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29 JANVIER 2023 - ANNÉE A

Abbé Michel Teheux

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Quatrième Dimanche du temps ordinaire
Heureux le gracié !

« Frères et sœurs, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes ni de gens puissants ou de haute naissance ».

Devant Paul, une assemblée de minables, de gens de petite vertu, les bas-fonds d’une ville réputée pour la débauche, les pauvres de ce grand port méditerranéen.

Les chrétiens de Corinthe sont la preuve vivante de la révolution accomplie par l’annonce de l’Évangile. « C’est par grâce, en effet, que vous êtes dans le Christ ! ».

 

Bonne Nouvelle initiale, fondatrice ! Création ! le salut est accordé, réalisé.

Victoire de Pâques au seuil de l’Évangile : le salut n’est pas conditionnel : c’est par grâce que vous appartenez déjà au Christ ! Bienheureux êtes-vous !

Conversion radicale de la religion : le bonheur n’est pas au terme d’un parcours d’obstacles à surmonter, la béatitude est proclamée d’emblée. Initiale. Inaugurale.

Car tout est déjà accompli : le pauvre, le persécuté, l’assoiffé de la justice que Dieu rend, c’est Jésus lui-même. Il n’aura plus à faire en actes ce qu’il vient d’annoncer. Et si l’itinéraire qu’il entreprend monte au Calvaire, il s’éclaire déjà de l’aurore pascale le chemin de Jésus est celui de la vie, de la vie vécue en plénitude, déjà éternelle.

 

Tout l’Évangile de Jésus Christ tient en cette page : il est une nouvelle de grâce et une proclamation pascale, il est une annonce de libération et une foi annoncée dans le renversement de l’ordre des choses.

Nouvelle de grâce et foi attestée : l’Évangile sera la mise en forme, en gestes d’une annonce révolutionnaire : « Heureux vous qui avez vu ! ».

« Heureux, vous qui avez vu ! » et l’Église répétera d’âge en âge : « Nous vous annonçons ceci pour que votre joie soit parfaite ». Heureux le disciple, car il est l’homme de l’espérance ; il se sait appelé au salut. De même que quelque chose à précédé les Béatitudes et le discours de la montagne, de même la vie chrétienne suppose-t-elle l’annonce du salut.

 

Heureux le disciple, car depuis que Dieu est intervenu dans l’Histoire, l’homme ne naît plus dans un monde hostile, mais dans un monde traversé par une promesse.

Bienheureux celui qui découvre la face cachée du monde : en son Fils Dieu a fait basculer nos certitudes et nos évidences.

Alors que nous pensions devoir vaille que vaille tirer parti de la vie, il nous est annoncé qu’elle est donnée avec surabondance.

Alors que nous estimions devoir capitaliser mérites et bonnes œuvres, il faut reconnaître que « la grâce a surabondé ! ».

 

Proclamation pascale et annonce révolutionnaire, car les Béatitudes, annonce de salut et de vie, sont fondamentalement un chemin. Jésus ouvre une voie et, l’ayant parcourue, lui, jusqu’à la croix et jusqu’au tombeau ouvert, il atteste que ce chemin est praticable. « Viens et suis-moi » seront toujours les maîtres-mots de l’Évangile.

Le bonheur n’est pas donné dans les richesses trompeuses ou les évidences illusoires, il se découvre dans une vie consacrée à inscrire en gestes de bonté, de tolérance, de miséricorde, de compassion, de justice, de pardon, de témoignage les intuitions reconnues dans l’annonce de l’Évangile.

Bienheureux le disciple qui invite le Maître : vivant de sa passion il connaîtra la gloire des sauvés.

 

Bienheureux vous, bienheureux serez-vous… Va et vient entre l’annonce et l’engagement, le don et le comportement. À l’heure du désarroi d’un monde désemparé, à l’heure du doute qui s’inscrit en nos vies si peu christianisées, il nous est bon de réentendre la Bonne Nouvelle inaugurale puisqu’elle dit aussi le terme de notre parcours chaotique.

 

« Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort ».

Nous connaissons les drames du monde, ses angoisses, ses recherches, ses échecs, ses affrontements, ses espérances, ses réussites.

Mais heureux sommes-nous, car nous attestons que Dieu tisse la toile de sa grâce à travers la trame de ces enfantements douloureux : le temps que nous vivons fait déjà partie d’une éternité prise en charge par Dieu. Heureux le présent que nous vivons : il en est l’introduction balbutiante, mais décisive ; la transition entre la promesse et sa réalisation complète.

 

Et heureux sommes-nous puisque nous nous réengageons dans le chemin de Pâques : mettant le monde sens dessus dessous, nous faisons des Béatitudes une force de changement.

 

Michel Teheux

Troisième Dimanche du temps ordinaire
Le terme de la nuit

Il vient en Galilée, terre réputée païenne, terre de publicains et de douaniers sans scrupules, pays de l’ombre aux confins du monde des païens « Galilée des nations ». Toujours Jésus sera là où des hommes ressentent la nuit, l’oppression, le péché « sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre et de la mort, une lumière s’est levée ! ».

Dérisoire et fragile, comme un enfant de Noël, comme un vagabond illuminé parcourant les collines de la printanière Galilée ou les déserts arides de Judée, comme un condamné à un gibet d’infamie. « La lumière est venue dans le monde et le monde ne l’a pas reconnue ; il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu ! » La Parole qui libère est d’une déconcertante simplicité, c’est peut-être pour cela qu’elle fait peur ; la lumière jetée sur les ténèbres est aveuglante, c’est peut-être pour cela qu’elle est vite dissimulée.

 

« Convertissez-vous ‘… » Il faut purifier la source plutôt que d’élaborer des programmes de rénovation, il faut reprendre tout le chantier plutôt que de bricoler des réparations provisoires ! La lumière débusque les ombres et fouille les recoins secrets : elle inonde la pièce dont on a entrouvert les volets. Victoire déjà pascale : les ténèbres n’ont jamais pu étouffer la lumière.

 

La lumière s’est levée et elle appelle la lumière. Jésus embauche pour la mission « Venez à ma suite ! ». Il ne s’agit pas de calculer le pour et le contre, les aménagements possibles, il ne s’agit pas de négocier les conditions d’acceptation et d’inventer les bons motifs de refus, il s’agit de se lancer à corps perdu, sans regarder en arrière ; « Aussitôt (un mot d’urgence !), ils le suivirent ». Il appelle des hommes simples, des pécheurs, des hommes qui ne vont pas réfléchir jusqu’à demain pour laisser la foi l’emporter en eux. Ainsi a commencé l’Église. En déplacement. Sans grand souci d’une sagesse selon le monde, sans trop vérifier les plans et les sécurités. De Jésus est née une Église aussi fragile que la lumière du matin, aussi heureuse que le paradoxe des Béatitudes. Une Église destinée à des captifs libérés et à des pauvres. Une Église en plein vent.

 

Et les Apôtres retiendront la leçon. Plus tard, Paul refusera de se laisser enfermer dans des discussions stériles et des oppositions qui ne peuvent qu’étouffer la foi. Est-ce dans un accès de colère qu’il s’est écrié : « Moi, le Christ ne m’a pas envoyé baptiser !

À Corinthe, on se disputait ; on se disputait les apôtres comme on se dispute les idoles.

« Moi, je suis pour Paul, et moi pour un autre !... » On dirait que le baptême leur a été donné au nom d’un homme, d’un champion ; chacun y va de son favori, de son église, de son prêtre.

 

Et l’ombre envahit à nouveau l’Église ; les carrefours sont embouteillés par les discussions communautaires. Histoire sans cesse renaissance à l’intérieur de l’Église et entre les Églises. Jésus pourra-t-il vraiment un jour nous guérir de cette infirmité.

 

Au pays de l’ombre, une lumière a resplendi. Des hommes se sont levés et ils ont suivi le Messie. Minuscule Église fondée sur la foi au Christ ; minuscule fondement, le seul qui rédie à la corrosion du temps. Où est aujourd’hui la lumière de l’Église, des Églises ? Les aveugles voient-ils la clarté de Dieu dans nos attitudes ? Les boiteux bondissent-ils de pouvoir partager notre foi commune.

Trop longtemps, nous nous sommes regardés les uns les autres, nostalgiquement, et, comme des pêcheurs malheureux dans la nuit, nous gémissons que nos filets sont restés vides.

 

Frères et sœurs, vous êtes la lumière du monde, ni plus ni moins ! Prenez donc garde que vos ténèbres ne voilent pas la présence de Dieu pour les hommes. Vous qui communiez au même Christ, allez-vous longtemps encore diviser le Christ ? Nous sommes empêtrés dans nos filets : il est temps de laisser nos rivages et nos parents, nos amis, pour enfin apprendre à marcher, plus loin, dans la liberté du chemin ! C’est la route qui importe, non les bagages ; c’est le chemin qui oriente vers le but, non l’itinéraire balisé ; c’est la marche qui motive les efforts, non pas les recommandations de prudence.

« Convertissez-vous », ne cesse de nous dire Jésus.

Convertissez-vous, c’est-à-dire regarder droit devant au lieu de sans cesse vous retourner, c’est-à-dire marcher au lieu de vous interroger si vous êtes dans le droit chemin. Jésus fonde une Église du risque et du plein vent.

 

« Venez derrière moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes ! ».

L’Église n’est pas fondée pour elle-même, pour se complaire dans l’intégrité de sa foi, l’assurance de son espérance. Sa vocation n’est pas de se réchauffer elle-même. L’Église est pour le monde : la mise à la suite de Jésus est, pour les disciples, l’appel bientôt, à parcourir les villages de Galilée pour annoncer la Parole qui libère. L’Église est au service de monde où elle n’est pas : la vocation est pour la mission. Car il n’y a de lumière que pour illuminer la nuit été faire paraître le jour !

L’Église sera une lorsqu’enfin elle acceptera de ne plus se regarder été s’ausculter, lorsqu’elle préférera courir les chemins. Il n’y a d’Églises divisées que celles des cénacles clos, il n’y a qu’une Église une, celle des grands vents.

 

Pour Jésus, il n’y a pas d’abord des disciples à chouchouter ; il n’y a que des pauvres hommes à qui il faut, coûte que coûte, annoncer que leur nuit n’est pas sans fin.

Seules, l’urgence de la tâche et la démesure de la mission le conduisent à dire aujourd’hui encore « Je vous ferai pêcheurs d’hommes ! ».

 

Michel Teheux

Deuxième Dimanche du temps ordinaire
Toute la vie devant soi

L’homme… Qu’est-ce que l’homme ? Qui suis-je ? Qu’est-ce que la vie ? Ma vie ?

Toutes les réponses me laissent insatisfait : elles ne disent jamais qu’une part de moi-même. Jamais on ne pourra me mettre en formules, et je serai toujours autre chose que les jugements péremptoires auxquels on voudrait me réduire : Dieu plus, je resterai un mystère pour moi-même.

 

Qui sommes-nous ?... Pour répondre à la question, pour saisir notre vie sans doute faudra-t-il ce dernier matin om la vie sera derrière nous ? Qui sommes-nous ?... La réponse est devant nous : nous avons toute la vie pour l’inventer. Nous sommes ce que nous devenons, toute une vie pour apprendre le secret de notre personne. Qui suis-je ? Toute la vie qui est devant moi !

 

Qui est cet homme ? Les paysans de Nazareth, les pêcheurs de Tibériade, les commerçants de Jéricho et les pharisiens de Jérusalem n’auront pas assez de trente années pour découvrir le secret de celui qu’ils appelaient Jésus…

 

Qui donc est-il, ce fils de charpentier qui guérit les lépreux et prétend remodeler le cœur de l’homme en le délivrant de son péché ? Qui donc est-il, ce parleur, et d’où vient cette prétention qu’il affiche : « On vous a dit… Moi, je vous dis ?... Pourquoi fait-il table commune avec les gens de petite vertu ? Qui donc est cet homme ? Il faudra bien toute la vie de cet homme et même sa mort, pour découvrir son secret !

 

Qui est cet homme ? Il faudra nous attacher à scruter ses paroles et ses gestes pour découvrir son mystère, fixer notre regard sur le visage de sa vie.

Et pourquoi le regarder ainsi ?

Sans doute parce que, de tous les visages humains, le sien est le plus attirant.

Parmi les hommes dont l’histoire a gardé le souvenir, y en a-t-il un autre en qui s’accordent dans une telle harmonie des traits normalement disparates : la douceur de l’enfant et la fermeté intransigeante de ceux qui ont faim et soif de justice, l’éclat des transfigurations et la désintégration du torturé, l’émerveillement de la vie et le scandale de la mort.

Quel homme ne serait attiré par un tel visage ?

 

Cependant, croyants, c’est un autre mouvement que l’admiration qui nous porte vers lui.

Jésus… Dieu a voulu avoir toute une vie d’homme pour apprendre qui il était, toute une vie d’homme devant lui pour lever le voile de son mystère… Car désormais, et pour l’éternité. Dieu prend le nom d’un homme : Dieu de Jésus !

Dieu se marie avec l’existence d’un homme, il épouse ses paroles, ses gestes et ses sentiments. Toute une vie d’homme pour découvrir qui est Dieu, car nous n’avons pas d’autre lieu pour le connaître, pas d’autre lieu que la vie de cet Homme-là !

 

Qui est cet homme ? Il descendra un jour dans le secret du tombeau… Qui est cet homme qui se laisse broyer comme le grain enfoui en terre ? Oui, le voilà cet homme, le voilà, l’Homme ! Tel un agneau conduit à l’abattoir, il meurt sur le gibet de l’infamie. Oui, le voici, l’Homme, foulant aux pieds la mort qui n’a pas pu enchaîner le soleil de Pâques ; il s’est levé, lumière des nations, et de lui l’homme apprend son destin. Parce que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, la vie de cet homme devient la trace de ce que Dieu veut pour l’homme.

 

Oui, si nous nous attachons à scruter la vie de ce Jésus de Nazareth c’est parce que nous découvrons en lui, le Ressuscité, de manière indécise et si souvent malheureusement voilée, ce que nous sommes en profondeur et en vérité. Sa vie est celle de l’homme selon Dieu, l’homme version de Dieu. Oui, confusément souvent avec la ferme assurance de notre foi, nous disons « Voici l’homme ! ». Si nous nous attachons avec tant de passion, à découvrir le visage de Jésus c’est parce qu’il n’y a pas d’autre lieu pour déchiffrer nos propres traits. Son nom est le nôtre.

 

Jour après jour, année après année, nous nous attacherons dès lors à laisser le rythme de Jésus prendre nos vies pour être de plus en plus configurés au Ressuscité et pour nous conformer ainsi à notre vrai visage, devenir nous-mêmes « version Dieu ». Nous nous mettrons donc à l’école de Jésus et permettrons à sa parole de nous prendre en son rythme, nous lui ouvrirons toutes les possibles résonances de notre personne, aussi bien l’adhésion de notre intelligence que les décisions de notre volonté et les élans de notre cœur.

 

C’est en regardant Jésus que nous apprendrons comment modeler le visage de notre vie, quels traits choisir et adopter pour devenir ce que nous sommes déjà pour Dieu. Qui est cet homme ? Qui sommes-nous ?... Il faudra bien toute une vie pour laisser le mystère transparaître, jusqu’au jour où dans l’étonnement, qui sera l’émerveillement de l’éternité, nous oserons dire « c’est toi le Fils de Dieu » et où, dans la béatitude, nous nous entendrons dire, comme en écho, tu ne m’aurais pas cherché, si tu ne m’avais déjà trouvé.

  

Michel Teheux

Le Baptême du Seigneur
Vous avez été baptisés

Dans la foule de ceux qui se présentent pour recevoir le baptême de conversion, un homme s’avance. Il vient de Nazareth. Un inconnu. Il a entendu, comme d’autres, la rude voix qui réveille Israël : « Préparez les chemins du Seigneur ! ».

 

Jésus descend dans le Jourdain. Le grand combat est engagé : Jésus va débusquer le mal jusque dans son repère. Il se plonge dans la médiocrité des hommes. « Devenu semblable aux hommes, il s’abaissa ». Jésus se mêle au peuple des pécheurs, des pauvres hommes, devenu l’un des leurs.

 

Il descend dans le Jourdain. Et pour les Juifs, le fleuve est le symbole de l’entrée en Terre Promise, signe de l’Alliance. Dans le passé, les ancêtres, venus du désert, avaient célébré la Pâque sur les rives du fleuve après avoir pénétré en terre de Canaan. Tandis qu’il se plonge dans l’eau, une voix, celle du Père, déclare : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en lui j’ai mis tout mon amour ! ». Dieu se lie avec cet homme-là : il authentifie sa vie, son action, sa prédication. En lui réside la Gloire de Dieu. L’alliance est renouvelée : Dieu a trouvé un homme pour faire sa volonté.

 

Jésus peut commencer sa mission : il est l’Alliance, offerte et répandue. Il est l’appel de Dieu : « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle ». Il est la provocation de Dieu : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie, celui qui croit en moi à la vie éternelle. Il est l’offre de la grâce du Père. Jésus est la Parole du salut donnée sans réticence et sans retenue. Il est l’Alliance en tant qu’offre. Il est aussi la réponse d’Alliance : l’homme parfait, le nouvel Adam, celui qui accomplit la volonté du Père. Il est l’Alliance parfaite parce que, pour la première fois, un homme correspond vraiment à l’offre que Dieu fait, un homme correspond vraiment à ce qu’est l’homme selon Dieu. Un jour, Pilate, ne sachant pas ce qu’il disait, proclama : « Voici l’Homme ! ».

 

Jésus, dans son baptême est consacré : il est tout à la fois homme, dans la suite de ces pauvres hommes, il entend l’offre d’alliance ; il est aussi la réponse parfaite, Fils de Dieu en toute vérité.

Vous avez été baptisés avec le Christ

 

Nous avons, en quelque sorte, trouvé notre racine. La grandeur de notre baptême est celle-là : nous sommes passés dans le monde nouveau. En nous déjà l’Alliance a réussi puisqu’en nous Jésus répond « oui » à Dieu. « L’Esprit a été répandu dans vos cœurs, cet Esprit qui crie Père ».

 

Par le baptême nous voici devenus « capables de Dieu ». Le baptême ne donne pas une signification morale à notre vie – elle serait purifiée du péché – mais lui confère une réalité plus profonde, vitale : « Vous êtes devenus des fils de la Lumière ». L’Esprit se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu ». Voilà bien pourquoi notre baptême est notre caractère ; il dit ce que nous sommes, pour toujours.

 

Et c’est pour cela aussi qu’il devient notre vocation. « Devenez des fils de Lumière ». Nous n’aurons pas assez de toute notre vie pour faire la vérité de notre baptême : le baptême est donné pour une vie selon l’Esprit. Le baptême est notre bonheur et c’est pour cela qu’il est aussi notre tâche et notre devoir.

  

Michel Teheux

L'Épiphanie du Seigneur
Avec les mages

Qui sont-ils été d’où viennent-ils, ceux qui s’avancent vers l’Enfant aujourd’hui : ils viennent du fond des âges, des hommes qui s’interrogent sur le sens de leur vie, qui recherchent une espérance. Regardez, ils s’avancent, ils viennent de leur désert et de leur solitude : ils sont trois, un noir, un jaune, un blanc, prétend-on, ils résument toute l’humanité.

 

Ils cherchent un roi de paix réalisant l’impossible : la justice, la tendresse entre les hommes. Ils cherchent une signification à l’aventure humaine, des sages en quête de raison de vivre. Ils s’interrogent sur cet effort gigantesque de l’humanité qui s’appelle religion, prière, Dieu. Peut-être se demandent-ils non seulement si c’est vrai, mais aussi à quoi ça sert ?

 

Ils viennent du fond des âges et ils sont tellement d’aujourd’hui !

Ils sont l’humanité d’aujourd’hui en quête d’un avenir. Ils sont les peuples en recherche de paix, les savants poursuivant la vérité, les amoureux en quête de communion de de fidélité, les poètes en recherche de beauté, les foyers en quête d’unité, le monde en recherche perpétuelle d’harmonie, de vie ensemble, d’un but.

Ils sont la part la plus profonde de nous-mêmes qui aspire à l’éternité, à la transfiguration, à la joie de la communion.

 

Ils arrivent de loin. Et sur leur chemin, ils rencontrent Israël et son histoire. Un peuple parmi les autres, avec une tradition devenue livre sacré.

Ils interrogent les gardiens de cette tradition, les témoins de cette alliance. Ceux-ci ne font que répéter ce qu’ils ont appris, le projet éternel de Dieu et l’attente de la manifestation du salut. Sans doute oublient-ils d’interpréter les signes et ne voient-ils pas que tout s’accomplit aujourd’hui. Mais ils disent ce projet d’alliance de Dieu, son désir de communion avec les hommes, et c’est l’essentiel : ils sont témoins que l’aventure humaine a un sens, une finalité. Ils donnent leur trésor à ceux-là qui viennent, les bras chargés de présents.

 

Ils arrivent de loin pour entendre une parole qui ressuscite leur espérance, ravive leur recherche.

Sur le chemin, ils trouvent l’enfant.

Un signe à recevoir. L’inattendu à accepter. La folie qui devient sagesse. Ils attendaient à voir un roi, ils trouvent un enfant. Ils espéraient une manifestation de Dieu et ils doivent se convertir à son épiphanie dans la dérision, l’humilité d’un peu d’homme couché dans une mangeoire.

Mais déjà tout est menacé. Les traquenards d’Hérode les obligent à repartir. Leur vie se passera sur les chemins. Les trois rois redeviennent nomades. Une étoile à nouveau s’est allumée en leur ciel pour les guider par d’autres chemins : l’écho de la parole-promesse et la mémoire du visage contemple quelques instants. La certitude d’avoir trouvé le sens de leur vie et d’avoir entrevu l’accomplissement de toutes choses leur permettra de marcher encore, à nouveau, d’aller par d’autres chemins, accompagnés par cette lueur si fragile face aux éblouissements trompeurs.

 

Ils venaient de loin, du fond des âges… Et ils nous sont si proches, si contemporains… Tellement que nous n’avons pas de mal à nous reconnaître en eux.

Chercheurs de sens et en quête d’espérance, nous entendons nous aussi répéter les Écritures et l’écho d’une Parole qui nous dit le projet de Dieu.

Nous aussi nous trouvons sur notre chemin l’Enfant désarçonnant, folie-scandale de Dieu se liant à notre devenir homme. Et nous aussi nous devons repartir par d’autres chemins avec dans les yeux seulement la lueur de notre découverte pour affronter à nouveau l’épreuve de la vie.

 

Notre eucharistie n’est-elle pas cette halte à Bethléem ? Nous y venons avec nos recherches, nos aspirations, nos questions. Nous y entendons redire les Écritures et nous y découvrons Dieu manifesté dans un enfant, un homme de Nazareth, un prédicateur ambulant, le Crucifié du Golgotha, un Dieu dérisoire dans un peu de pain. Et notre eucharistie nous donne à marcher à nouveau, par d’autres chemins. Car telle est bien l’ouverture du récit des mages : ayant trouvé le sauveur, ils sont renvoyés sur la route, ils n’ont pas d’autre vocation que d’être nomades.

 

Nous désirerions nous réfugier à Bethléem, dans une adoration qui nous éviterait d’oublier Hérode et ses projets cruels, le massacre des Innocents et les pleurs de souffrance qui montent de la cité des hommes.

Mais l’étoile nous appelle et nous tire dehors, il n’y aura d’autre adoration que notre vie nourrie par ce moment de communion.

L’Église des mages est une Église de grands vents, vivant au rythme des recherches des hommes, sans autre assurance que d’avoir, un jour, découvert l’Enfant.

Et cela seul change sa vie et sa route.

 

 Michel Teheux

Dimanche après Noël
Il sera appelé Nazaréen

Les flonflons se sont éteints. La fête est déjà loin, les bergers sont retournés à leurs troupeaux, les mages sont rentrés en leurs pays lointains, les anges célèbrent la liturgie céleste, Marie et Joseph apprennent leur métier de parents : dorloter le bébé, lui sourire, le toucher, l’envelopper de tendresse, pour qu’il grandisse en âge et en sagesse.

 

Tout est rentré dans l’ordre : le monde peut retourner à ses habitudes.

 

Les flonflons se sont éteints : la maison a retrouvé son train-train quotidien : Noël c’est déjà hier.

Nous nous étions mis à rêver de paix universelle, de joie intérieure, de bonheur et de justice pour tous les hommes. Trêve que nous avions espérée ne pas être seulement celle des confiseurs. Mais l’ordinaire nous a déjà repris en son engrenage : les journaux télévisés, les titres de la presse sont ceux d’avant-hier et la tristesse ou le découragement ou la solitude ou la souffrance, en notre vie, sont de nouveau omniprésents. Noël, c’était hier.

 

« Il sera appelé Nazaréen ! »

Phrase au détour de l’Évangile, comme oubliée à la fin d’un verset ou d’un chapitre ?

« Il sera appelé Nazaréen !... Si c’était cela la Bonne Nouvelle de Noël ?

Avions-nous mesuré l’incroyable révolution de ces quelques mots ?

Dieu, celui qui transcende le temps, se marie avec le temps. Dieu, celui que rien ne limite, s’incarne en un lieu – et quel lieu – « Nazareth, que peut-il sortir de bon de Nazareth ? », une province lointaine, sans intérêt dans un empire où Rome, Athènes et Alexandrie sont les pôles du monde.

Dieu s’incarne dans un pays perdu, pour quelques années. Bonne Nouvelle de Noël : Dieu épouse le temps, - notre temps -, il habite chez nous – Emmanuel.

 

« Il sera appelé Nazaréen ! » Révolution religieuse.

Dieu, l’Inaccessible, devient ce qu’il y a de plus commun, un bébé, un homme, quelques paroles, quelques gestes.

 

Dieu, l’Inconnaissable, devient des mots familiers qui sentent bon la terre, cette terre-la, celle des paysans galiléens, celle des pêcheurs du lac.

Dieu, le Mystère, devient chose commune, palpable – « Nous avons vu la Gloire de Dieu et nous vous annonçons ce que nous avons touché et goûté du Verbe de Vie ».

 

« Il sera appelé Nazaréen ! » Bonne nouvelle de Noël qui atteste que Dieu vient dans le quotidien des hommes pour le partager.

Avons-nous assez mesuré que l’essentiel de la vie de Jésus se déroule à Nazareth : 30 ans et plus de vie cachée pour pouvoir parler quelques mois, 30 ans à vivre la vie des hommes incognito – entendez-vous Marie crier dans les rues : « Jésus où es-tu ? viens ici, gamin ! » ? entrevoyez-vous ce jeune homme devenu artisan parler avec les filles près de la fontaine et le même réparant le toit de la synagogue villageoise où il va prier chaque sabbat ? – 30 ans pour apprendre la vie des hommes, pour enfin dire quelques paraboles qu’il aura apprises de la vie des paysans et des pêcheurs de Capharnaüm.

Avons-nous pris la mesure que sans la prière de ces hommes et de ces femmes de Nazareth et de Galilée, sans l’apprentissage de la vie sociale, sans les joies et les peines partagées, Jésus n’aurait pas été Jésus ?

 

« Il sera appelé Nazaréen ! ... » Bonne nouvelle de Noël, la seule.

Nos vies sont indispensables à Dieu pour être Dieu aujourd’hui.

Il n’y aura de Parole de Dieu que nos confessions de foi balbutiantes. Il n’y aura de miracles que les gestes de solidarités, d’attention, de patience que nous posons.

Il n’y aura d’Évangile que celui que nous vivons au jour le jour, car il n’y a de témoignage que celui, incognito, de nos existences laborieuses.

 

« Il sera appelé Nazaréen !... Grâce du quotidien, de nos jours ordinaires. Nous n’avons pas à rêver autrement le salut que se mariant avec la trame banale de nos vies banales.

Il n’y a de grandes choses que dans notre vie humblement épousée, puisque lui, le Verbe qui est éternité, fut Nazaréen.

 

 Michel Teheux

Nativité du Seigneur
Évangile de saint Jean (1, 1-18)
La révélation de Dieu

Je ne crois pas en Dieu !

Frères et sœurs, c’est la Bonne Nouvelle de Noël !

Nous ne croyons pas en Dieu comme on nous a appris Dieu.

Comme un étranger. Comme un potentat tout puissant, dominateur, surveillant depuis son 7ème ciel, divin organisateur de l’ordre créé.

Nous ne croyons pas en Dieu comme le sentiment religieux nous a éveillé sentiment de Dieu, garant de l’ordre moral, dispensateur de grâces été souverain rétributeur ; garant de l’ordre social, suprême alibi de toutes les dictatures.

Nous ne croyons pas en Dieu qui serait Dieu, c’est-à-dire d’autant plus divin qu’il serait moins humain, un Dieu qui ne serait Dieu qu’en entrant en concurrence avec l’homme. Nous ne croyons pas en Dieu qui serait Dieu contre l’homme.

Car, aujourd’hui, en cette nuit, Dieu nous dit son nom, il nous dit qu’il n’est pas Dieu, pas Dieu comme Dieu est censé être Dieu. Car Dieu nous dit qu’il porte comme nom personnel le nom d’un homme : Dieu de Jésus de Nazareth.

Car Dieu nous dit par son nom ce qu’il est : Emmanuel, Dieu-avec-nous.

 

Aujourd’hui nous célébrons un grand mystère : Dieu se reconnait comme Dieu lorsqu’il prend visage d’homme ; Dieu, depuis le premier matin de l’univers où il s’émerveillait en regardant l’homme sorti de ses mains et à son image et à sa ressemblance, a besoin d’un vis-à-vis d’un être en face de lui pour dire son nom. Dieu n’existe pas en lui-même, suffisant, satisfait : Dieu n’existe pas comme Dieu pour Dieu, mais avec l’homme, pour l’homme.

 

« Il vous est né un Sauveur ! » Aujourd’hui s’incarne le projet éternel de Dieu. Aujourd’hui Dieu donne chair à son désir secret, nuit où Dieu se montre à découvert, à visage nu. Dieu fait paraître au grand jour ses envies et ses rêves.

Car depuis toujours Dieu s’était pris de passion pour l’homme. Infiniment passionné, comme tous les amoureux, Dieu s’était mis à vouloir parler le langage de l’être aimé, à se faire son conjoint, à nouer avec lui une alliance tissée de tendresse et d’affection.

Aujourd’hui, Dieu nous montre ce qu’il a dans le cœur, il révèle au grand jour ses sentiments et sa raison de vivre. Comme tous les amoureux. Dieu ne vit plus sans celui qu’il aime et Dieu n’a pas peur de cette nuit de faire étalage de sa passion : Dieu dit à la face du monde qu’il veut faire vie commune avec l’homme.

 

À Noël est révélé pour tous les siècles, ceux d’hier et ceux de demain, le secret de Dieu : ce qui se dit en Dieu depuis toujours devient public Dieu rend sa liaison et nous nous répétons les uns aux autres : Dieu est heureux de devenir un homme.

 

L’épaisseur de l’histoire craque en laissant surgir la Parole qui libère : le Verbe s’est fait chair. Aujourd’hui nous est révélé le secret qui dit le sens de notre vie, où est dévoilé la promesse qui empêche l’histoire des hommes d’aller nulle part : c’est un bonheur pour Dieu de devenir un homme. C’est donc un bonheur pour nous de vivre notre vie d’homme ! Le Verbe s’est fait chair, il a planté sa tente parmi nous. Noël est autre chose qu’une fête doucereuse, c’est une fête qui bouleverse notre manière de concevoir, de vivre notre vie d’homme. Une fête révolutionnaire.

 

Révolution aujourd’hui : l’enchaînement des siècles est scandé par la mémoire que Dieu fait toujours toutes choses nouvelles.

Révolution aujourd’hui : le long, le pénible cheminement de l’humanité vers plus d’humanité, l’enfantement d’une terre enfin habitable pour tous est traversé par une promesse. L’avenir réussira.

Révolution aujourd’hui : l’ordinaire est extraordinaire puisque Dieu n’a eu que le quotidien pour dire son éternité. Grande chose que notre journalier ; il inscrit déjà ce que Dieu fait advenir. Grande chose que nos amours hésitants, trébuchants : ils disent la source dont ils sont nés, l’Amour qui est Dieu ! Grande chose que nos efforts pour construire un monde plus humain : dans leur dérision même en face de l’immensité de la tâche, ils donnent déjà figure au monde désiré par Dieu ! Grande chose que nos tentatives pour nouer des solidarités qui, pourtant, sont toujours remises en question : elles inscrivent, laborieusement sans doute, mais victorieusement, la communion qui est l’avenir de l’homme !

Le Verbe qui est Dieu s’est fait chair, il a habité parmi nous : l’incroyable nouvelle traverse les siècles : notre vie, personnelle et collective, est à la mesure de la révélation de Dieu.

 

Noël : l’épaisseur du quotidien craque pour être élevée à la hauteur de l’éternité, ce qui est banalement humain devient le lieu où souffle l’Esprit qui font toutes choses nouvelles.

 

« Il a fait sa demeure chez nous ! » Notre humanité est donc celle de Dieu. Cieux qui rient et qui pleurent, petits et grands qui s’émerveillent, et ceux qui se désespèrent. Dieu se faufile dans la simple histoire humaine : la nuit n’est pas si froide, l’histoire terreuse des hommes n’est plus si lourde. Il faut juste lui donner une petite place. Même dans une étable ténébreuse. Il fera le reste en grandissant. Pour être tout en tous.

 

Michel Teheux

Nativité du Seigneur
Évangile de saint Luc (2, 1-14)
La voici la nuit !

La nuit s’étendait sur la terre, l’histoire des hommes tournait en rond. Dans la nuit des temps, dans le déroulement, une lueur et un cri.

Lueur d’un ciel où une multitude d’anges chante la gloire de Dieu, cri d’un nouveau-né qui annonce la naissance de l’homme.

« La voici la nuit de Dieu, brûlante comme un feu ! »

 

Car la nuit des hommes est devenue celle de Dieu

et l’histoire qui se déroulait sans avenir a donné chair à la promesse. Nuit des hommes qui devient par la grâce nuit d’espérance.

 

Dans nos certitudes surgit la joyeuse annonce.

Dans nos avenirs sans lendemain surgit la nouveauté de l’Évangile.

« Il vous est né un Sauveur ! » La voici la nuit où s’incarne le projet éternel de Dieu. Nuit où Dieu donne à son désir secret, nuit où Dieu se montre à découvert, à visage nu. Nuit où Dieu fait paraître au grand jour ses envies et ses rêves.

Car depuis toujours Dieu s’était pris de passion pour l’homme.

Infiniment passionné, comme tous les amoureux, Dieu s’était mis à vouloir parler le langage de l’être aimé, à se faire son conjoint, à nouer avec lui une alliance tissée de tendresse et d’affection. Cette nuit, Dieu nous montre ce qu’il a dans le cœur, il révèle au grand jour ses sentiments et sa raison de vivre. Comme tous les amoureux, Dieu ne vit plus sans celui qu’il aime et Dieu n’a pas peur cette nuit de faire étalage de sa passion : Dieu dit à la face du monde qu’il veut faire vie commune avec l’homme. Cette nuit Dieu se met en ménage.

 

Non pas parce qu’«il faut bien », mais parce que c’est le mouvement même de l’amour qui est en Dieu.

Non pas pour réparer les pots cassés et arracher l’homme au pouvoir du péché d’Adam, mais bien pour dire aux hommes quelle passion le brûle depuis toujours. 

L’incarnation de l’amour de Dieu en Jésus n’est pas faite « à regret », elle s’inscrit dans l’être même de Dieu qui veut communiquer avec les hommes, se révéler, montrer sa face.

 

La voici, la nuit de Dieu, où l’amour enfin dit son nom, où devient publique la liaison entre Dieu et l’homme.

En cette nuit de Noël, nous nous répétons les uns aux autres : Dieu est heureux de devenir un homme.

 

Et déjà nous découvrons, émerveillés, que cette cohabitation de Dieu avec l’homme n’est pas un plaisir sans lendemain, elle a le poids d’une vie offerte, consacrée, livrée.

 

Car l’enfant de la crèche grandira et Jésus dira Dieu. Et Jésus vivra dans sa chair la passion de Dieu. Et Jésus montrera le sérieux de l’attachement de Dieu à l’homme.

Cette nuit, nous apprenons déjà que l’amour de Dieu lui coûte chère : Dieu se donne tout entier.

« Dites-moi les anges, avez-vous tout préparé ? Avez-vous trouvé la crèche de Bethléem ? Et les bergers aux champs ? Et la poutre que l’on prépare en secret ? Et les pointes de fer ? Et le tombeau avec la pierre roulée ? »

La voici la nuit de Dieu ! Nuit où il apprend que l’amour a le goût des larmes parce que l’amour est une passion. Nuit, où Dieu apprend le sérieux de son alliance : l’amour a déjà tout donné ou il n’est pas. La voici la nuit de Dieu ; mais nous découvrons dans le recueillement que déjà la douce nuit de Noël s’ouvre sur les ténèbres du Golgotha et sur la nuit victorieuse de Pâques.

 

La voici, la nuit de Dieu ! Elle nous révèle que Dieu mène à son terme l’alliance désirée de toute éternité. Elle nous dit que Dieu ira jusqu’au bout de son amour.

Alors, en cette nuit, montent sur nos lèvres les mots maladroits de nos consentements, nous balbutions l’assentiment de notre peu de foi : nous reconnaissons que nous sommes jugés capables de donner chair au frit de l’amour de Dieu : nous confessions que, par grâce, nous sommes dignes de faire alliance avec Dieu, d’être partenaires de Dieu et que si nous manquions à Dieu, il lui manquerait quelque chose.

La voici, la nuit qui dit le prix que nous avons pour Dieu et notre dignité d’hommes faits pour Dieu.

 

 Michel Teheux

Quatrième Dimanche de l'Avent, Année A
Évangile de saint Matthieu (1, 18-24)
Tu l’appelleras…

On l’appellera Jésus !

Magie des noms que nous portons comme une vocation fragile !

À l’origine de tout être, il y a le nom qui lui est donné, comme une promesse, car le nom signifiera toujours et pour toute une vie la personne, l’avenir, une histoire. Un nom qui est une promesse et toute une vie pour bien porter son nom et ne pas le faire mentir. Il y a des noms que l’on ne pourra donner qu’au terme de la vie, qualificatif qui dira le mystère qui s’est incarné dans toute une existence.

 

On l’appellera Jésus !

Et ce nom est déjà un programme, une promesse, un condensé de toute la vie de l’enfant encore à naître. « Dieu-sauve ! » « Emmanuel – Dieu-avec-nous ! » Dans cet enfant c’est toute l’histoire du salut, l’alliance de Dieu avec les hommes qui se condensera. Depuis son « père » David et, au-delà de lui, Abraham, le père des croyants, c’est le même projet qui se manifeste : Dieu fait cause commune avec l’histoire des hommes. Celle-ci, dans ses atermoiements, voire ses détours ou ses échecs, est devenue par la volonté de Dieu une histoire sainte, une histoire traversée par une promesse, une histoire commune, une alliance. « Je serai votre Dieu et vous serez mon peuple ». C’était la volonté de Dieu manifestée autrefois aux fils d’Israël et aujourd’hui Dieu dit déjà « Celui-ci est mon fils bien-aimé, Emmanuel, Dieu-avec-vous ! » Promesse qui va depuis les débuts de l’histoire jusqu’au terme de l’aventure humaine et qui, aujourd’hui, prend visage d’enfant.

 

On l’appellera Jésus…

En lui se condense toute l’alliance et la volonté intangible de Dieu.

Car Dieu, depuis toujours, est un Dieu Sauveur. Et l’Enfant, devenu grand, dira jusqu’où va cette volonté de salut.

 

« Tu l’appelleras Jésus ! »

L’ordre est donné à Joseph. Il devra donner un nom à l’enfant et donc dire ce que sera sa vie puisque le nom est déjà comme le condensé de tout ce qui arrivera.

Tu l’appelleras ! Joseph donnera un nom à Jésus et il sera son père : que serait une paternité qui ne serait adoption ?

Joseph, celui qui est appelé « le juste », donnera à l’Enfant-Dieu de s’incarner dans une vie d’homme, en adoptant les voies de Dieu il insérera les promesses de Dieu dans la chair des hommes. Le fruit de l’Esprit, de l’inattendu de Dieu, deviendra « son » enfant. Avec Marie, il mettra au monde le projet de Dieu.

 

« Tu lui donneras un nom ! »

L’ordre s’adresse aujourd’hui à l’Église, aux chrétiens, les justes dans la foi. C’est à nous qu’il revient de donner un nom à la promesse de Dieu, d’adopter les voies de Dieu et d’enfanter l’Alliance.

 

« Tu lui donneras un nom ! »

Dieu n’a pas d’autre lieu pour donner chair à son projet que nos vies d’hommes et de femmes s’inscrivant dans la lignée des justes. Nous permettons à Dieu de dire son nom, lorsque nous devenons artisans d’un monde nouveau, juste, fraternel, humain. Nous ne faisons pas mentir le nom de Dieu lorsque nous le portons comme une grâce : nous croyons en l’Amour qui est Dieu et nous vivons de cet amour.

 

L’enfant ne peut vivre vraiment que s’il est adopté par son père et les sciences de l’homme ont montré à suffisance que la paternité est plus une question de cœur, c’est-à-dire de souffle vital, que de chair.

 

L’Enfant Dieu ne pourra vivre vraiment que s’il est adopté par ceux qui ont reçu l’Esprit de Dieu, les chrétiens.

Un nom est plus ou moins bien porté…

Jésus ne fera pas mentir son nom : toute sa vie et sa mort, montreront jusqu’où va la vérité de son nom, Dieu-sauvé car Dieu est avec nous.

Nous avons reçu son nom comme une grâce et nous portons son nom comme une vocation et une responsabilité. Nous lui appartenons : c’est notre dignité et c’est notre tâche.

« Vous vous appellerez chrétiens »

Pour la gloire de Dieu et le salut du monde !

 

Michel Teheux

Troisième Dimanche de l'Avent, Année A
Évangile de saint Matthieu (11, 2-11)
Allez dire !

Que le désert chante et crie de joie !

Que la terre aride fleurisse, car le Seigneur vient !

Jean le Baptiste en avait bondi d’allégresse : « Il vient et je ne suis pas digne de dénouer ses sandales ! » Cri de joie de dimanche dernier. Mais, dans sa prison, il se retrouve seul.

Agité par le doute : les signes de la venue de Dieu sont tellement contraires à ce qu’on attendait.

 

« Es-tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? »

Elle est bien nôtre, cette question du Baptiste en sa prison !

Le désert l’emporte sur les solidarités généreuses et en ce temps de déprime économique, chacun se replie sur lui-même et sur ses acquits ou privilèges sociaux. Les captifs sont toujours réduits à fléchir les genoux devant plus fort qu’eux : oppression de peuples entiers esclaves des systèmes économiques ou politiques, aveuglement de ceux qui détiennent le pouvoir, fatalité des conditionnements personnels ou collectifs.

 

Devons-nous en attendre un autre ?

Depuis 20 siècles on a beau nous répéter que Jésus est venu nous libérer, nous sauver, tant d’injustices, tant de souffrances ou de malheurs, contestent cette proclamation et si peu de choses ont changé que la question, lucidement, monte sur nos lèvres et l’interrogation divise notre cœur : n’avons-nous pas eu tort de faire confiance à ce Jésus ?

Franchement, votre vie ne vous est-elle jamais apparue comme vouée à une cause perdue ?

 

« Du cultivateur, recevez la patience ! »

Il a labouré, il a semé, et puis l’hiver est là avec la terre comme morte.

Malheur à lui s’il désespère que le jour va bientôt se lever !

De Jésus, il nous faut réapprendre, encore, une fois de plus, l’espérance.

 

« Allez dire ce que vous entendez et voyez ! »

Quelques paralysés sont redressés. Sans doute des centaines restent courbés, mais quelques-uns sont remis debout.

Des aveugles voient parce que les ténèbres intérieures ont été illuminées par des paroles qui touchent le cœur.

Des boiteux marchent parce qu’une main a soutenu leurs marches vacillantes.

 

Des lépreux sont guéris parce qu’un baiser les a convaincus qu’ils n’étaient pas les damnés de la terre.

Des sourds entendent une bonne nouvelle qu’ils n’osaient penser être pour eux.

 

Vous me direz : c’est une goute d’eau dans l’océan de la détresse humaine : il y a encore tous ceux qui rampent par terre, ceux qui boitent, malmenés par l’existence, ceux qui sont excommuniés encore de la communion avec les autres, ceux qui n’entendront jamais que les cris de haine, de guerre, d’oppression ou la voie de la condamnation des autres ou d’eux-mêmes. Le salut serait-il si dérisoire ?

 

Heureux celui qui ne tombera pas !

L’Évangile n’est pas un poème héroïque, une épopée, ni la démonstration éclatante d’une victoire non contestable. Il est tissé d’humbles existences, dérisoires comme toutes les existences, de mots fragiles comme toutes les paroles humaines, une vie qui finit lamentablement sur un gibet de condamné, une prédication qui a des accents provinciaux bien différents des traités savants des sages. Folie de Dieu et scandale d’une croix ! Du Royaume vous ne verrez que la petitesse de la graine jetée en terre, la dérision d’une croix dressée pour manifester l’amour de Dieu, la fragilité d’un enfant pleurant dans la campagne de Bethléem.

 

Allez dire…

Nous n’irons pas proclamer des choses extraordinaires, des faits hors du commun ; nous ne pourrons dire que notre pauvre expérience. Des aveugles voient, des sourds entendent, des paralysés se relèvent. Notre témoignage est celui du muet qui, hier encore, n’avait rien à dire et qui aujourd’hui ne peut retenir la louange qui monte sur ses lèvres.

Notre témoignage est celui du paralysé qui, hier encore, était enchainé par tant d’entraves et qui, aujourd’hui, s’étonne de sa liberté.

 

Allez dire…

Pour nous opposer au défaitisme de la lucidité humaine, pour attester la réalité du salut, nous n’avons que des singes fragiles à apporter : ce qui nous est arrivé !

Mais aussi ce que nous allons nous remettre à faire. Car la marche dans le désert peut être moins pénible si chacun prend l’autre par la main, si ceux qui ont plus de cœur à l’ouvrage réconfortent les découragés, si les plus forts prennent sur leurs épaules les plus faibles.

 

Devons-nous encore attendre ?

Lorsque les signes du salut apparaissent dérisoires, le temps vient de donner chair à l’espérance. Car la Bonne Nouvelle est une grâce pour devenir un devoir, une promesse pour devenir une tâche.

Du salut, il ne sera donné qu’un seul signe : des hommes et des femmes qui en vivent. Au lieu de preuves, il n’y a qu’une invitation : « allez dire ! »

 

Michel Teheux

Deuxième Dimanche de l'Avent, Année A
Évangile de saint Matthieu (3, 1-12)
Du rêve à la conversion

Le loup habitera avec l’agneau ; justice été paix s’embrasseront ; la langue de la vipère chantera l’innocence et les pauvres du pays seront reconnus avec droiture.

 

Nous rêvons !

Cela nous est bon de rêver… Mais, engeance de vipères, dit le prophète, convertissez-vous, car bientôt la cognée frappera !

 

Nous rêvons… Un rameau d’olivier fleuri sur la souche desséchée. C’est ce qu’annonçait le prophète au temps où Jérusalem retentissait de lamentations, lorsque l’ennemi était aux portes de la ville et l’assiégeait : lui seul entendait déjà les vagissements de l’enfant à naître. La reine allait accoucher d’un enfant et rien, pas même la puissance maîtresse du monde, ne pourrait rendre vaine la promesse de Dieu. Prophétie d’Isaïe pour un temps de crise et d’incertitude, de désespérance en face de la fatalité. Et nous nous mettons à rêver avec lui en ce temps d’incertitude qui est le nôtre. Les vieilles images qui traversent les siècles et les cultures nous font échapper, l’espace d’un moment, à nos désespérances : le loup habitera avec l’agneau, le veau et le lionceau cohabiteront…

 

Nous nous mettrons à relever la tête et à rêver : la loi de la Jungle fera-t-elle donc place aux Béatitudes ? En ces jours-là fleurira la Justice et grande paix du Levant au Couchant, de l’Oural à l’Atlantique ; en ces jours-là, les humbles posséderont la terre, les carnivores deviendront herbivores, la violence coutumière s’assagira.

Retour au paradis d’autrefois diront certains, ou bien réalisation d’un monde utopique, exprimant du « jamais vu » pour faire saisir la transformation opérée à l’âge messianique, diront d’autres. Qu’importe, les images nous font rêver à un temps meilleur où enfin l’homme ne sera plus un loup pour l’homme.

Mais l’autre prophète, celui des bords du Jourdain, nous arrache à nos douces rêveries et vitupère : « Engeance de vipères, convertissez-vous ! Hâtez-vous de porter du fruit, car la cognée est déjà à la racine de l’arbre ; changer de vie, demain il sera trop tard ! l’heure est proche !

 

Aplanissez la route, rendez droits les sentiers ! Le jour de Dieu approche et il prendra le chemin que vous aurez balisé.

Dans la nuit, allumez des fanaux comme points de repère pour que Dieu puisse retrouver son chemin.

 

Car demain ne sera que ce que vous aurez bâti aujourd’hui.

Car les cris du nouveau-né ne seront que la venue à la parole du patient engendrement et l’émerveillement devant un enfant sera lourd du long enfantement.

 

Il vient, le Seigneur ! Aplanissez sa route. Route du désert, jalonnée d’embuscades et de cadavres ; route des hommes, tourmentée de querelles et d’hypocrisies. Convertissez-vous, car celui qui vient vous baptisera dans le feu qui épure l’or au creuset !

 

Nous rêvions : le loup habitera avec l’agneau ! Mais le prophète fera passer le rêve des hommes au creuset de sa vie livrée, consacrée à l’amour. Celui qui vient n’est pas un doux rêveur ni un utopiste inconsistant : pour donner chair au rêve qu’il porte, il passera par le baptême de sang et s’étendra, dépouillé de tout même de son rêve, sur le bois rugueux d’une croix. Et cette croix, désormais est dressée comme un étendard sur notre monde.

 

Nous rêvions. Mais dans la croix il nous est révélé que notre paradis est fait de désert converti. Nous rêvions, mais afin qu’un coin de notre rêve devienne réalité, Jean le Baptiste, l’annonceur de Celui qui vient, nous dit : « Convertissez-vous ! »

Michel Teheux

Premier Dimanche de l'Avent, Année A

« Non, non, rien n’a changé… » et la chanson n’a pas vieilli !

Pas besoin de remonter au déluge ! Chacun sait que rien ne peut changer vraiment dans sa vie personnelle – chacun a son tempérament et nous pouvons tout juste l’apprivoiser et l’aménager quelque peu – rien ne peut changer dans la vie du monde – une guerre en chasse une autre, l’homme reste un loup pour l’homme, l’injustice continue à diviser les sociétés –

« Non, non, rien n’a changé… ! »

 

Comment ne pas nous laisser aller à l’engourdissement qui engendre la fatalité ? Nous nous assoupissons, mais comment ne pas nous endormir à la vue de tant de déchéances qui font notre honte et de désespérances qui sont notre souffrance ? Comment ne pas laisser tomber les bras devant une tâche démesurée ?

Peut-être pourrions-nous rêver, pour oublier tant d’adversité, mais la dure réalité nous tient suffisamment éveillés pour que nous ne puissions-nous abandonner à l’illusion.

 

« Il arrivera dans l’avenir ! »

Le cri retentit, comme une Bonne Nouvelle, un Évangile !

Isaïe parle pour un temps de crise : un avenir d’épreuves s’annonce pour le petit Royaume de Juda. Et pourtant le prophète annonce la paix. Non pas une paix caduque, pour quelques années, jusqu’à la prochaine guerre. Non quelques « grands soirs » où les prolétaires d’hier deviendront les dominateurs de demain. Non un « ça ira mieux demain » trompeur. Mais la paix dans la foi, par l’attachement à Dieu.

 

« Il arrivera dans l’avenir ! »

Le prophète n’ignore rien des épreuves qui sont nôtres, mais, au cœur même de ce temps de crise, il est porte-parole d’une Bonne Nouvelle. La paix sera offerte. Paix de Dieu offerte devenant trêve dans la suite des malheurs. Paix inespérée qui transforme les fusils en perches à haricots et les superforteresses volantes en cargo pour nourrir les enfants d’Éthiopie.

 

« Il arrivera dans l’avenir ! »

Ce n’est pas un futur aléatoire, un possible qui ne serait peut-être que rêve et illusion, détrompé par la réalité.

Non ce « il arrivera » a un nom : Jésus.

Dans cet homme, par lui, l’avenir de Dieu s’est inscrit en lettres de chair. Ce « il arrivera » est arrivé en lui qui est la Paix de Dieux et la grâce des hommes.

Nos occupations quotidiennes ne peuvent nous sauver ; manger, boire, procréer, bref ce qui fait la trame de nos vies ne peut fonder notre rêve et nous tenir debout. Notre véritable salut est d’un autre ordre : le don de Dieu manifesté en Jésus, premier-né d’un monde nouveau.

Nous sommes sauvés non parce que nous aurions pu entretenir vaille que vaille nos rêves et nos illusions, mais parce que Dieu lui-même vient au secours de nos recherches de nos cheminements.

 

Non la nuit n’aura pas le dernier mot parce que l’aurore déjà est victorieuse. Non notre sommeil et nous engourdissement ne sont pas notre dernier mot parce que la clarté venue d’ailleurs nous a déjà touchés pour que nous reprenions notre veille.

 

Il arrivera, comme une aurore…

Aurore de Pâques où la mort fut vaincue sans grand bruit, espérance restaurée, aussi frêle que ce jour naissant.

Il arrivera, comme une aurore…

Jour de bonheur enfanté, péniblement sans doute, mais combien victorieusement, dans nos marches incertaines.

Amour triomphant dans nos amours hésitantes ou malmenées, justice éclatant dans nos justices sans lendemains, paix instaurée déjà dans nos armistices fragiles.

 

Il arrivera !

Et si vous ne voyez pas les arbres reverdir, c’est que vous vivez encore comme au temps de Noé, à ras du sol, simplement comme des hommes alors que les deux pieds par terre vous devriez avoir la tête dans les nuages, au ciel, pour voir comme Dieu regarde.

Vous mangiez et buviez, et il vous est dit : « Debout ! regardez ! »

Nous allons construire une maison, une cité de paix, Jérusalem nouvelle, un monde qui pourra être la gîte d’un nouveau-né.

Alors, parce que nous aurons veillé dans la foi, pourra retentir, non plus comme une promesse, mais comme une proclamation, ce que nous entendons dans la douce nuit de Noël : « Gloire à Dieu et paix aux hommes puisqu’il les aime ! ».

 

 Michel Teheux

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