suite de celui qui nous précède, nous serons nous aussi invités à rendre grâce en offrant le pain devenu son corps vivant et le vin devenu le sacrement de l’alliance.

 

 

Michel Teheux