Dimanche 12 juillet 2020

Liturgie de la Parole:

Homélie de l'abbé Fernand Sprimont 

On commençait déjà à lui faire des ennuis… à Jésus.

 

C’est vrai que ce qu’il faisait et disait n’était pas fait pour plaire à tout le monde.

Il mangeait avec les collecteurs d’impôts et les pécheurs ! Il ne manquait pas une occasion de répondre aux pharisiens qu’ils étaient à côté de la plaque dans leur interprétation de la Loi ! Il venait même de leur dire que le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat parce que ces mêmes pharisiens lui reprochaient d’avoir guéri quelqu’un le jour du sabbat.

 

Et à la suite de tout cela, Matthieu dit qu’ils tiennent conseil pour savoir comment le faire périr !

Alors Jésus se met à parler… en plein air, à l’entrée des villages, sur les places publiques, au bord du lac… Les gens se bousculent pour l’entendre ! Une foule de gens simples, pas les théoriciens ou les théologiens, mais des gens de la vie de tous les jours, les gens de la rue, les gens du trottoir… ceux qui sont assez pauvres pour entendre une parole qui dérange !

 

Jésus semble dépité : triste sort pour la semence du royaume !

Le semeur a fait son travail, mais la graine tombée au bord du chemin, les oiseaux la mangent !

La graine tombée sur le sol pierreux, elle sèche… ! Et celle qui est tombée dans les ronces, elle meurt étouffée ! Trois échecs successifs.

 

Voilà ce que Jésus raconte, et ceux qui sont restés à l’écouter se demandent où il veut en venir. Va-t-il rester à ce constat négatif, lui le messager de l’espérance ? Ils ont d’ailleurs remarqué la progression : la première semence est morte immédiatement, la deuxième a pu germer avant de périr, et la troisième a même grandi avant que les épines l’étouffent. Et la quatrième ? Enfin celle-là, elle tombe dans la bonne terre. En réplique aux trois échecs précédents, elle donne du fruit, en proportion variée… un grain qui en donne cent, un autre soixante, un autre trente. Remarquez que la terre de Palestine au 1° siècle n’était pas aussi riche que celle du Condroz ou de la Hesbaye… quand on avait une récolte de dix pour un, c’était une bonne récolte… alors quand Jésus parle de cent pour un, il s’agit tout simplement d’une récolte inespérée.

 

Extraordinaire image d’espérance ! Rien n’est perdu d’avance, mais rien n’est calculé par avance.

La parole est semée sur nos champs… sur ce que nous sommes. Mais que sommes-nous vraiment ? Qui sommes-nous vraiment ? Des chrétiens pierreux, rocailleux qui n’entendent rien, qui ne voient rien… enfermés dans nos certitudes et rejetant a priori tout ce qui est nouveau, tout ce qui bouge, tout ce qui « sent le jeune ». Sommes-nous des chrétiens faits de terre de remblai, de terre poussiéreuse et superficielle, où rien n’est pris au sérieux parce que le langage de la foi ne concerne qu’un petit secteur de notre vie privée ? Dans ce type de terre, rien ne peut prendre racine. Sommes-nous des chrétiens de broussailles ? On croit en tout, on mélange tout, on pétille devant du merveilleux, mais on ne poursuit que des chimères ! Ou sommes-nous des chrétiens de bonne terre ? Comme celui qui reçoit et qui garde, qui fait germer et produire du trente, soixante ou cent pour un ?

 

Attention !! Nous ne sommes pas l’un ou l’autre… ce serait trop simple… il y aurait les bons et les mauvais. Nous sommes un peu de tout à la fois. Nous sommes chacun l’un et l’autre : rocailleux, bouché à l’émeri pour certaines choses, terre poussiéreuse et superficielle pour d’autres, ou encore broussaille quand il nous arrange bien de tout mélanger et de sombrer dans la crédulité.

Notre foi est donc essentiellement une lutte contre toute forme d’injustice et d’égoïsme afin de vivre vraiment comme des enfants de Dieu, tous unis dans la même tendresse du Père.

 

Abbé Fernand Sprimont  

Le semeur est sorti pour semer.

 

Jésus est sorti du sein de Dieu pour jeter à tous vents la Bonne Nouvelle, l’Évangile de vie. Promesse de printemps, mais l’été pourrait bien amener des désillusions : 4 des 6 versets décrivent les semailles comme un échec ! Comment accepter qu’il y ait tant de semence perdue ?

 

Les promesses avaient relevé l’espérance des hommes : un souffle de jeunesse traversait l’Évangile. Mais les lendemains n’ont pas chanté. L’égoïsme qui dessèche l’amour, la haine et l’orgueil qui étouffent le désir de fraternité et de justice, la souffrance qui reste toujours un scandale et une peine, vous connaissez ? « Notre monde connait les douleurs d’un enfantement » … La tentation est forte de désespérer ou d’aménager notre espérance et de la réduire à des espoirs raisonnables. Elle est venue l’heure pour le semeur de se recycler et de jeter son grain sur la bonne terre seulement.

 

Le semeur est sorti pour semer, Jésus est sorti de la maison pour entretenir ses disciples des affaires du Royaume. Geste généreux : Dieu ne réserve pas sa grâce ; que deviendrait la terre rocailleuse si jamais elle n’était labourée et ne pouvait espérer un jour voir se lever une moisson dorée. Geste d’espérance : Dieu connait les ressources cachées des terres arides et il connait encore plus la puissance de vie emprisonnée dans le grain minuscule qui se déchainera une fois le grain jeté en terre. Dieu connait la joie de Pâques déjà inscrite dans le sillon sanglant du Golgotha. Oui, pour que la moisson réussisse, le Semeur deviendra Semence et la grâce de Dieu deviendra abandon et offrande : Jésus se laissera enfermer dans le tombeau pour que se lève la moisson de Pâques. Le semeur est sorti pour semer, il n’apprendra pas les calculs savants des semailles programmées, il jettera le grain à profusion. Geste noble et lourd d’espérance du semeur qui aime sa terre. Et Dieu s’y connait en terre : déjà au premier matin il la pétrissait amoureusement pour qu’elle donne son fruit le plus beau, l’homme à la ressemblance de Dieu.

 

La semence semblera toujours infime, perdue dans l’étendue du champ. Et pourtant, un jour, on ne verra plus la terre : l’épaisseur dorée de la moisson révélera la force de la vie aujourd’hui enfouie.

 

« Notre monde connait les douleurs de l’enfantement » … Le temps des semailles est vive espérance des moissons. Lorsque des hommes et des femmes reconnaissent dans leur peu de foi que Dieu fait toutes choses nouvelles, lorsque nous confessons, sans très bien comprendre que la vie aura le dernier mot, qui ne serait convaincu de la dérision de cette profession de foi en face de tant d’injustice, de souffrances, d’iniquités qui sont le lot quotidien de notre temps été le fruit amer de tant d’efforts réduits à néant ? Qui ne dira que nous espérons en dépit du bon sens et que nous travaillons à perte ?

 

Et cependant, dans ces gestes de vie, dans cette espérance patiemment entretenue, dans cette amoureuse patience qui nous fait nous tourner vers le temps des moissons, nous prétendons que c’est la Pâque victorieuse qui déjà est à l’œuvre.

 

Lorsque des hommes et des femmes donnent corps à l’amour, lorsque nous faisons nôtres les choix de Jésus, qui pourrait ignorer l’insignifiance de ces témoignages en face de l’injustice érigée en système, de l’égoïsme toujours renaissant dans nos vies individuelles et dans nos relations sociales ? Et cependant dans ces vies traversées par un peu d’amour s’entrevoit déjà ce que peut être la victoire de l’amour lorsqu’il n’est que l’amour.

 

« Notre monde gémit dans les douleurs d’un enfantement qui dure encore ! » Nous pourrions nous laisser écraser par les dégradations du monde et la stérilité de notre terre : la sécheresse parait avoir raison de la semence. Oui nous serions en droit, et ce serait raisonnable, de conclure que « rien ne va plus ! ». Le semeur est sorti pour semer et déjà il entrevoit le sillon sanglant de Golgotha, les foules l’abandonnent et bientôt les disciples le trahiront : il y a de quoi perdre cœur. Et cependant le Semeur continue à jeter le grain : au-delà des gémissements de l’enfantement, il voit déjà la naissance de Pâques.

 

À chaque épreuve du temps, il suffit que l’Évangile soit accueilli par des cœurs généreux et patients pour que rennaise le bonheur des hommes et la joie de Dieu. « Car la pluie ne retourne pas au ciel sans avoir fécondé la terre ! » Une terre est bonne si elle garde en elle l’espérance de la moisson.

 

 

Michel Teheux

Homélie de l'abbé Michel Teheux

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