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15 SEPTEMBRE 2022 - ANNÉE C

Frère Laurent Mathelot, o.p.

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Fête de Notre-Dame des Douleurs

Saint Paul, dans sa première lettre aux Corinthiens, nous résume l’essentiel de la foi – une sorte de kérygme, pour ceux qui aiment les mots savants : le cœur de notre foi – à savoir qu’une quantité de témoins ont vu revenir Jésus d’entre les morts. Si fondamentalement, vous ne croyez pas cela - qu’un homme est revenu vivant d’entre les morts - si vous ne croyez pas que de toute mort, il est possible de ressusciter, de revenir à la vie, alors, comme l’écrit Paul, « c’est pour rien que vous êtes devenus croyants. » L’essentiel de notre foi tient presqu’en un seul mot « ophté », qui, en grec ancien, signifie « Il s’est laissé voir ». C’est le mot qu’utilise ici Paul : « Il a été vu de Pierre et ensuite des douze ». Et c’est le cœur de notre foi, ce que dit essentiellement notre Église : nous l’avons vu revenir vivant d’entre les morts.

L’Évangile nous plonge au cœur de cette mort, en pleine agonie du Christ. Mais il nous montre aussi une autre agonie, celle de Marie, mère debout au pied de la croix, crucifiée en son sein avec son enfant. « Et toi, ton âme sera traversée d’un glaive » avait prophétisé le vieux Siméon, à la présentation de Jésus au temple – l’autre Évangile qui était proposé pour les lectures d’aujourd’hui. Certes, elle ne meurt pas, Marie au pied de la croix, mais elle agonise. De ces morts-là aussi nous croyons que nous ressuscitons. Le cœur transpercé alors qu’elle voit son enfant mourir, Marie se voit confier une nouvelle maternité, celle du disciple bien-aimé. Alors qu’elle agonise en tant que mère, en tant que mère elle ressuscite : autrement.

L’articulation de ces deux textes – une foi ancrée dans la réalité de la résurrection, celle de Jésus bien sûr, mais aussi celle du cœur transpercé de Marie – suscite en nous une immense espérance : celle que de toutes de nos blessures, même de nos cœurs transpercés, même de la mort, Dieu nous sauvera ; que de toutes nos crucifixions, nous reviendrons vivants, que, même à travers toutes nos agonies, la vie éternelle se manifeste déjà.

Les trois sacrements – réconciliation, onction des souffrants et eucharistie – que nous avons proposés aujourd’hui sont ceux de la résurrection d’entre les morts. Ce sont les sacrements des corps, des cœurs et des âmes blessés. Mais ce sont avant tout des sacrements de l’espérance en la résurrection, profondément ancrés dans cette foi tenace que de toute souffrance et de toute mort, Dieu nous délivrera. Ce sont des sacrements de la résurrection et de la joie !

On le voit, paradoxalement, la fête de Notre-Dame des douleurs n’est pas une fête triste. Ce n’est pas non plus une fête de la joie immédiate. C’est une fête de la joie désarmée, ténue, discrète, profonde, qui agit au creux de nos blessures, une joie comme une lame de fond imperceptible, fondée sur la certitude que l’amour de Dieu sauve et donne la vie éternelle.

Aujourd’hui nous célébrons, avec l’image de Marie debout au pied de la croix, les cœurs blessés tournés vers la résurrection. Dans nos souffrances, nous nous sentons réconfortés par sa compassion – sa manière maternelle de souffrir avec le Christ et avec nous. La compassion, voilà qui traduit bien ce sentiment paradoxal d’espérance dans la souffrance. La compassion, c’est faire sienne la blessure d’autrui par amour. Et c’est pour cela que nous venons aussi nombreux au pied de Notre-Dame de la Sarte pour prier, pour qu’elle intercède pour nous ou pour nous inspirer d’elle.

La compassion est la vocation de ce sanctuaire. L’endroit où Marie, en son cœur de mère, pour nous, souffre debout. Compassion et résurrection, voilà ce que signifie le Stabat Mater, ce merveilleux chant à la gloire de la mère souffrant debout au pied de la croix.

La compassion est la vocation de ce sanctuaire. Et je peux témoigner qu’il y a eu dans cette église des résurrections qui confinent au miracle, des personnes effondrées de souffrances et de chagrins, revenues à la vie.

Nous te confions, Notre-Dame de la compassion, toutes les personnes qui viennent prier dans ce sanctuaire, ainsi que toutes celles, au loin, qui t’invoqueront. Couvre-les de ton manteau et protège-les. Nous confions à ton intercession toutes leurs intentions, toutes les personnes pour lesquelles ici on prie. Donne-leur de rester confiantes, debout face à toute crucifixion, qu’elle soit de la chair, de l’esprit, du cœur ou de l’âme.

Nous te confions enfin toutes les personnes qui, par leur engagement, soutiennent ce sanctuaire, ainsi que la communauté qui lui est fidèle. En ces temps difficiles, sur nous tous aussi, nous appelons ta compassion. Donne-nous, en toutes circonstances, comme toi, de nous tenir debout et de garder la foi.

Amen.

— Fr. Laurent Mathelot OP

Vingt-quatrième Dimanche du temps ordinaire
Ce qui était perdu

Vous avez méprisé votre frère, ou votre sœur ? Bienvenue à cette Eucharistie. Vous avez médit d’unetelle ou d’untel ? Bienvenue à cette Eucharistie. Vous éprouvez parfois un sentiment de révolte ou de haine envers autrui? Bienvenue à cette Eucharistie.

Il vous arrive de vous comporter médiocrement ; comme le fils prodigue, vous disputez parfois leur nourriture aux cochons ? Bienvenue à cette Eucharistie. Vous avez de mauvais penchants dans lesquels vous retombez souvent ; des assuétudes, des addictions, des esclavages ? Bienvenue à cette Eucharistie.

Vous vous êtes éloigné de Dieu, et peut-être êtes-vous pratiquement en rupture avec Lui ? Bienvenue à cette Eucharistie. Vous ne priez pas souvent, voire jamais ? Bienvenue à cette Eucharistie. Vous avez adoré des idoles, que ce soit vous-même, l’argent ou un fantasme ? Bienvenue à cette Eucharistie.

Bienvenue aux justes aussi ; pour peu qu’il y en ait parmi nous.

Bienvenue à vous qui avez soif d’amour, qui en manquez ou qui en avez manqué. Bienvenue à nous tous, pêcheurs, au pied de cet autel, à la table du Dieu-Amour que, quotidiennement pourtant, nous méprisons. Bienvenue à nous tous qui avons fait le mal ; Dieu n’en finit pas de contenir sa joie de nous revoir.

C’est le thème du jour – la brebis perdue – alors, allons-y gaiement.

Dans la première lecture, celle du Livre de l’Exode, Dieu vient à peine de donner les tables de Loi à Moïse que le peuple, resté au pied de la montagne, se tourne vers l’idolâtrie – c’est l’épisode du Veau d’Or. L’idolâtrie c’est adorer comme Dieu, ce qui n’est pas Dieu. Quelles sont les idoles aujourd’hui ? Quelles sont ces faux-dieux auxquels nos contemporains rendent un culte ? La richesse ? La célébrité ? La réussite ? La jouissance ? Le plaisir? 

Et quelles sont mes idoles à moi ? Ne suis-je pas parfois le dieu de mon propre ego ? Pour quelles idoles suis-je prêt à accepter des soumissions, des dépendances voire des esclavages ? Celles et ceux dont je désire l’affection? L’idée que j’ai de moi-même, ma vie fantasmée ? Qu’est-ce qui m’attire le plus ? Dieu ?

L’idolâtrie est sans doute le pire péché au regard de la Bible. Toutes les peines de mort que prononce l’Ancien Testament ont quelque part trait à l’idolâtrie. Se tromper de Dieu, que peut-il y avoir de pire aux yeux de la religion ? Jésus lui-même la dénonce avec force : le culte de soi, le culte de la reconnaissance par autrui, le culte de l’argent, le culte de la rigueur, le culte de la Loi…

La conséquence de l’idolâtrie, c’est la destruction de l’humanité – spirituellement, l’idolâtre court à sa perte. Mais il suffit qu’un seul homme, en l’occurrence Moïse, fasse mémoire de l’amour de Dieu pour que celui-ci renonce à sanctionner. Dieu fond de miséricorde dès qu’on se retourne vers Lui.

Ne vous inquiétez pas si vous avez fait des bêtises : saint Paul a fait pire que vous. Il massacrait des chrétiens à cause de leur religion – aujourd’hui, on parlerait de crime contre l’humanité, si ce n’était anachronique. Selon ses propres mots, Paul était « blasphémateur, persécuteur, violent ». « Voici une parole digne de foi, et qui mérite d’être accueillie sans réserve : le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs ; et moi, je suis le premier des pécheurs. » dit-il à Timothée, dans la lettre fougueuse qu’il lui écrit.

Comme Paul, j’ai un lourd passé de pécheur. Avant de devenir religieux et prêtre, j’ai été patron de bar et de boite de nuit. J’ai longtemps mené une vie nocturne avec tous ses excès. Dans mon souvenir, « Sex & Drugs & Rock & Roll » [Ian Dury] c’est du très concret. Longtemps, en effet, j’ai idolâtré la jouissance – comme le font sans doute toutes celles et ceux qui ont un lourd chagrin à anesthésier – et c’est pourtant là, dans cette vie de toutes les perditions que le Christ est venu me chercher. Comme Paul, j’ai vécu une conversion radicale, une nuit dans ce bar qui aura été pour moi un véritable Chemin de Damas. Je connais la patience et la miséricorde de Dieu, autant que je sais ce que c’est que se perdre jusqu’à aller disputer leur nourriture aux porcs.

Ne vous inquiétez pas si vous avez fait des bêtises, si vous avez commis des actes que votre conscience réprouve, si vous vous êtes perdus : je suis – je l’espère – tombé plus bas que vous et Dieu, pourtant, dans le caniveau où j’avais sombré, est venu me chercher et m’a relevé.

Le Fils prodigue est pour moi une des plus belles paraboles ; l’archétype de toutes les conversions. C’est d’abord l’arrogance d’un fils – et tout le monde comprend que le père, ici, c’est Dieu – l’arrogance d’un fils qui assume son père déjà mort et revendique son autonomie : « Père donne-moi ma part d’héritage »… qu’il s’en va aussi tôt dilapider en débauches. C’est l’histoire d’un fils qui finalement dispute leur nourriture aux porcs – dans l’Orient ancien, un animal répugnant. C’est l’histoire d’un fils qui se comporte comme un porc et qui décide, au fond du désespoir, de revenir vers son père, se souvenant de son amour. « Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. » Comme Moïse, il aura suffi au fils prodigue de faire mémoire de l’amour du Père pour susciter sa miséricorde.

Pour Dieu c’est alors la fête. La parabole nous montre autant la conversion du fils que la joie exubérante – presque caricaturale – du père qui le voit revenir de loin. Il court se jeter à son cou et le couvre de baisers. Il dit : « Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. ». Cette joie exubérante, on la trouve en creux, au début de l’Évangile, dans l’inquiétude du Christ qui court à la recherche de la brebis perdue.

Cette joie exubérante de Dieu que reflète ici l’inquiétude du Christ, c’est bien sûr celle qu’il éprouve chaque fois que nous revenons à lui, à chacune de nos conversions – dans le sacrement de la réconciliation lorsque nous avons un poids sur la conscience, dans l’eucharistie après un kyrie sincère ou lorsque, simplement, nous revenons à la prière.

Ne vous inquiétez pas si vous avez de grands péchés, je vous assure que les miens, comme ceux de saint Paul, ont été bien plus grands. Inquiétez-vous plutôt du Christ qui nous cherche dès que nous nous égarons, de la joie de Dieu qui nous voir revenir à lui. Il n’y a que cela qui compte finalement.

Souvenez-vous qu’à chaque fois que, dans la prière ou dans les sacrements, comme le fils prodigue, nous revenons à Dieu, il court vers nous pour nous couvrir de baisers.

« Il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit que pour nonante-neuf justes qui persévèrent » [Lc 15, 7].

 

— Fr. Laurent Mathelot OP

Vingt-troisième Dimanche du temps ordinaire
Le Dieu jaloux

Une manière très intéressante de réfléchir à notre vie spirituelle est de se pencher sur les passages de la Bible qui ne nous plaisent pas, que nous n’aimons pas ou ceux dont nous sommes particulièrement amnésiques, que nous avons tendance à facilement oublier. Se plonger régulièrement dans les Écritures permet, à l’occasion, de buter à nouveau sur ces passages que nous avons tendance à enfouir, et de s’interroger à nouveau frais sur le pourquoi ils nous dérangent.

Les premiers versets de l’Évangile de ce dimanche sont dans doute, pour beaucoup, de ces passages qui dérangent : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. »

Le verset suivant n’est pas beaucoup plus engageant : « Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple. » On s’éloigne assez fort d’une vision béate de l’amour chrétien. Certes l’Évangile prône l’amour et la paix, mais pour qui le lit attentivement, il est aussi rempli de jugements sévères et d’exigences difficiles, voire d’attitudes de Jésus qui nous désarçonnent.

Prenons un exemple, saviez-vous que, dans l’Évangile de Luc, lors de la dernière Cène, Jésus demande explicitement à ses disciples de se munir d’armes ? Je cite [Lc 22, 36] : « Celui qui n’a pas d’épée, qu’il vende son manteau pour en acheter une. » [38] : « Ils lui dirent : ‶Seigneur, voici deux épées.″ Il leur répondit : ‶Cela suffit.″ ». Si vous n’avez jamais entendu ce passage, c’est que pour beaucoup il est gênant. L’Église n’en parle quasiment jamais. Pourtant, il est bien dans l’Écriture : il a un sens.

Autre passage difficile c’est quand Jésus utilise un fouet pour chasser les marchands du Temple [Jn 2, 13-25]. N’est-ce pas en flagrante contradiction avec le commandement d’aimer ses ennemis ? Il y a beaucoup de passages qui sont gênants dans la Bible, dont nous préférerions peut-être qu’ils n’y soient pas, sur lesquels nous avons tendance à faire l’impasse. Mais ce faisant nous créons un stéréotype, une image de Jésus qui nous nous plaît et non tel que la Bible le dépeint, un Jésus tout paisible et tout doux comme nous aimerions que soit l’amour. Il n’est pourtant pas toujours tendre le doux Jésus.

Se donner une image naïve du Christ, évacuant tous ses aspects rugueux, en faire un apôtre de la non-violence, une sorte de Gandhi antique, c’est s’aveugler sur notre religion. Dans l’Évangile, Jésus s’énerve, vitupère et parfois insulte. Il souffre et il pleure. Et souvent, l’enseignement de ses paraboles est sévère. On se souvient, il y a quelques semaines, de la porte étroite et du paradis qui se ferme devant ceux qui en sont exclus [Lc 13, 22-30].

Ce genre d’obscurantisme est un danger spirituel. C’est sûr qu’à conserver l’image d’un Jésus tous doux, jamais il ne pourra nous traiter d’hypocrites comme il le fait des Pharisiens ; jamais un Jésus tout gentil ne nous dira « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de scandale.» [Mt 16, 23]. Pourtant, il nous arrive de le renier… en pensée, en parole, par action ou par omission.

Ainsi, allons-y. Attachons-nous à ces quelques versets qui nous dérangent : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. » Préférer Dieu à tous ceux qu’on aime corps et âme, voilà bien une idée qui nous bouscule : est-ce que j’aime vraiment Dieu plus fort que tous ceux que je chéris ? Est-ce que, au moins, j’aime Dieu comme je suis amoureux ?

N’est-ce pas le retour du Dieu jaloux de l’Ancien Testament ? « Moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux : chez ceux qui me haïssent, je punis la faute des pères sur les fils, jusqu’à la troisième et la quatrième génération » [Dt 5, 9]. Faut-il donc tout sacrifier à Dieu ?

Si, a priori, l’exigence d’aimer Dieu plus que toute autre personne peut sembler terrible, elle ne l’est pas tant que ça. Déjà les parents qui ont plusieurs enfants et cherchent à les aimer équitablement rendent un culte à Dieu, à la justice de son amour. Quand nous parvenons à aimer quelqu’un au-delà de l’offense qu’il a pu nous faire, nous rendons un culte à Dieu. À chaque fois que nous considérons une personne non pas pour ce qu’elle est – et qui parfois peut être tragique – mais avec le regard d’un amour qui voit au-delà de ce qui est perdu, nous rendons un culte à Dieu. Dans tout acte d’amour qui voit les personnes non pas telles qu’elles nous apparaissent, parfois avec leur poids de difficultés, mais dans la perspective d’un amour plus grand, plus universel, nous plaçons notre espérance en Dieu. Voir au-delà de la médiocrité des gens, c’est déjà voir Dieu et son œuvre de résurrection.

On comprend alors le sens immédiat du verset suivant : « Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple. » De fait, le disciple qui fait cet effort de voir au-delà des disputes et des offenses, d’aimer au-delà de toutes les méchancetés qu’il peut subir doit s’attendre à voir la générosité de son amour crucifié. La croix que Dieu nous demande de porter, ce sont souvent nos proches qui nous l’imposent. Ce sont pourtant ceux-là aussi que nous désirons le plus aimer, auxquels nous pardonnons le plus souvent, desquels nous cherchons à toujours ressusciter l’amour. La largesse de l’amour dont nous sommes capables pour nos proches, qui parfois pourtant nous blessent, est un signe vivant de l’amour de Dieu à travers nos relations.

Le commandement d’aimer Dieu plus quiconque qui nous est proche peut sembler a priori difficile, mais c’est avant tout un commandement où Dieu nous dit : ‘Au-delà de tout amour que tu chercheras à unifier dans la paix : je suis là.’

Alors nous comprenons que oui, pour vivre entre nous un amour qui touche au divin, il faut d’abord et plus que tout aimer Dieu.

 

— Fr. Laurent Mathelot OP

Vingtième Dimanche du temps ordinaire

J’ai conçu les trois dernières homélies un peu comme un triptyque. Dimanche passé nous avions dénoncé le christianisme placebo qui visait à établir une paix sociale sur Terre. Un christianisme qui cherche à tout prix à éviter la souffrance sur base du principe ‘Tout le monde, il est beau. Tout le monde, il est gentil’ et ‘Nous rions tous au paradis’. Espérer échapper à la souffrance est illusoire : ce serait revenir à la religion comme opium du peuple.

Lundi, à l’occasion de l’Assomption, j’avais présenté Marie comme la mystique par excellence. Après avoir remarqué que son « oui » mettait toute sa vie en jeu, nous avions essayé de nous mettre dans sa peau pour découvrir que la vie mystique c’est osciller, en confiance, entre Magnificat et Stabat Mater, entre tressaillements d’allégresse et cœur transpercé au pied de la croix.

Aujourd’hui, troisième volet : comment entrer dans la vie mystique ? Comment trouver progressivement cette confiance en Dieu qui procure autant la joie profonde qu’elle permet de se maintenir debout face au mal ?

L’Évangile de ce dimanche nous parle de la porte étroite, qui est une parabole, justement, de la vie mystique. « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. »

La « porte étroite » ou « porte des brebis » était la plus petite de toutes les portes de la muraille de Jérusalem, celle par laquelle entraient les troupeaux qui allaient être sacrifiés au Temple. Quand Jésus dit « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite », il ne dit pas autre chose qu’« Efforcez-vous d’aller au sacrifice ».

Encore une fois, je le redis : il ne s’agit pas ici de jouer les kamikazes de la religion, comme Catherine de Sienne et son frère qui, enfants, avaient fugué de la maison pour aller faire la croisade et mourir en martyrs. Encore moins s’agit-il de glorifier le dolorisme, cette perversion spirituelle qui consiste à s’infliger des souffrances croyant ainsi plaire à Dieu. Le christianisme assume cette position délicate qui consiste à ne pas se résoudre au mal et à la souffrance – « Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe » – mais à accepter d’y faire face – « Cependant, que soit faite non pas ma volonté, mais la tienne » [Lc 22, 42]. Voilà la porte étroite par laquelle il s’agit d’entrer : de tout son être refuser le mal, mais accepter d’y faire face et s’il le faut, l’assumer.

On retrouve ici le « oui » de Marie, dont nous avions constaté lundi qu’il comportait un risque majeur pour sa vie : en effet, Marie aurait été lapidée si Joseph l’avait dénoncée. Encore une fois, si on se met à sa place, on mesure l’angoisse qui a dû être la sienne à l’Annonciation : « Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils… » [Lc 1,31]. Elle aurait été fondée à hurler vers Dieu : « Mais ils vont me lapider ! ». Au contraire, elle dit : « Que tout m’advienne selon ta parole » [Lc 1, 38]. On retrouve, à la fois, l’angoisse du Christ au Jardin de Gethsémani et sa soumission confiante à la volonté du Père. Le « oui » de Marie à l’Annonciation, celui du Christ à la veille de sa Passion, sont deux magnifiques exemples de ce qu’on entend par « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite » : un oui donné à Dieu alors que se profile le malheur.

Remarquez que ce n’est pas un « oui » à la souffrance. Ni Marie ni le Christ ne désirent s’affronter à la méchanceté des hommes. C’est à l’amour divin qu’ils disent « oui » dans ces circonstances tragiques.

Nos conflits se résolvent en acceptant la souffrance, pas en la rejetant. C’est en acceptant la souffrance que nous causent ceux qui nous font du mal, qui sont souvent des proches, et non en les rejetant, que nous réconcilierons l’amour entre nous et retrouverons la joie. C’est en aimant au-delà du mal que nous infligent ceux qui nous blessent, que nous ressusciterons à la vie.

Le mystique vit au-delà de la souffrance, dans la confiance totale au triomphe de l’amour. C’est parce qu’il est tendu vers la Résurrection qu’il peut endurer le mal. Sinon, nous sommes tous bien d’accord, c’est insupportable.

Tous, nous avons cette capacité d’endurer la souffrance jusqu’à un certain point. Tous, déjà, nous avons traversé des vallées de larmes portés par l’espérance d’un jour meilleur, d’une résurrection de la joie. Tous, nous avons cette capacité de résilience face à au mal. Dans une certaine mesure.

La vie mystique c’est la dilation de cette mesure, à force de confiance en Dieu. C’est en développant notre confiance en l’amour qu’a Dieu pour nous, littéralement en dilatant notre cœur à la mesure de cet amour, que nous pourrons repousser ce point au-delà duquel la souffrance nous fait sombrer dans le désespoir. Tous, nous avons cette capacité d’endurer, par amour, la souffrance jusqu’à un certain point et la vie mystique, c’est porter ce point au-delà de la mort grâce à la pleine confiance en Dieu.

Alors, plus aucune souffrance, pas même la mort, ne nous feront peur. Nous pourrons accepter tous les sacrifices, passer par toutes les portes étroites, tellement nous serons portés par la certitude qu’existe et que vit en nous, un amour qui ressuscite de tout ; que se trouve au-delà de toute porte étroite, un Temple où ne règne que l’amour de Dieu. Et, comme nous l’enseigne le Christ, que ce Temple, c’est notre corps.

La vie mystique c’est réaliser que l’on vit dès ici-bas de cet amour qui permet d’affronter et de transcender tous les aléas de la vie. Si, par amour, vous vous êtes déjà battus contre la souffrance, vous savez donc que cet amour surpuissant est bel et bien vivant en vous.

 

— Fr. Laurent Mathelot OP

Assomption de Marie

Les Évangiles parlent relativement peu de Marie. Essentiellement, dans ce qu’on appelle les Évangiles de l’enfance, dans le récit des noces de Cana et à la Crucifixion. C’est à peu près tout. On la retrouve ensuite dans les Actes des Apôtres ; Paul, quant à lui, n’en parle jamais.

Marie est surtout révérée pour son « oui » inconditionnel à l’inattendu de Dieu. Si on le regarde à la lumière de notre propre confiance en Dieu, peut-être pourrait-on passer à côté du côté tragique du oui. Nous avons tendance, et c’est bien naturel, de nous tourner en confiance vers Dieu pour trouver l’amour, la paix et la joie et si nous le suivons, nous les aurons. Mais sommes-nous aussi prêts à dire oui à Dieu pour les déchirements de cœur, les persécutions, les crucifixions ?

Le « oui » de Marie contient d’emblée un risque inouï. Sans doute est-elle fort jeune quand elle est promise en mariage à Joseph – 13 ou 14 ans tout au plus, l’âge nubile pour l’époque. Tomber enceinte alors qu’on n’est pas mariée signifiait alors la lapidation. Joseph l’aurait dénoncée qu’elle serait morte sous les pierres, la Vierge Marie. Elle prend un risque colossal à accepter une grossesse inexpliquée. Sa confiance est sans mesure. Nous-mêmes, dirions-nous aussi facilement « oui » à Dieu s’il s’agissait de mettre directement notre vie en jeu ?

C’est pourtant ce qu’il nous demande. À nous aussi. « Donne-moi ta vie », voilà ce que Dieu ne cesse de nous demander : « Donne-moi ta vie ». Il ne s’agit pas – je l’ai évoqué hier – de courir au martyre : Marie n’est pas suicidaire quand elle accueille l’incroyable demande divine. Elle fait juste pleinement confiance : « Qu’il me soit fait selon ta parole. » [Lc 1, 38]

Mettons-nous un peu dans sa peau. Que se passe-t-il quand on accueille en son sein, la plénitude incarnée de l’amour de Dieu ? Que se passe-t-il quand on éprouve en soi la vie divine ? Que se passe-t-il quand on tressaille d’allégresse ? Avez-vous déjà éprouvé ce sentiment de l’extase, de bonheur absolu, de la joie qui emporte tout ? Avez-vous déjà eu le cœur qui tressaille d’allégresse ? Peut-être à l’occasion d’une rencontre amoureuse, d’une naissance, peut-être grâce au simple souvenir d’un moment de tendresse.

Vivre un moment la plénitude de l’amour, celle de la vie, c’est avoir l’âme qui exalte Dieu et l’esprit qui exulte ; c’est se sentir heureux pour l’éternité ; le cœur contemplant des merveilles. Avez-vous déjà éprouvé ce sentiment de joie qui confine à l’extase ? Dans votre vie à tous, j’espère qu’il y a eu de ces moments de plénitude – ne fussent que quelques instants – où le cœur, le corps, l’esprit et l’âme jubilent d’une joie profonde qui touche au divin.

Cette joie, cette plénitude de l’amour, il est possible de la vivre dans la seule relation avec Dieu. C’est essentiellement ça le message du Magnificat. Il est possible que notre vie spirituelle soit constellée de ces tressaillements d’allégresse qu’éprouvent celles et ceux – les mystiques – qui accueillent en leur chair, la vie de Dieu. Marie est la première mystique. Et nous mettre à sa suite, c’est avant tout dire oui à l’incarnation en nous de la vie divine. Comme à Marie, Dieu nous dit : « Donne-moi ta vie » et « Par toi, que ma présence adviendra au monde » ; « Laisse-moi pleinement vivre en toi ».

À l’école de Marie, nous comprendrons aussi que la vie mystique n’est pas de tout repos ; qu’il faudra parfois aller rechercher Jésus au Temple ; que le vin des noces ne coulera que s’il le veut. Parfois, il nous faudra languir ; parfois il nous faudra nous inquiéter. Comme Marie, la vie mystique, c’est accepter que toute joie vient d’abord et essentiellement de Dieu ; qu'elle est un don qui s’espère et se reçoit.

Enfin, il y a l’image de Marie au pied de la croix. Accueillir mystiquement la vie divine, c’est aussi s’apprêter à avoir – comme l’avait prophétisé Siméon – l’âme « traversée d’un glaive » [Lc 2, 35]. Rechercher à incarner aujourd’hui la présence de Dieu, c’est aussi envisager qu’il faudra parfois se tenir debout au pied de la croix, le cœur déchiré de souffrance.

La vie mystique se partage entre ces deux extrêmes : entre tressaillements d’une joie véritable, celle de donner la vie de Dieu au monde, et douleur qui nous déchire les entrailles à chaque fois que l’amour en nous est crucifié. La vie mystique c’est vivre autant des Magnificat que des Stabat Mater avec, entre deux, la confiance.

La vie mystique c’est la vie de l’amour, à mesure qu’il est intense et qu’il touche au divin. Et ce peut être notre vie de tous les jours, une vie donnée à apporter au monde la présence de Dieu.

« Donne-moi ta vie », nous dit Dieu.

« Qu’il me soit fait selon ta Parole. »

 

— Fr. Laurent Mathelot OP

Vingtième Dimanche du temps ordinaire
Le feu sur la terre

Terrible texte que le passage d’Évangile que nous venons de lire. « Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. » « Le père contre le fils, la fille contre la mère,… » Déjà la première lecture n’était pas particulièrement joyeuse, qui racontait la tentative de faire taire par la mort le prophète Jérémie. Et que penser de la Lettre aux Hébreux qui conclut « Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte contre le péché. » [He 12, 4] ? Seul le psaume apporte à peine une lueur d’espoir : « Il m’a tiré de l’horreur du gouffre, de la vase et de la boue ; il m’a fait reprendre pied sur le roc. »

Terribles lectures donc qui nous invitent à nous pencher sur la souffrance et le désespoir ; les persécutions et le sacrifice.

Rassurez-vous, je ne vais pas prêcher la croisade ni inciter ici quiconque au martyre. Encore moins ai-je l’intention de valoriser le dolorisme qui est au mieux une résignation à la souffrance, au pire un masochisme religieux. Nous sommes une religion de la paix, de l’amour et de la vie, et c’est essentiel.

Prêcher l’amour et la paix, la fraternité entre tous, ne nous dispense pas, cependant, de faire face à la réalité du monde qui nous entoure et qui, parfois, se montre cruel et violent. Que du contraire… « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. » [Mt 10, 16], dit Jésus. L’image du chrétien doux comme un agneau est certes une image percutante de notre religion, mais elle reste indissociable du sacrifice sanglant auquel cet agneau est destiné. C’est précisément le contraste entre l’innocence de l’agneau et la violence du sacrifice qui est parlante. La crucifixion est centrale à notre religion.

Trop longtemps, et pendant des décennies, on a proposé un christianisme du vivre ensemble, de la fraternité joyeuse et de l’amour du prochain, jetant aux oubliettes les discours qui abordaient la souffrance, le sacrifice de soi, la violence humaine et le mal. Après le concile Vatican II, on s’est mis à proposer, presque exclusivement, un christianisme placebo où il ne fallait plus parler d’obligations, de contraintes et de dogmes, surtout pas de péché et d’enfer ; un christianisme de la douceur de vivre et de l’amour gentil.

Partout dans l’Église, s’est alors répandue l’idée éthérée d’un amour idéal qui pourrait régner entre tous, celle d’une fraternité humaine universelle et paisible. Beaucoup de chrétiens ont alors crû béatement à la possibilité d’un monde où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » et que, finalement, « nous irons tous au paradis », comme l’a si bien caricaturé Jean Yanne dans deux de ses deux films.

L’Évangile d’aujourd’hui dément ce bel idéal d’un paradis fraternel sur Terre : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » nous dit Jésus.

Il faut dénoncer le christianisme placebo qui se voudrait comme une échappatoire à la souffrance, une protection des maux qui nous assaillent, finalement un remède pour notre monde. Les chrétiens qui pensent cela ont assumé leur religion comme opium du peuple. Pour eux, le but ultime de la religion chrétienne serait la vie paisible ici-bas, dégagée de la souffrance et du mal. Le Dieu jaloux et vengeur, le Dieu des combats de l’Ancien Testament serait bel et bien définitivement enterré, remplacé par un Jésus qui prônerait la paix sociale entre tous. Or voici qu’il dit « Je ne suis pas venu mettre la paix sur terre, mais bien plutôt la division. » (Lc 12, 49-53).

Alors, s’il ne s’agit ni d’accepter béatement le martyre ni d’espérer tout aussi béatement la fraternité sociale universelle, de quoi parle-t-on ici ?

On parle avant tout du combat spirituel. Celles et ceux qui s’engagent dans ce beau combat savent à quel point il est difficile, à mesure d’ailleurs que l’on se donne à l’amour ; que chercher à aimer le monde avec une intensité croissante, c’est s’apprêter à de grandes souffrances à mesure que cet amour sera blessé. On souffre bien plus du manque d’amour d’un proche que de celui d’un ennemi lointain. L’amour, à mesure qu’il est intense, s’affronte intensément au mal, à la violence et au mépris entre nous.

La violence de Dieu – la violence de l’Amour divin – n’est pas celle d’un Jupiter qui nous frapperait pour nous punir dès que nous lui déplaisons. La violence de Dieu est plutôt celle qui transperce le cœur de Marie au pied de la Croix, quand elle voit son propre fils agoniser sous ses yeux. La violence de Dieu, ce sont les larmes qui nous viennent face au mal. La violence de Dieu, c’est le chagrin d’un cœur blessé. La violence de Dieu, c’est la violence de l’amour qui, en nous, se trouve crucifié.

La vie spirituelle chrétienne n’est pas la quête d’un nirvana, d’une paix illusoire en ce monde. « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! »

Nous n’échapperons ni à la violence, ni au mépris, ni à la mort. Nous n’échapperons pas hélas, aux manques d’amours qui quotidiennement défigurent le monde. Que ce soit du fait d’autrui ou, ce qui est pire, de notre propre fait. Nous n’échapperons pas à la souffrance de voir quotidiennement, ici-bas, l’amour blessé.

Il faut enterrer l’idée d’une vie terrestre où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Il faut arrêter de promouvoir ce christianisme placebo qui ne cherche qu’un illusoire « vivre ensemble » paisible. Notre religion est celle de l’incarnation de l’amour divin et cet amour, à mesure qu’il s’incarne, autant il nous comble et nous réjouit qu’il s’affronte en nous douloureusement à la souffrance et au mal.

La paix que nous cherchons n’est pas une paix béate qui rejette la souffrance, mais une paix bien plus profonde qui nous permet d’affronter toute souffrance et de la transcender. C’est le sens du verset particulièrement sévère de la Lettre aux Hébreux : « Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte contre le péché. » [He 12, 4]. Ce n’est pas un appel au martyre, c’est une mesure de l’amour inouï auquel nous sommes appelés : celui qui donne la paix, malgré que le cœur saigne.

 

 — Fr. Laurent Mathelot OP

Dix-huitième Dimanche du temps ordinaire

Aujourd’hui l’Évangile propose une interprétation spirituelle de l’expression bien connue : l’argent ne fait pas le bonheur. "Que reste-t-il à l’homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil", se lamente Qohèleth dans la première lecture. Pourquoi cherchons-nous en effet à gagner de l’argent ? Quels ressorts spirituels sont-ils à l’œuvre derrière les biens que nous amassons, parfois avec avidité ? Parce que nous sommes tous d’accord que nous n’emporterons rien dans la tombe. Alors, n’a-t-il pas raison Qohèleth : à quoi bon, trimer toute sa vie et mourir riche ? N’avons-nous pas mieux à faire ?

Une première raison est de transmettre un patrimoine à nos enfants. Comme nous leur transmettons un patrimoine affectif, spirituel, culturel, leur transmettre un patrimoine matériel. Pouvoir transmettre à nos enfants, le patrimoine que nous-mêmes avons reçu et que, par notre vie, nous avons fait fructifier. Et il n’y a là aucun mal. Le Christ ne critique pas tant les richesses et l’argent en tant que tels que leur attachement. Il est plus difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux, parce qu’il est plus difficile à beaucoup de personnes de se détacher des biens matériels, à mesure sans doute qu’elles en ont. Mais enfin le Christ, contrairement à Marx, ne dit pas que les riches iront en enfer. Il fréquente d’ailleurs de riches personnes. Jamais, non plus, il ne conteste que le Temple repose sur un trésor, que ses caves servent d’entrepôts pour toutes sortes de richesses et de biens. Certes, il chasse les marchands du temple, mais c’est l’idolâtrie de l’argent qu’il condamne, pas l’argent en tant que tel.

Ainsi, le problème n’est pas tant d’être riche que de savoir ce que nous faisons des biens que nous possédons. Et surtout de la valeur réelle que nous accordons à l’argent, du lien spirituel que nous entretenons avec lui. Quand le Christ crie de ne pas faire de la maison de son Père une maison de commerce, c’est avant tout pour dénoncer vigoureusement l’idée que notre argent, les biens que nous possédons puissent nous sauver. Jamais notre argent ne nous sauvera de la mort, de la dépression, de l’humiliation, du désamour. Jamais l’argent ne nous garantira le bonheur.

Autre raison pour laquelle amasser de l’argent : l’espoir d’une vie confortable. « Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence. », pensait en lui-même le riche de la parabole. L’argent au fond, garantit une certaine sécurité, il permet d’envisager l’avenir plus sereinement. C’est le ressort qu’utilisent tous les parents pour motiver leurs enfants aux études : avoir une belle situation, pour pouvoir faire ce que l’on veut plus tard. Et, dans une certaine mesure, c’est vrai : l’argent est une assurance pour la vie. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre la proposition inverse : la pauvreté tue, c’est certain. Par exemple, ils sont considérablement plus nombreux aujourd’hui ceux qui doivent choisir entre se chauffer et se soigner.

Mais je reste persuadé que les pauvretés affectives, spirituelles, relationnelles tuent plus encore. De quel chagrin l’argent nous a-t-il sauvés ? Quelle blessure du cœur pourra-t-il résoudre ? De quelle méchanceté nous préservera-t-il ? De quelle crucifixion, de quelle mort nous sauvera-t-il ? Le bien-être matériel ne nous prémunit en rien contre les blessures de l’âme. En rien. Peut-être même les dépressions de ceux qui vivent dans l’abondance sont-elles les plus profondes…

Enfin, il y a toutes les raisons perverses pour lesquelles ont accumulé des richesses. « Cette soif de posséder, qui est une idolâtrie » comme l’écrit Paul aux Colossiens. Posséder pour paraître, posséder pour compenser ses manques affectifs, posséder pour dominer les autres. Toutes maladies spirituelles graves. Paul a raison, nous courrons tous, à un moment donné, le risque de préférer l’aisance matérielle à l’abondance spirituelle, à faire de l’argent le dieu auquel nous rendons un culte.

Qu’on la considère comme un patrimoine à transmettre, une assurance pour la vie ou même qu’on entretienne avec l’argent une relation maladive, l’abondance est toujours pour nous synonyme de confort. Nous avons tous peu ou prou cette idée qu’être riche, c’est vivre confortablement. Ce n’est cependant pas toujours vrai.

Un terme à la mode aujourd’hui c’est « zone de confort ». En amour, intellectuellement, professionnellement, il faudrait toujours sortir de sa « zone de confort », ne jamais s’endormir. Je crois qu’il y a spirituellement quelque chose de vrai dans cette volonté d’élan permanent. Une spiritualité de la zone de confort est une spiritualité stagnante, figée et, finalement, une spiritualité en danger de mort. La vie, l’amour ne sont pas toujours des expériences confortables, surtout s’il s’agit aussi d’aimer nos ennemis, ceux qui nous font du mal et qui sont parfois ceux que nous aimons. Il y a derrière l’idée de confort, l’idée d’être statique, quelque part figé. La vie, l’amour, s’ils ne sont pas dynamiques, s’ils ne sont pas portés vers une certaine croissance, sont bel et bien déjà en voie d’extinction. De même notre spiritualité : une foi monotone, une foi qui ne connaît ni hauts ni bas ne se rapproche pas de Dieu. C’est plutôt le signe qu’elle se referme sur elle-même.

Il arrivera pour chacun d’entre nous ce jour où « on va [nous] redemander [notre] vie ». Il s’agirait, à la fin, de ne pas devoir affronter le désespoir de Qohèleth : à quoi bon avoir amassé tant de biens si c’est pour mourir seul en son âme ? À quoi bon avoir tant trimé et si peu consacré de temps à ceux que nous aimons ? Que restera-t-il vraiment au soir de notre vie, sinon l’amour ?

Tous nous ne sommes pas appelés à faire vœu de pauvreté – comme saint Antoine prendre l'Évangile à la lettre (Mt 19,21), distribuer tous ses biens aux pauvres et devenir moine – mais tous nous sommes appelés au détachement des biens matériels pour favoriser l’attachement aux biens spirituels.

« Là où est ton trésor là aussi sera ton cœur », dit Jésus (Mt 6:21). Notre seul trésor c’est l’amour.

  

— Fr. Laurent Mathelot OP

Seizième Dimanche du temps ordinaire

Les textes d'aujourd'hui nous invitent à réfléchir à cette tension qui existe chez tout croyant entre action et contemplation.

Abraham reçoit la visite du Seigneur et, le moins que l'on puisse dire, c'est qu’il est très afféré. C'est pourtant l'heure la plus chaude du jour, mais lui, il se hâte d’aller trouver Sara dans la tente, lui demande de vite pétrir de la pâte et de faire des galettes ; il prend du fromage blanc, du lait, court au troupeau, prend un veau gras, le donne à un serviteur, qui se hâte de le préparer.

Dieu est là, avec lui, et lui il court partout.

Il le fait pourtant avec l'aval de Dieu puisque les trois hommes lui disent « Fais comme tu l’as dit. », et Dieu exaucera son vœu le plus cher, celui d'avoir un fils de Sara.

Dans l’Évangile, Marthe aussi est accaparée par les multiples occupations de service alors que Jésus vient la visiter. Et le Seigneur lui dit : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. »

Dès lors la question se pose à nous, qui marchons en présence de Dieu : faut-il s'activer ou faut-il seulement, comme le fait Marie la sœur de Marthe, s'asseoir et écouter la parole de Dieu ?

On peut relever les différences de contexte entre les deux récits.

Abraham est affairé parce qu'il tient absolument que les trois hommes – qui symbolisent ici la présence de Dieu sous son angle trinitaire – restent sous sa tente. Il dit : « Mon seigneur, si j’ai pu trouver grâce à tes yeux, ne passe pas sans t’arrêter près de ton serviteur. ». C'est pour ça qu'il prépare un repas. L'agitation d'Abraham consiste à organiser chez lui une présence confortable pour Dieu. La précipitation d'Abraham trahit son exaltation à recevoir le Seigneur. Il est affairé certes, mais en joie.

Marthe quant à elle n'est pas dans le même état d’esprit. Elle ne s'affaire pas dans la joie et elle s'en plaint : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider. » Ce n'est même pas sa sœur Marie qu'elle réprimande de ne pas s'activer ; c'est à Jésus lui-même qu'elle en fait le reproche. « Ça ne te fait rien Jésus que d'autres restent-là à t'écouter pendant que moi je travaille pour toi ? ». La précipitation de Marthe trahit sa lassitude d’œuvrer pour Dieu. On a l'impression que sa seule motivation est le devoir effectué sans joie. Elle tombe dans l'affairisme. Un peu comme certains viennent à la messe par obligation, sans joie.

Remarquons enfin que Jésus ne la réprimande pas pour cela. Il répond simplement que Marie a choisi la meilleure part et qu'elle ne lui sera pas enlevée. Je pense en effet que c'est souhaitable de rester fidèle à la messe même quand la joie a disparu ; mais il faut aussi rester conscient qu'on perd alors la meilleure part.

Le récit de Marthe et Marie évoque cette tension qui existe entre action et contemplation, avec leurs deux corollaires néfastes : l'affairisme et le quiétisme. L'affairisme nous venons de le voir c'est l'action sans beaucoup de discernement, le devoir fait « parce qu'il faut », allant parfois jusqu'à gesticuler pour s'occuper l'esprit.

Le quiétisme c'est exactement l'inverse : c'est renoncer ou refuser de passer à l'action ; c'est se placer délibérément dans une position d'attente figée : puisque Jésus a promis qu'il reviendrait pour nous sauver, pourquoi s'emballer ? À quoi bon s'épuiser à changer le monde puisqu'il a dit « ne pas être de ce monde » et que son Royaume se trouvait aux Cieux ? À quoi bon agir puisque depuis deux mille ans rien ne change ? Jamais autant l'injustice n'a régné qu'aujourd'hui. Restons-là, asseyons-nous comme Marie à écouter la parole de Dieu et attendons qu'il nous sauve. Pourtant, dans la lettre de saint Jacques, il est écrit : « celui qui n'agit pas, sa foi est bel et bien morte, et on peut lui dire : « Tu prétends avoir la foi, moi je la mets en pratique. Montre-moi donc ta foi qui n'agit pas ; moi, c'est par mes actes que je te montrerai ma foi. »

Paul lui-même, dans sa lettre aux Colossiens dit : « Je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous (…) et la mission que Dieu m’a confiée (…), c'est d'amener tout homme à sa perfection dans le Christ. » Et il finira martyr.

Le quiétisme et l'affairisme ne conviennent pas au chrétien. Comment imaginer rester sans rien faire quand l'injustice, la violence et la haine règnent en maîtres ? Mais comment aussi ne pas déplorer les gesticulations médiatiques de beaucoup qui prétendent passer à l'action, mais finalement ne résolvent pas grand-chose ?

Ne soyez ni résignés ni gesticulateurs. Le psaume commençait avec ces mots « agit avec justice » et se terminait en disant « Qui fait ainsi demeure inébranlable ». Voilà qui devrait nous caractériser : être des personnes d'actions, justes et inébranlables.

 

— Fr. Laurent Mathelot OP

Quinzième Dimanche du temps ordinaire

Parmi les nombreux commentaires qui vous ont été donnés, ou que vous avez pu lire, à propos de cette parabole du Bon Samaritain – tellement connue qu’elle est devenue une expression du langage courant – il y a fort à parier qu’on vous a martelé : être chrétien c’est être un « Bon Samaritain ».

Ce n’est pourtant pas ce que dit le texte. En tous cas, pas exactement.

Peut-être même a-t-on alors remarqué qu’un prêtre et un lévite, deux serviteurs du Temple, ont préféré préserver leur pureté rituelle à secourir un pauvre agonisant au bord de la route, soulignant ainsi l’hypocrisie du clergé. C’est un peu vite oublier qu’ils quittent Jérusalem et non s’y rendent.

Il se peut que vous ayez été l’otage de cette interprétation antireligieuse de la parabole : au fond le véritable Christianisme ne serait pas d’aller prier au Temple, encore moins de se soucier de principes ou prescriptions religieux, a fortiori d’encens et de liturgie ; le véritable Christianisme ce serait d’aider les pauvres, soulager la souffrance, soi-même apporter le Salut.

C’est la fameuse phrase : « Moi le Christ, c’est dans la rencontre avec les autres que je le trouve » tellement emblématique qu’elle fonctionne comme un slogan de ce christianisme exclusivement social dont nos églises vides ne finissent pas de constater l’agonie.

On a perdu le Christ si on réduit le Christianisme à un vis-à-vis entre nous, à la rencontre sociale, fût-elle bienveillante et charitable. Mon amour pour autrui n’est jamais à la hauteur de l’amour que Dieu lui prodigue ; ni même l’amour des autres pour moi. Les athées sont tout autant capables que nous d’aimer. L’entre-soi ne suffit pas à incarner la présence de Dieu.

Comprenez-moi bien : je ne dis pas ici qu’il ne faut pas aimer et aider son prochain – Jésus, explicitement, le dit – je dis que le prochain dans la parabole ce n’est pas l’homme blessé, attaqué par les bandits ; le prochain qu’il faut aimer, que le Christ nous désigne dans la parabole, c’est le Samaritain. C’est lui qu’il faut aimer comme soi-même.

Reprenons le fil.

Un docteur de la Loi – c’est-à-dire un homme instruit, un théologien – entre en discussion avec Jésus. C’est une joute oratoire, le pilpoul traditionnel, encore en vigueur de nos jours, dans les écoles talmudiques juives. Sa question est « que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? ». Jésus le renvoie à la Loi, le domaine d’expertise de ce savant : « aimer Dieu de tout son cœur de toute son âme et de toute sa force et aimer son prochain comme soi-même ». Remarquez que ce n’est pas Jésus qui invente le commandement d’aimer. L’amour du prochain est déjà un commandement de l’Ancien Testament [Lévitique 19,18].

Le savant renchérit : qui est mon prochain ? En deux questions on est arrivé à la pierre d’achoppement entre Jésus et le judaïsme traditionnel ; qui restera pierre d’achoppement entre Juifs et Chrétiens, à savoir celle de l’universalité du Salut. Mon prochain, est-ce n’importe qui ou seulement un proche ? Jésus répond par une parabole.

Il met en scène un Samaritain, c’est-à-dire pour ce docteur de la Loi, non seulement un étranger, mais pire, un hérétique. Juifs et Samaritains se vouaient en effet une haine religieuse féroce. On se rappelle qu’il y a quelques semaines nous avons lu qu’un village de Samaritains refusait de recevoir Jésus et ses disciples… parce qu’ils se rendaient à Jérusalem ! Pour ceux qui écoutent la parabole, un Samaritain c’est d’abord un ennemi religieux. Aujourd’hui peut-être, Jésus invoquerait-il plutôt un Musulman… en tous cas, un personnage qui choque religieusement.

A la toute fin de la parabole, c’est Jésus qui pose une question « Qui a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? »… Si on n’est pas attentif, on ne se rend pas compte qu’il a inversé la logique. On s’attendrait à ce qu’il demande : « Qui a considéré l’homme blessé comme son prochain ? » « Lequel du Samaritain, du Prêtre ou du Lévite a aimé cet homme comme Dieu lui demande d’aimer ? » Mais ce n’est pas la question qu’il pose. « Qui a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » Autrement dit : « qui l’homme blessé considère-t-il, lui, comme le prochain qu’il va aimer comme lui-même ? »

L’enjeu n’est pas de remarquer que le Samaritain – ce méprisable étranger – a considéré l’homme blessé comme son prochain, l’a aimé et l’a très généreusement aidé ; cela va de soi pour Jésus. Non ! Ce qu’il fait ici c’est répondre à la question initiale du docteur de la Loi : « que dois-je faire pour être sauvé ? » Jésus répond : « Comme cet homme blessé, tu dois aimer celui qui te semble étranger – religieusement autre – et qui fait pourtant preuve de pitié envers toi »

On se rend compte ainsi que le Bon Samaritain n’incarne pas seulement le commandement d’aimer son prochain, d’être charitable au-delà des conventions et des clivages – je le redis, pour Jésus cela va de soi – non ! le Bon Samaritain, l’étranger qui sauve, l’homme qui semble religieusement autre et qui pourtant secoure, c’est le Christ lui-même. Et le lecteur attentif aura remarqué que, dans la parabole, le Bon Samaritain propose de repasser régler le solde des dépenses : c’est évidemment une image du retour du Seigneur à la fin des temps, de la manière dont il agira envers nous, pour solde de tous comptes.

Un Dieu qui nous sauve arrive forcément, à un moment donné dans notre vie, comme l’étranger que nous méprisons. Dieu est quelque part toujours un hérétique par rapport à mon propre conformisme religieux, à l’idée préconçue que j’ai de vivre la religion ; c’est précisément comme ça qu’il me sauve : en étant quelque part étranger à ma manière propre d’envisager mon salut. Sinon pourquoi ne pas me laisser agir seul, puisqu’il m’a voulu libre, capable d’amour et de discernement ? Un Dieu qui me sauve doit être un Dieu qui me sauve aussi de moi-même, de mes propres stéréotypes religieux, de mes propres enfermements spirituels.

Le Christ, bien sûr, veut se faire le prochain de tous – je l’ai dit : c’est le côté évident, allant de soi de la parabole – mais il faut aussi que, quelque part, Dieu me bouscule, m’indispose jusqu’à m’irriter de sa présence, pour me sortir de mon conformisme religieux, synonyme de sclérose spirituelle. Dieu n’est pas seulement à l’image des gens que j’aime ; il est aussi à l’image des gens que j’aime le moins et qui me dérangent.

La parabole du Bon Samaritain ne nous demande pas tant d’aller sauver le monde qu’elle nous avertit que le sauveur du monde arrive toujours, à un moment donné, comme l’étranger que l’on méprise.

Seigneur, tu es le véritable Bon Samaritain, celui qui nous sauve en bousculant nos conformismes religieux.

Amen.

— Fr. Laurent Mathelot OP

Quatorzième Dimanche du temps ordinaire

Combien de fois n’avons-nous nous pas entendu cette citation de l’Évangile « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux » ? Souvent pour appeler à prier pour les vocations. Nous avons tous une vocation religieuse. Tous nous sommes appelés à être les ouvriers de notre vie spirituelle. Comme les relations d’amour, ça se travaille la vie spirituelle, ça s’entretient. Un peu comme on cultive un jardin. Dis-moi est-il beau le jardin de ton âme ?

L’Évangile d’aujourd’hui nous présente un véritable petit guide du disciple, un enseignement pratique donné par Jésus à qui veut l’être.

Il s’agit avant tout de prier. De prier non seulement pour que le maître de la moisson envoie des ouvriers pour sa moisson, pour nous aider à mieux vivre notre foi, mais prier avant tout pour que Dieu fasse de nous un meilleur ouvrier, un meilleur jardinier de notre âme.

Il s’agit de ne pas s’encombrer – « ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales » – d’aller droit au but – « ne saluez personne en chemin ». Il s’agit de souhaiter la paix pour ceux qu’on rencontre, d’accepter l’accueil que l’on reçoit et, là où on nous accueillera, de guérir ceux qui souffrent en leur annonçant le Royaume de Dieu tout proche.

Qu’est-ce que ce Royaume de Dieu dont Jésus nous dit qu’il est tout proche de nous ? Est-ce simplement la perspective d’un Paradis au-delà de la mort ? Ce Royaume que Dieu nous présente comme un banquet de noces auquel il ne cesse de nous inviter est-il seulement celui de la fin des temps ? Ce serait un peu sadique de sa part de nous faire languir à ce point de sa présence rayonnante ?

Le Règne de Dieu c’est celui de son Amour, et si le Christ insiste tant pour dire qu’il s’est rendu tout proche de nous, c’est parce qu’il est accessible dès à présent. Il nous est possible de vivre d’un amour divin, de la plénitude de l’Esprit Saint, dès ici-bas. Il est possible que le jardin de notre âme soit un magnifique jardin et notre vie en ce monde un perpétuel banquet de noces où l’on célèbre l’amour entre les personnes.

Mais parfois dans notre jardin, il y a des mauvaises herbes, des ronces qui l’envahissent, comme parfois dans notre cœur ne coule pas le vin magnifique de l’amour, mais le vin aigre du ressentiment, du mépris voire de la haine ; parfois au lieu de nous laisser gagner par l’Esprit Saint, notre âme se fait envahir par un esprit mauvais et, au lieu de trouver la paix du cœur, nous souffrons et nous perdons espoir. À force, ces ronces dans notre âme, ce vinaigre qui coule parfois en nous, ces mauvais états d’esprit qui nous envahissent peuvent susciter le découragement – le jardin de notre âme n’est alors plus entretenu – ou pire, la dépression – et notre jardin est alors laissé à l’abandon…

Ainsi, on comprend que, pour trouver la paix de l’âme, il faut lutter contre ces assauts d’esprits mauvais. Voilà le rôle de l’ouvrier pour la moisson : désencombrer les âmes de tout ce qui les assaille, les étouffe et les fait dépérir. Et tous, nous sommes appelés à le faire. C’est le sens de l’exclamation des disciples : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom. »

On ne parle plus beaucoup du Diable ni des démons aujourd’hui. (Si vous êtes sur le réseau social TikTok, vous avez sans doute vu le bad buzz du Père Matthieu, quand il a nié l’existence du Diable). Un peu comme si tous ces discours qui parlent de démons et d’Enfer étaient d’un autre temps, des images archaïques, au fond, pour effrayer les gens simples…

Dans le discours de l’Église, le Diable a disparu dans les années 1970. C’est un phénomène qui a commencé plus tôt – sans doute, après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, était-il plus difficile de prêcher sur l’Enfer – mais on constate qu’à partir des années 70, plus aucun livre de théologie ne paraît sur les anges et les démons ; les homélies qui évoquent le Diable et l’Enfer deviennent rarissimes. L’obsession était alors celle du sens – tout alors devait avoir un sens – et ce dont on ne comprenait plus le sens, il fallait l’évacuer. Adieu l’encens, adieu toutes les dévotions populaires, adieu les élans mystiques, adieu les miracles, adieu les dogmes incompréhensibles ! L’évacuation du mystère au sein du discours concret de l’Église est, pour ma part, la principale cause de la désertification de nos assemblées. Pour rejoindre le plus de monde possible, il fallait tout simplifier, tout rationaliser, tout expliquer, tout psychologiser. Se voulant accessibles, les discours religieux sont devenus spirituellement plats, n’évoquant plus les mystères d’une relation affective avec Dieu. À nos ambons, le relationnel humain a pris le pas sur le spirituel. Je crois fort en l’urgence de reprendre le discours mystique, sinon nous ne sommes plus qu’une philosophie du vivre ensemble. Ce qu’un bon repas convivial peut sans doute mieux faire qu’une messe.

Le Diable existe, l’Enfer existe et il nous arrive d’être assaillis par des démons. Si nous voulons que des expressions telles que « vivre un enfer », « faire face à ses démons » aient un sens, il faut bien que « enfer » et « démons » aient quelque réalité. De même, quand on parle d’élans diaboliques ou de pulsions démoniaques., on comprend bien qu’il s’agit de réalités qui nous dépassent. Il y a des gens qui vivent un enfer, il y a des gens qui sont sous l’emprise d’esprits mauvais, nous-mêmes il se pourrait que ça nous arrive.

Le Christ, par le don de l’Esprit Saint, nous a donné tous pouvoirs sur les assauts d’esprits mauvais. « Les esprits vous sont soumis », dit Jésus. Les démons qui nous assaillent – nos démons – n’ont que le pouvoir que nous leur laissons. Ils peuvent certes nous faire de terribles suggestions – c’est d’ailleurs pour cela que la tentation n’est pas un péché – mais Dieu nous donne aussi la force spirituelle, son Esprit d’Amour, pour y faire face et résister.

Vous avez le pouvoir de rendre vie aux personnes dépressives, par amour. Vous avez le pouvoir de consoler celles qui sont en deuil, par amour. Vous avez le pouvoir de faire taire tous les élans de haine, d’apaiser toutes les peurs, d’assécher toutes les larmes, par amour. Vous avez le pouvoir de chasser tous les démons, par amour.

Vous avez ce pouvoir pour les autres, et vous l’avez pour vous-mêmes.

Se laisser rejoindre par l’Esprit Saint, c’est aussi faire face à ses démons et les combattre.

« Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. », dit Jésus. On peut certes le comprendre comme la méchanceté du monde qui refuse la parole de Dieu et persécute celui qui en témoigne. Mais on peut aussi le comprendre comme ‘Je vous envoie combattre en votre âme tout esprit du mal’.

La spiritualité catholique est aussi un sport de combat. Et c’est un beau combat. La paix du cœur est à ce prix : lutter patiemment assaut après assaut, contre les attaques d’esprits mauvais qui parfois nous emportent. C’est ainsi que nous verrons sortir de notre âme pulsions de haine, mépris, désespérance et désordres affectifs et comportementaux.

Donne-nous de croire, Seigneur, que nous pouvons triompher de tout esprit malin, grâce à la puissance mystérieuse de ton Amour et que c’est ainsi que nous sommes sauvés.

« Le Royaume de Dieu est tout proche ».

 

— Fr. Laurent Mathelot OP

Treizième Dimanche du temps ordinaire

Curieux enchaînement de rencontres dans l’Évangile d’aujourd’hui : quatre petits épisodes où Jésus, en route pour Jérusalem, s’adresse à ceux qui veulent le suivre, avec une certaine radicalité. On est juste après l’épisode de la Transfiguration.

D’emblée, le récit nous plonge dans l’état d’esprit du Christ : en allant vers Jérusalem, il sait qu’il va vers sa mise à mort. Et le texte poursuit : il avait le visage déterminé. Dès le premier verset, nous sommes plongés dans le tragique de la situation : le Christ s’avance déterminé vers la mort. En l’occurrence, une mort atroce.

C’est le propos de notre religion. Bien sûr, il s’agit de s’aimer les uns les autres et d’essayer de vivre le plus harmonieusement possible sur cette Terre, mais c’était déjà l’enseignement de l’Ancien Testament. Le Christ n’est pas tant venu pour répéter les commandements de la Bible que pour nous sauver de la mort. Le cœur de notre foi tient en quelques mots : un homme est venu, il a prêché la fraternité et l’amour, il a été persécuté, mis à mort et il est ressuscité. C’est ainsi que nous savons qu’il est Dieu. Le cœur de notre religion – ce qu’on appelle le kérygme – c’est que l’amour du Christ nous libère de la mort. D’où l’insistance du récit sur le fait qu’il avance le visage déterminé.

Quatre récits donc, au fil desquels le Christ nous enseigne comment marcher déterminé vers le sacrifice de soi et la mort. On ne sait rien des inconnus que Jésus croise ici, le texte ne mentionne ni leur réponse ni leur avenir. Le propos est bien ici de se centrer sur l’état d’esprit du Christ.

Premier conseil que le Christ donne à ceux qui acceptent de le suivre jusqu’au don total d’eux-mêmes – en fait, au lieu de conseil, une vive réprimande de Jacques et de Jean qui veulent que le feu du ciel s’abatte sur les Samaritains qui leur refusent l’hospitalité : suivre le Christ c’est d’abord abandonner tout esprit de vengeance. À cette époque la tension était vive entre Judéens et Samaritains : bien que religieusement très proches, ce sont deux peuples qui se méprisent. On voit affleurer cette tension dans le fait que les Samaritains refusent l’hospitalité au Christ « parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem », c’est-à-dire vers un autre temple que le leur.

Deuxième enseignement du Christ : S’apprêter à être moins bien traités que des animaux. « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. » La vie, en effet, n’est pas tendre envers ceux qui ne prêchent que fraternité, paix et amour ; les attaques sont nombreuses envers ceux qui ne désirent qu’aimer et trouver le repos est parfois difficile.

Troisième conseil à ceux qui désirent suivre le Christ dans l’accomplissement de sa mission : laisser les morts derrière soi. « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, pars, et annonce le règne de Dieu ». Il s’agit non seulement de s’affranchir de la préoccupation de la mort, mais surtout de témoigner d’une espérance radicalement tendue vers la Résurrection et la vie éternelle. Au lieu de pleurer avec les désespérés, il s’agit pour le disciple de rendre au monde l’espoir.

Enfin, dernier conseil : ne pas se retourner, rester tendu vers l’espérance. « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu. » C’est le ressort de l’espérance, tendu vers la rencontre avec Dieu, qui nous permettra d’endurer les humiliations, les souffrances et la mort à venir ; de ne pas les voir comme une déchéance, mais, au contraire, de les vivre comme un triomphe de la vie et de l’amour. C’est tendu vers l’espérance de notre propre transfiguration par l’amour divin que nous avancerons le visage déterminé vers les épreuves de la vie et même la mort, témoignant ainsi de la force de notre foi en la Résurrection.

Ne pas chercher à se venger du mépris, s’apprêter même à ne pas trouver de repos immédiat, s’affranchir pourtant de la préoccupation de la mort, se tourner avec détermination vers l’espérance en la Résurrection et avancer ainsi dans la vie. Quels qu’en soient les obstacles que l’on rencontre, le mépris et le rejet auxquels il faille faire face, la fatigue et le manque de repos, il s’agit pour nous d’avancer de manière déterminée, sans jamais se retourner, vers la rencontre ultime avec Dieu, sûrs de sa parole, totalement abandonnés à son Amour.

Donne-nous, Seigneur, d’être dès à présent transfigurés par ton amour, au point que notre détermination à te rejoindre l’emporte sur notre crainte des souffrances, des humiliations et de la mort. Seigneur fait triompher en nous ton amour pour que jamais nous ne perdions foi en notre propre vie éternelle. Amen.

 

— Fr. Laurent Mathelot OP

Le Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ

Vous savez que la fête du Saint-Sacrement – la Fête-Dieu – a été pour la première fois instituée à Liège. L’histoire est d’abord celle de la vision de Julienne de Cornillon, en 1209, d’une lune échancrée, dont il manque un morceau, comme s’il manquait quelque chose au rayonnement eucharistique au sein de l’Église.

C’est la grande préoccupation de tout le XIIIe siècle : la présence réelle de Dieu dans l’hostie consacrée et dans le monde. On est au temps des Cathares, qui est une secte chrétienne prétendant que le monde est fondamentalement mauvais, créé non par Dieu, mais par le Diable, que le corps humain est mauvais, soumis aux tentations et mortel, que le Christ n’est qu’un être spirituel. Ce que proposent les Cathares c’est tout bonnement un désenchantement du monde : pour eux, Dieu a déserté la Création.

C’est d’ailleurs pour contrer cette idéologie que saint François écrira le Cantique des Créatures ; pour dire que le Soleil, la Lune, les pluies et les vents sont des créations de Dieu, qu’ils sont nos frères et nos sœurs. Et c’est encore pour répondre aux Cathares qu’il invente la crèche. Peut-être ne le savez-vous pas, mais, dans la première crèche, saint François n’avait pas mis d’enfant dans la mangeoire. Il y avait mis un pain, expressément pour affirmer la présence réelle de Dieu dans l’Eucharistie et donc dans le monde d’aujourd’hui.

Enfin, c’est encore en ce début de XIIIe siècle que sont fondés les ordres mendiants, Franciscains et Dominicains, qui porteront ce renouveau eucharistique de l’Église. C’est à ce moment-là qu’est introduite dans la messe l’élévation, que sont célébrées les premières adorations. Saint Thomas d’Aquin est ainsi l’auteur de l’Office du Saint-Sacrement d’où provient notamment le Tantum ergo.

À l’instar des Cathares, notre époque aussi a évacué la présence réelle de Dieu. Si pour beaucoup de nos contemporains Dieu existe encore, il a été repoussé bien loin dans le ciel. Aujourd’hui, pour beaucoup, Dieu est un Dieu qu’on rencontrera éventuellement au moment de la mort, mais il n’a plus vraiment de présence réelle dans la vie de nos contemporains. Certes, beaucoup encore le prient pour échapper au malheur, mais il n’y a pas de rencontre personnelle, ils ne le voient jamais surgir dans la Création, intervenir dans leur vie.

Même la Nature aujourd’hui nous apparaît malade et polluée. Notre monde est à nouveau gouverné par un mauvais génie et ce diable responsable de tous les maux de la Terre, c’est désormais l’homme. Pour les Cathares, Dieu avait déserté la Création, pour notre époque, il a déserté l’homme. Ils sont de plus en plus nombreux à penser l’homme nuisible, responsable de toutes les pollutions, de tous les maux.

Pour beaucoup de baptisés aussi, la présence réelle de Dieu dans l’Eucharistie, c’est à dire aussi dans l’Église et dans le monde, n’est plus fondamentale. Beaucoup, dans nos communautés, ne voient la messe que comme un rassemblement convivial autour d’un repas symbolique. Et certains communient en ne croyant pas à la présence réelle de Dieu dans ce bout de pain qu’ils ingèrent. Pour eux, le sacrement de l’Eucharistie est-il tout au plus un reflet, une image de l’amour de Dieu, jamais une rencontre personnelle avec sa présence.

La société moderne a donné l’illusion que l’homme pourrait venir à bout de tous les mystères, que la science et la technique pourraient tout résoudre, allaient tous nous sauver. L’homme a cru pouvoir tout expliquer et s’en sortir par ses propres efforts. Aujourd’hui encore, face au cataclysme écologique qui s’annonce, certains envisagent la colonisation de Mars. Jusqu’où allons-nous aller ? L’homme moderne a cru pouvoir se passer de Dieu pour son salut. Beaucoup de nos contemporains croient encore qu’à force de science où pourra toujours repousser les limites, notamment celle de la mort. Un petit virus vient de les rappeler durement à la réalité.

La conséquence de tout ceci c’est un désenchantement du monde, qui apparaît désormais dramatiquement voué à sa perte. « Il ne reste plus que 1028 jours » disait le slogan d’une jeune fille qui s’est récemment enchaînée au filet de Roland-Garros. Plus dramatique encore, cette réflexion que m’ont faite de jeunes fiancés : « Oui, nous voulons des enfants, mais nous avons peur de les ‘mettre au monde’. »

Le salut sera toujours un acte de foi à la racine duquel il y a le fait de croire que l’on va s’en sortir ou non, qu’il y a une fin heureuse ou pas. L’erreur moderne aura été de croire que l’humanité pouvait, à force de volonté, s’en sortir par elle-même, qu’elle viendrait à bout du mystère de son salut, qu’elle pourrait seule le prendre en main. Ce dogme du surhomme, qui se sauve par lui-même, qui a été le moteur de la modernité, des sciences et techniques, a rendu superflue l’intervention de Dieu dans notre monde. Pire, pour certains, la science s’opposant au mystère, il devient urgent, pour notre salut, d’en venir à bout et donc d’évacuer tout mystère divin, désormais relégué au rang d’obscurantisme moyenâgeux.

Enfin, nous sommes, comme au temps des cathares, à une époque où l’Église apparaît corrompue, rongée par les scandales, non-crédible. Comment faire admettre désormais qu’elle vit de la présence réelle de Dieu qu’elle prétend incarner ?

Il est urgent de reproposer une « Église Saint-Sacrement », une Église qui offre la présence de Dieu aussi simplement, aussi humblement, que s’offre le pain, une Église qui visiblement se nourrit et vit de la présence actuelle de Dieu, une Église qui témoigne de cette présence réelle, incarnée, donnée aujourd’hui au monde.

C’est par le Saint-Sacrement, la sanctification, que nous réenchanterons le monde, lui donnerons de croire à nouveau en une perspective de salut pour tous.

C’est d’abord par notre propre sacrement, notre propre sanctification que nous pourrons participer à ce réenchantement. Où sont les saints d’aujourd’hui, les hosties vivantes données au monde pour l’amour de Dieu ? Plus que nous effrayer, l’état de l’Église, le mépris croissant des religions devraient nous inciter à endosser la responsabilité de mieux incarner la présence eucharistique aujourd’hui.

Seigneur, fais de nous des hosties vivantes, ta présence nourrissante offerte à notre monde. Amen.

 

— Fr. Laurent Mathelot OP

Fête de la Sainte Trinité

J’ai toujours l’impression que, dans une homélie sur la Sainte Trinité, on attend le théologien, a fortiori le mathématicien, au tournant. Quel que soit le regard que l’on pose sur le Dieu trinitaire du christianisme, il semble que l’on doive toujours buter sur une explication qui se résume à 3 = 1.

 

Trois personnes divines, un seul Dieu. Le Père, le Fils, le Saint-Esprit, trois individualités distinctes, pourtant le même et unique Dieu. Me voici donc, théologien et mathématicien, au pied du mur.

 

Ce n’est certainement pas aujourd’hui qu’on va épuiser le mystère, car la Trinité reste de l’ordre du mystère et un mystère expliqué n’en est plus un. Ni le théologien ni le mathématicien n’en viendront à bout ; tout au plus va-t-on pouvoir expliquer pourquoi un Dieu qui investit la rencontre avec l’humain jusqu’à pleinement s’incarner apparaîtra toujours mystérieux.

 

Le mystère est d’autant plus épais que les trois personnes de la Trinité ne sont en rien des modes d’apparition de Dieu, qui viendrait au monde tantôt sous forme de Père, tantôt de Fils, tantôt d’Esprit. Non ! Père, Fils et Saint-Esprit sont exactement le même Dieu, justement que rien ne distingue.

 

C’est difficile à comprendre la Trinité et c’est précisément son rejet qui donnera, au sixième siècle, l’hérésie nestorienne qui s’est répandue vers l’Orient, qui deviendra ensuite l’Islam. Vous savez peut-être que le Coran, bien qu’il parle essentiellement de Jésus et de Marie, rejette la divinité du Christ – qu’il ne voit plus que comme le plus grand de tous les prophètes – et accuse les Chrétiens d’être des « associateurs » des gens qui associent scandaleusement la divinité à l’humanité. Au fond, l’Islam, c’est avant tout un rejet de la Trinité. J’ai tendance à penser : par incompréhension. Et on peut le comprendre : c’est toujours quelque part incompréhensible la Trinité!

Surtout l’idée que la personne humaine puisse, d’une quelconque façon, être parfaitement divine. Comment le comprendre ? Comment puis-je comprendre, moi qui vis en permanence dans la pesanteur de l’humanité – comme l’aurait dit la philosophe Simone Weil – comment moi qui m’affronte quotidiennement à mes limites voire à ma médiocrité ; comment « ne faisant pas le bien que je voudrais ; faisant au contraire le mal que je ne veux pas » – comme dirait Paul [Rm 7, 9] – comment imaginer que l’humain puisse être divin ?

 

Regardez cette humanité, avec tous ses conflits, sa violence, ses guerres ! Il est déjà difficile de la voir pleinement humaine ; de comprendre l’Amour inouï que Dieu lui porte. Alors de là à l’imaginer elle-même pleinement divine : c’est incompréhensible ! Ma propre divinisation est incompréhensible ! Franchement, qu’avons-nous de divin, à part l’amour que Dieu nous porte ?

 

Si le théologien conclut rapidement au mystère, le mathématicien, lui, peut creuser l’explication. Connaissez-vous les états superposés ? C’est une notion de physique quantique… Je vous rassure tout de suite : je ne vais pas vous donner ici un cours de science des particules.

 

En physique, des états superposés c’est quand un grain de matière se trouve en plusieurs endroits, en même temps – à la fois, ici et là – mais, dès qu’on cherche à l’observer, on ne le trouve qu’à un seul endroit – ici ou là. Un seul grain de lumière peut passer par deux trous en même temps, mais si vous regardez à l’endroit d’un trou, vous verrez qu’il passe toujours par l’un ou l’autre. Si je ne regarde pas, le grain de lumière passe mystérieusement par les deux trous, mais chaque fois que je cherche à l’observer, il passe par un seul trou. Et la physique quantique me dit, c’est comme ça ! Certes, c’est bizarre, c’est même contre-intuitif, mais c’est comme ça. C’est un dogme.

 

Et bien le Christ c’est la même chose, c’est un état superposé de divinité et d’humanité – à la fois Dieu et homme alors que, dans notre esprit, selon nos observations, les deux ne coïncident pas exactement : il est le seul a réaliser cet alliage mystérieux. Comme la physique quantique, la théologie nous dit : c’est comme ça : le Christ est pleinement homme et pleinement Dieu. Certes, c’est bizarre, contre-intuitif même, mais c’est comme ça. C’est un dogme.

 

Car, à bien y réfléchir, quand nous cherchons à scruter le Christ, nous le voyons de temps en temps Dieu – quand nous pensons à notre Salut, quand nous le prions, quand nous lui rendons un culte – et, de temps en temps, nous le voyons homme – quand nous méditons les récits de sa vie ou quand nous le voyons à travers la charité fraternelle. Mais parvenons-nous à le voir à la fois homme et Dieu ?

 

Parce que le danger est là : plus assez humain, et le Christ devient quelqu’un d’inatteignable, trop haut perché dans le ciel pour que nous puissions le rejoindre ; plus assez divin, et le Christ n’a plus aucun pouvoir surnaturel et ne peut donc plus nous sauver de la mort.

 

Un réel déséquilibre entre humanité et divinité dans la considération du Christ est un vrai danger : si le Christ dans notre regard est trop divin et pas assez humain alors notre spiritualité évoluera vers la bigoterie, la ritualité voire la magie avec leurs corollaires : le rigorisme et la soumission. Si, au contraire, notre regard sur le Christ est trop humain et pas assez divin, alors l’Église n’est plus à nos yeux qu’une ONG, une organisation sociale parmi tant d’autres. Ceux qui ont ce regard sur le Christ vont voir leur prière se déliter au profit d’un activisme social, finalement sans présence réelle de Dieu dans leur vie.

 

L’amour divin, l’amour de la Trinité est un état superposé : à la fois Dieu nous aime comme nous nous aimons et, à la fois, il nous aime d’un amour surnaturel, qui nous dépasse, proprement inimaginable, mais auquel, au plus profond de nous-même, nous croyons.

 

— Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Septième Dimanche de Pâques

Dans d’autres pays, c’est aujourd’hui que l’on fête l’Ascension. En Belgique nous l’avons célébrée jeudi. Ce qui nous donne ce dimanche « entre deux »… puisque dimanche prochain ce sera la Pentecôte. Un dimanche tellement « entre deux » qu’on peut se demander pourquoi soudainement ce coup de mou, de blues, ce grand retour en arrière au moment tragique de Pâques.

En effet, je ne sais si vous l’avez remarqué, mais l’Évangile que nous venons de lire nous renvoie à l’instant de la Passion : on est après le lavement des pieds et Judas vient de sortir pour trahir. Jésus sait qu’il mourra bientôt de cette trahison. Nous avons lu ce texte, il y a quelques semaines déjà, pour célébrer le Jeudi saint. C’est un extrait de ce merveilleux discours que l’on appelle la Prière sacerdotale de Jésus, qui confie à son Père, d’une manière particulièrement touchante, ses disciples avant de consentir au sacrifice de la croix.

Cet Évangile, c’est presque le testament du Christ avant sa mort. Une simple prière d’abandon qui demande au Père de veiller sur ceux qui auront la foi : « Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi », rapporte le texte.

On est au point où l’incarnation de Dieu se trouve impuissante, au seuil de la Passion. Non seulement il ne reste que la foi, mais à ce moment précis, il ne reste que la foi du Christ ! C’est lui qui supplie Dieu. Les disciples, eux, sont endormis.

Si l’Évangile que nous venons de lire évoque le point où l’incarnation de Dieu devient impuissante – la Passion, donc –, l’Ascension c’est le point où l’incarnation de Dieu devient invisible.

L’Ascension c’est certes le Christ qui accomplit la voie vers Dieu, qui arrive pour nous aux cieux, qui nous montre le chemin. Mais l’Ascension signifie aussi l’ultime impuissance de l’incarnation : la présence de Dieu disparaît définitivement du regard des disciples. Et l’Esprit Saint – qui est une autre présence – ne leur a pas encore été donné. Il ne le reste plus que la foi.

Pour le dire autrement, entre Ascension et Pentecôte, la présence incarnée du Christ passe totalement dans l’ordre du souvenir… Il y a comme un flottement de l’incarnation de l’Esprit de Dieu sur Terre. Une suspension…

Dans quel état seriez-vous – dans quel état sont les gens – quand leur plus grand amour n’est plus qu’un souvenir ? Qu’il est désormais perdu de vue...

Il y a en effet quelque chose du tragique de la passion qui se rejoue aujourd’hui, entre Ascension et Pentecôte : le Christ, cette présence incarnée de l’amour divin, s’est évanoui dans le ciel, il échappe désormais à notre regard, à notre considération. L’amour divin se dissipe, nous sommes à cet instant où nous ne le voyons plus et ce n’est pourtant pas tragique.

En effet, nous ne sommes pas tristes ; les disciples ne sont pas tristes, effondrés par cette « disparition définitive du Christ visible », leur ami, leur maître… parce ce qu’il y a eu des apparitions du Ressuscité.

La puissance résurrectionnelle, cet élan qui nous pousse à toujours en confiance nous relever, au fur et à mesure que nous la voyons à l’œuvre, porte notre foi.

Il y a comme une prise en étau de la liturgie de Pâques entre le Jeudi saint et aujourd’hui, que symbolise cette reprise de la Prière sacerdotale de Jésus, dans le chapitre 17 de l’Évangile de Jean. On est passé, entre deux, de l’espoir qui s’effondre en présence du Christ – la Passion – à l’espoir qui se maintient en son absence – l’Ascension.

Un autre moment bizarre des lectures de ce dimanche, et qui n’est pas sans lien avec ce moment de l’Évangile, est la présence au martyre d’Étienne du jeune Paul – qui s’appelait alors encore Saul, le seul à être nommé parmi ceux qui approuvent cette lapidation.

Clairement, Étienne – le premier martyr chrétien – est ici présenté comme un autre Christ. Remplacez « Étienne » par « Jésus » et « lapidation » par « crucifixion » et vous avez un nouveau récit de la Passion. « Seigneur, reçois mon esprit » ; « Seigneur, ne leur compte pas ce péché » ce sont des répliques des paroles du Christ en croix. Et là, devant ce premier chrétien qu’on martyrise comme le Christ, il y a ce jeune homme, Saul, qui recevra bientôt la plénitude de l’Esprit-Saint.

Encore une fois, ce que nous présente ce récit est tragique sans l’être totalement. Du fait, précisément, que nous connaissons la conversion de Paul. Pour Étienne qui meurt, il ne reste que la foi : il ne sait pas que celui qui le regarde mourir deviendra apôtre, un champion de l’amour de Dieu. Pour Étienne, il ne reste que le tragique de la foi seule.

Mais, pour nous, la présence de Saul, indique en creux, cette folle espérance du don de l’Esprit-Saint, celle du retour en Paul de l’amour divin incarné qui était précisément la foi d’Étienne et le propos de sa prière. La présence du futur Paul au martyre d’Étienne signifie clairement pour nous la présence d’un invisible espoir. Précisément, ce qu’est la foi seule. On retrouve la tonalité du jour, ce tragique de l’absence que recouvre une espérance invisible qui l’atténue radicalement.

Pour nous, c’est essentiel. C’est penser qu’au-delà de toute souffrance, au-delà du sentiment de manquer d’amour, voire au-delà du sentiment ultime d’abandon, il reste une plénitude d’Amour à l’œuvre, qu’on ne voit pas et qui va s’incarner dans le vide que l’on perçoit. On retrouve ici toute la mécanique du deuil.

La foi c’est maintenir au plus profond de son absence visible, la présence invisible de l’amour.

 

— Fr. Laurent Mathelot OP

Jeudi de l'Ascension

Plusieurs fois déjà, au cours de mes homélies, j’ai évoqué le fait que le judaïsme ancien se servait abondamment d’images très concrètes pour parler des réalités spirituelles et de Dieu. Il n’y a pas, dans la culture des contemporains de Jésus, de notions abstraites. Elles sont rendues par des situations paradoxalement concrètes. Vous vous souvenez sans doute du ‘chameau à faire passer par le chas d’une aiguille’, de la ‘poutre dans notre œil’, de la foi ‘grosse comme une graine de moutarde’. Dans l’Évangile, nous sommes le ‘troupeau de Dieu’ et il est le ‘Bon Berger’. Il est évident pour tout le monde que nous ne sommes pourtant ni des moutons ni des chèvres…

Partout, dans l’Ancien et le Nouveau Testament, vous trouverez des images très concrètes de la vie quotidienne, utilisées paradoxalement, pour parler de la vie spirituelle. Ainsi, avoir foi en l’inimaginable revient à ‘demander à une montagne de se jeter dans la mer’. C’est très concret, pour imaginer l’inouï auquel nous croyons, l’idée de croire qu’une montagne nous obéirait.

Les lectures aujourd’hui nous présentent toutes trois des récits de l’Ascension : après être apparu ressuscité, revenu d’entre les morts, le Seigneur s’élève définitivement vers son Père.

Dans les Actes des Apôtres, Jésus s’élève vers le ciel et une nuée vient l’enlever au regard des Apôtres – remarquez la nuée, qui signifie que l’on ne voit plus très bien ce qui se passe… Dans la Lettre aux Hébreux, on nous dit qu’il est entré dans le ciel même, qu’il se trouve devant la face de Dieu. Dans l’Évangile de Luc, Jésus se sépare des Apôtres qui se prosternent – qui donc ne voient pas – et il est emporté au ciel.

L’Ascension est sans doute, avec la Résurrection, un des événements les plus incompréhensibles de la vie de Jésus et tout ce qu’en dit l’Écriture n’est vraiment pas grand-chose : Jésus s’élève en Dieu et disparaît de la vue des Apôtres.

Personne n’imagine évidemment Jésus s’élever physiquement dans les airs, ou décoller comme une fusée. C’est, comme je l’ai dit plus haut, le revers très concret d’une réalité spirituelle. Alors qu’est-ce que c’est « s’élever vers Dieu » ? C’est une question très importante, parce qu’elle nous concerne tous.

Allons-nous comprendre « s’élever » comme des parents élèvent leurs enfants ? Allons-nous le comprendre comme quelqu’un qui s’élèverait dans l’échelle sociale ? S’agit-il plutôt d’une élévation intellectuelle, d’une éducation patiente comme la donnent les bons enseignants. S’agit-il de s’élever comme l’esprit s’élève quand il écoute un opéra de Mozart ou quand il s’émerveille devant un tableau de Rembrandt ? Plus encore, s’agit-il de s’élever comme les mystiques ressentent des extases ?

Il y a plein de manières de comprendre le verbe s’élever. Mais toutes celles que je viens de dire ne sont que des manières humaines. Même si elles prennent mieux en compte l’esprit et plus seulement le corps qui montrait aux cieux.

En fait, je vous ai un peu égarés en vous disant que les textes d’aujourd’hui ne nous donnaient pas beaucoup d’éléments pour comprendre l’Ascension. La Lettre aux Hébreux nous offre une comparaison. Elle compare Jésus au Grand-Prêtre du Temple de Jérusalem.

Une fois par an, le jour le plus saint de l’année – Yom Kippour, le jour du Grand Pardon – le Grand-Prêtre entrait dans le Saint des Saints, la partie la plus sacrée du Temple, là où, selon la tradition juive, Dieu demeurait sur Terre. Il s’était purifié le corps et l’esprit, il avait demandé le pardon de Dieu et offert le sang du bouc émissaire pour racheter tout le péché du peuple. Au lieu d’habits rutilants et couverts d’or et de pierres précieuses, il avait revêtu une simple chemise de lin et il pouvait ainsi entrer, en toute humilité, dans le lieu de la présence de Dieu, sans être détruit par sa puissance. Mais puisque le peuple se remettait à pécher, c’était un rituel sans fin qu’il fallait reproduire d’année en année.

La Lettre aux Hébreux nous dit que l’Ascension du Christ c’est le Grand-Prêtre qui rentre dans le Saint des Saints une fois pour toutes. Le texte dit « grâce au sang de Jésus : nous avons là un chemin nouveau et vivant qu’il a inauguré en franchissant le rideau du Sanctuaire ; or, ce rideau est sa chair. »

Il y a plus qu’une élévation spirituelle vers Dieu dans l’Ascension. Il y a même plus qu’une extase sous l’effusion de l’Esprit-Saint. Il y a « un rideau de la chair » qu’il faut définitivement franchir. Alors qu’entend-on par « rideau de la chair » ?

C’est l’idée que les corps humains ne sont qu’un accès à la présence réelle de Dieu, qui se trouve essentiellement plus intérieure – plus intime à moi-même que moi-même, dira saint Augustin [Confessions 3, 6, 11]. Même le corps du Christ apparaîtra mort et sera mis au tombeau alors qu’il n’a jamais cessé de vivre de la présence divine.

Les corps humains offrent en effet un rideau à la présence de Dieu. Ceux qui ont embrassé le Christ ne sont pas immédiatement devenus des saints. Nous-mêmes, quand nous communions, nous ne nous sentons pas toujours emportés par l’amour de Dieu.

Franchir le rideau de la chair, c’est s’offrir dans la disparition de soi, pour que l’amour du Père se révèle immédiatement. Le rideau de la chair, c’est offrir sa vie et mourir pour révéler pleinement l’amour de Dieu qui vit en nous. C’est d’abord se donner corps pour pourvoir ensuite se donner âme, pure étincelle d’amour divin.

À l’Ascension, le corps personnel de Jésus disparaît pour que nos corps personnels puissent recevoir à la Pentecôte pleinement son Esprit d’amour envers le Père.

Paradoxalement, l’Ascension c’est humainement se rendre définitivement invisible pour divinement se rendre totalement accessible…

À l’Ascension, le Christ cesse de nous révéler charnellement l’amour du Père, pour qu’en nous-mêmes, en notre chair, nous le trouvions.

 

— Fr. Laurent Mathelot OP

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