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29 JANVIER 2023 - ANNÉE A

Frère Laurent Mathelot, o.p.

Quatrième Dimanche du Temps ordinaire
Évangile de saint Mathieu (5, 1-12a)
Pier Giorgio Frassati : l’homme des béatitudes
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Pier Giorgio Frassati était un rocher de santé. Pourtant, à l’âge de 24 ans, en cinq jours, il meurt. Le plus terrible sans doute est que sa famille ne s’en est pas tout de suite aperçue. Au même moment en effet, dans l’appartement familial, sa grand-mère était mourante de vieillesse et tout le monde était à son chevet. Pensant à une grippe, à Pier Giorgio, on n’a donné que de l’aspirine. Il avait contracté la poliomyélite. C’est seulement la veille de sa mort que sa famille se rend compte de la gravité de son état. Son dernier acte aura été de griffonner, sur un billet, l’adresse d’un pauvre pour lequel il avait commandé un médicament.

Un des plus anciens gestes que l’on connaisse de la petite enfance de Pier Giorgio était déjà un geste envers les pauvres. Pier Giorgio est né à Turin, le 6 avril 1901, un an avant sa petite sœur Luciana. Son père, Alfredo Frassati était le fondateur et directeur du journal La Stampa. Plus tard, il sera sénateur puis ambassadeur d’Italie en Allemagne. Sa mère Adélaïde Amétis était peintre, exposant notamment à la Biennale de Venise. Il grandit dans un milieu riche et cultivé qui lui prodigue une éducation rigide. Un jour que son père congédie une mendiante sous prétexte qu’elle sent l’alcool, le petit Pier Giorgio la rejoint sur le seuil, ôte ses chaussures et ses bas, les lui donne en disant « Pour vos enfants ».

 

Il est lui-même encore enfant quand éclate la première guerre mondiale, de là naîtra un profond désir pour la paix qui parcourra tous ses écrits d’adolescent. Plus tard, en 1921, quand son père est nommé ambassadeur à Berlin, il découvrira la pauvreté et la souffrance des vaincus de la guerre. C’est là qu’il comprendra que la paix commence par le soin apporté aux pauvres.

 

Son père, qui le juge insouciant est constamment déçu par ses études et sa mère se résigne à ne pas le voir reprendre le journal ni hériter l’empire familial. À 17 ans, il entre à l’École Polytechnique de Turin. Si un temps il envisage le sacerdoce, c’est dans l’engagement laïc qu’il trouvera l’épanouissement de sa foi. Il écrit : « Je ne me ferai pas prêtre, chez nous ils ne sont pas au contact du peuple. En tant que laïc, auprès des mineurs, je serais plus efficace ». Son désir de consécration se réalise lorsqu’à 18 ans, il devient tertiaire dominicain sous le nom de Frère Jérôme en référence à Jérôme Savonarole qu’il admire. Les écrits de Saint Thomas d’Aquin et surtout de Sainte Catherine de Sienne exerceront également une profonde influence sur lui.

 

Étudiant, il s’engage dans divers cercles catholiques et milite pour l’instauration en Italie d’une démocratie chrétienne, contre la montée en puissance du fascisme italien. Il baptise le groupe d’amis avec lequel il part souvent faire des randonnées en montagne la « compagnie des types louches ». Il écrit : « Si mes études me le permettaient, j’aimerais passer des journées entières sur ses hauteurs à contempler dans la pureté de l’air, la grandeur du créateur ». Comme tous les contemplatifs, il est pétri de prières et nourri d’un amour profond pour l’eucharistie. Il s’engage aussi eu sein des conférences St Vincent de Paul. Il écrit : « Jésus me rend visite chaque matin dans la communion, moi je la lui rends en visitant Ses pauvres. » À un ami qui lui demande comment il fait pour se rendre quotidiennement dans des quartiers aussi mal-famés et des taudis malodorants, il répond: "autour des malades, des souffrants, des pauvres, je vois une lumière ; une lumière que nous n’avons pas." C’est dans ces quartiers pourtant, auprès des pauvres qu’il soignait qu’il a contracté la poliomyélite qui l’emportera de manière foudroyante.

 

Sa famille, ses proches ignorent tout de la radicalité de son engagement. Ce n’est que le jour de ses funérailles, à la vue de la foule des pauvres venue lui rendre hommage, que l’on découvrira le vrai visage de la charité de Pier Giorgio. Il est, comme sainte Thérèse de Lisieux, de ces personnes qui ne font rien d’extraordinaire, sinon faire surgir l’extraordinaire de l’ordinaire. À chaque moment du quotidien, faire ce que le Christ aurait pensé faire.

 

Lors de sa béatification à Rome, le 20 mai 1990, le pape Jean-Paul II présentera Pier Giorgio Frassati comme l’homme des béatitudes. C’est en vivant complètement la vie quotidienne à la lumière de l’Évangile que l’on devient un saint. "Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, Car le Royaume des Cieux est à eux. Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, Car ils seront rassasiés." 

 

Dans une lettre, Pier Giorgio Frassati a écrit : "Vivre sans la foi, sans un patrimoine à défendre, sans soutenir dans une lutte continue la vérité, ce n’est pas vivre, mais vivoter. Nous, nous ne devons jamais vivoter, mais vivre." 

 

— Fr. Laurent Mathelot OP

Troisième Dimanche du Temps ordinaire
Évangile de saint Mathieu (4, 12-23)
L’appel à la conversion

L’Évangile, ce dimanche, fonctionne comme un diptyque. D’une part, une longue évocation du Livre d’Isaïe [Mt 4, 12-16], qui constituait aussi la première lecture et, d’autre part, l’appel des premiers disciples – Pierre, André, Jacques et Jean [Mt 4, 18-23]. Au centre du diptyque, comme une charnière entre les deux textes, l’appel solennel que Jésus prononce à l’aube de son ministère : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche » [Mt 4, 17].

 

Commençons par le premier volet du diptyque, l’évocation du Livre d’Isaïe. Si on entreprend l’étude de l’Évangile selon Matthieu, on comprend assez vite qu’il s’adresse à un auditoire de juifs hellénisés, qui parlent grec ou qui sont de la diaspora. On s’en aperçoit par exemple parce que Matthieu, qui écrit en grec, utilise de nombreuses références implicites qui ne peuvent être comprises que par des personnes de culture juive. Notamment ici, quand il évoque Nephtali et Zabulon qui sont des tribus d’Israël. Mais plus encore en invoquant une citation d’Isaïe comme une prophétie écrite sept siècles auparavant. Le Livre d’Isaïe ne peut évidemment être prophétique que pour des juifs. Le propos de Matthieu est clairement de témoigner du Christ à des juifs hellénisés.

 

Pour tous les juifs de Judée, les Galiléens sont méprisables. Nathanaël s’étonnera dans l’Évangile de Jean : « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » [Jn 1, 46]. Au sud de la Judée, c’est le désert. C’est par la mer et par le nord, de Galilée donc, que viennent les influences étrangères. Les Galiléens sont vus comme des juifs de seconde zone, fortement hellénisés, imprégnés de cultures païennes, des juifs approximatifs. Isaïe, lui aussi, parle de ces juifs que Jérusalem méprise : « Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée. » Le prophète, qui s’adresse à ses compatriotes de Juda, leur annonce que les contrées du nord, celles que l’on méprise pour leur infidélité à la foi des ancêtres, vont être elles aussi sauvées, signe que le salut de Dieu est pour tout le peuple. Elles étaient dans la nuit, elles vont connaître la lumière. Matthieu quant à lui identifie cette lumière à Jésus, provenant lui aussi de Galilée, comme preuve qu’il accomplit les prophéties d’Israël.

Deuxième volet du diptyque, l’appel des premiers disciples. Eux aussi sont Galiléens, de simples pêcheurs au bord du lac de Capharnaüm. Aux yeux des élites juives, tous ces gens sont donc méprisables. D’emblée est posée une constante qui parcourt tout l’Évangile : c’est par les tout-petits, les gens méprisables qu’advient le salut.

 

Je voudrais revenir sur le caractère immédiat de la réponse de Pierre, André, Jacques et Jean à l’appel de Jésus : « Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. » Il y a, derrière la brièveté de cette phrase quelque chose de l’ordre du déclic qui change une vie. Beaucoup de vocations témoignent de ce genre de déclic : saint Antoine qui donne tous ses biens aux pauvres à l’audition de l’Évangile pour se faire ermite, saint François et saint Ignace bien sûr, Paul Claudel également. Dans toutes les vocations religieuses, je crois qu’il y a quelque chose de l’ordre du déclic, d’un changement, d’un retournement du cœur, d’une conversion. « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche »

 

L’image du Christ surgissant de ce qui est méprisable, né avec les bêtes sous le regard de pauvres bergers, issu de Galilée d’où il ne peut rien surgir de bon, appelant à la conversion, nous montre la voie de toute vocation. Nous avons tous une vocation religieuse. Nous sommes tous, je l’espère, quelque part religieux.

 

C’est de ce qui est méprisable que surgit le Royaume. Ce n’est pas tant par nos actes de bonté, dans la générosité de notre cœur que la proximité avec Dieu est éclatante, c’est dans la conversion de ce qui est méprisable en nous. Les personnes non-croyantes sont tout aussi capables que nous d’aider généreusement leur prochain et de se préoccuper du sort des pauvres. Il y a parmi les athées de grands humanistes. Ce n’est pas par le simple fait de nous aimer les uns les autres que nous témoignons du Royaume de Dieu, les non-croyants sont tout aussi capables que nous d’aimer. C’est à la manière de nous aimer que nous témoignons du règne de Dieu. Parce que brille en nous une étincelle divine, parce qu’il y a eu en nous un déclic qui change notre façon d’aimer.

 

Comme le proclame Jésus : le Royaume de Dieu est tout proche, il est prêt à surgir dans notre cœur et c’est à travers ce qui est méprisable qu’il surgira en nous. À travers ce qu’il nous faut encore convertir.

 

Ce n’est jamais agréable de faire l’inventaire de ses petits défauts, a fortiori des ténèbres en soi. Mais c’est par leur conversion que notre proximité avec Dieu éclatera, que nous serons des disciples rayonnants et que nous témoignerons spontanément de sa présence.

 

« Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. »

« Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »

 

— Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Deuxième Dimanche du Temps ordinaire
Évangile de saint Jean (1, 29-34)
Le Temple de notre corps

Jean le Baptiste est un fils de bonne famille, issue de l’establishment. Son père Zacharie est un prêtre du Temple de Jérusalem. C’est une situation élevée. Jean, cependant, est de ces fils qu’une radicalité opposée à leur milieu et à leur époque, envoie sur les chemins du plus grand dépouillement. Saint François en sera un autre, qui ne se vêtira de rien et ne se nourrira de rien, sinon de ce que Dieu donne naturellement. On pense aussi à saint Antoine, riche héritier qui prend l’Évangile au pied de la lettre et distribue tous ses biens aux pauvres pour suivre le Christ. Des fils bien nés, qui volontairement se dépouillent, pour trouver Dieu.

Au-delà de sa personne, c’est le culte que Jean le Baptiste dépouille. Contestant l’hypocrisie des élites sacerdotales qui prétendent à la fois servir Dieu et se soumettre à l’envahisseur romain, contestant sans doute aussi l’hypocrisie des sacrifices qui s’apparentent à du commerce, Jean retourne au Jourdain, c’est-à-dire aux origines de l’entrée des Hébreux en Terre promise. C’est une posture scandaleuse parce qu’elle assimile les grands-prêtres du Temple, les élites de Jérusalem et, au-delà, la soumission du peuple à l’occupant, aux Cananéens que Josué avait précisément chassés d’Israël en entrant en Terre Sainte.

« Votre culte n’est rien et il nous faut regagner la Terre promise » voilà le cri de Jean le Baptiste à la face de ses contemporains. Il est « celui qui crie dans le désert : Redressez le chemin du Seigneur. » [Jn 1, 23]. Par son discours et sa vie, Jean conteste non seulement l’hypocrisie des rites, mais surtout le fait que Dieu résiderait encore au Temple de Jérusalem, que la Terre d’Israël serait toujours son pays.

Si Dieu a déserté et le culte et le Temple et la Terre, c’est à cause du péché des hommes, de leur soumission aux impies. Jean est pragmatique : s’il faut restaurer la relation avec Dieu, il faut dès lors se purifier. Le rite qu’il met en place au Jourdain reste avant tout un rituel juif de purification avant l’entrée sur un sol sacré. C’est un rite qui existe encore de nos jours, où les juifs pieux se rendent au mikveh, au bain rituel, la veille des jours de fête. C’est un rite que l’on retrouve encore dans l’Islam, où on se lave avant de s’approcher d’un lieu saint. Il y a, derrière ces rites de purification, la notion du péché comme d’une crasse, d’une pollution qui, à mesure qu’elle s’approche du sacré, provoque la fuite de Dieu. C’était alors une grande crainte que Dieu déserte son Temple, que Dieu déserte son peuple, dégoûté par le péché. D’où l’importance des rituels de purification.

Ce que Jean propose donc c’est une purification en vue d’une nouvelle entrée en Terre promise et de toute éternité, voilà que surgit le Christ qui le dépasse. C’est le sens du verset 30 : « L’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. ».

Que vient changer la venue du Christ au baptême de Jean ? Précisément qu’il apporte cette Terre promise, ce nouveau Temple dans lesquels les disciples de Jean prétendent entrer : le corps humain. La théophanie dont témoigne Jean dans l’Évangile – « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui. » (v.32) – est la reconnaissance que le corps humain – en l’occurrence celui du Christ – est le lieu où réside de toute éternité la présence de Dieu sur Terre, cette présence que les juifs appellent Shekhina, la manifestation effective de Dieu au monde, sa présence mystérieuse dans le Saint des saints, sa présence réelle dirions-nous aujourd’hui.

Le Christ, nous le savons, remplace le Temple de Jérusalem par son Corps et la purification rituelle par la conversion du cœur. Le Temple du Christ est de toute éternité parce qu’il est le corps humain muni de la présence divine, qui aime comme Dieu.

Notre baptême a fait de notre corps une Terre promise, un Temple pour Dieu, un endroit où il veut vivre, un lieu possible pour sa présence réelle au monde. C’est en cela qu’il est un baptême dans l’Esprit. Il s’inscrit dans la ligne et il accomplit de l’intérieur et par l’Esprit – dans la conversion de notre cœur – le baptême de Jean, d’une eau qui purifie de l’extérieur.

À l’heure où la Terre semble à nouveau plus polluée que promise, à l’heure où la corruption des élites semble prévaloir sur le bien commun, alors que s’affirme à nouveau le besoin de dépouillement et de retour aux sources, nous chrétiens savons que c’est avant tout par la conversion du cœur que s’opère la purification du corps et de son environnement.

Aujourd’hui encore, la Terre nous semble polluée et Dieu semble la déserter. À l’instar du baptême de Jean et de son endossement par le Christ, nous comprenons qu’il n’y a pas de vraie écologie sans écologie de l’âme et du cœur. C’est avant tout par notre conversion du cœur, par amour pour Dieu et pour l’Humanité, que nous purifierons le monde.

L’écologie est avant tout affaire de conversion à l’amour.

 

— Fr. Laurent Mathelot, dominicain

La Nativité du Seigneur
Évangile de saint Luc (2, 1-14)
S’enfanter

Noël pour beaucoup, ce sont des souvenirs d’enfance, des noëls en famille, des veillées joyeuses, des repas de fêtes où on se rassemble entre proches. Le drame cependant serait de faire de Noël une célébration nostalgique, la commémoration d’une joie passée. C’est aujourd’hui que nous fêtons Noël.

Depuis le début de l’Avent nous nous préparons à la joie d’une nouvelle naissance et c’est maintenant la joie. Et peut-être cette année-ci devrait-elle être plus éclatante, justement parce ce qu’aujourd’hui, dans notre monde, ce n’est pas la joie. Les crises et les guerres n’en finissent plus ; la pauvreté frappera durement cet hiver. À bien des égards, les temps actuels ressemblent à cette nuit de Noël où l’espérance a terriblement besoin d’un sauveur et le monde d’une vie nouvelle.

C’est en effet dans le plus grand dénuement que l’enfant de la crèche vient au monde. Ses parents sont sur les routes, ils n’ont trouvé aucune maison pour les accueillir. C’est dans l’indifférence générale et la totale solitude que l’enfant-dieu vient au monde. C’est aussi dans un grand désarroi familial : Joseph sait qu’il n’est pas le père. C’est sans doute difficile d’accueillir d’emblée comme le sien un enfant qui ne l’est pas, de le reconnaître comme son propre sang. Ce petit enfant en quête d’une demeure, qu’il est difficile d’accueillir quand tout va mal, c’est le Christ en nous. Et l’effort qui nous est demandé, c’est de le reconnaître comme notre propre chair. Noël c’est le jour où le divin surgit dans notre vie et c’est ce que nous célébrons aujourd’hui.

Nous aussi, il nous arrive d’être dans un grand dénuement, de nous sentir rejetés, ignorés de tous. Qui ici n’a pas vécu des élans de générosité qui ont été mal reçus, des gestes d’amour qui ont été méprisés ? Qui parmi nous n’a jamais connu le désarroi, ressenti de la solitude, éprouvé de l’abandon ? au point peut-être de ne pas se sentir mieux traités que des animaux dans une étable ? Ce petit enfant dans la crèche, c’est nous.

Nous avons tous gardé ce désir qu’ont les enfants d’aimer spontanément. Peut-être en avons nous juste enfoui l’innocence, à force de souffrances et de blessures. Mais au départ, tous ici, nous ne désirions qu’aimer. Et si les aléas de la vie ont tempéré cet élan naturel d’amour pour les autres que nous avions étant enfants, nous ne désirons toujours qu’aimer. Si nous sommes rassemblés ici, particulièrement en ce temps de Noël, c’est bien parce que nous voulons proclamer notre désir authentique d’amour. Il est toujours vivant le petit enfant de la crèche qui habite en nous. Il nous réjouit toujours l’amour innocent qui veut s’incarner au milieu du désarroi du monde et des familles. C’est aujourd’hui que nous célébrons sa venue au monde. Voilà Noël.

Comme Marie, tout au long de notre vie, nous enfantons le Christ humain – par nos relations, par notre générosité quotidienne, par les élans de notre cœur – mais c’est Dieu qui enfante en nous le divin. À l’instar de Joseph, tous, tout au long de notre vie, nous peinerons à reconnaître cette parcelle de divin qui nous habite comme notre propre chair. Au point de parfois douter de nos propres capacités d’aimer. Il y a des circonstances où l’enfant innocent que nous étions – et qui ne désirait qu’aimer – nous semble lointain, peut-être même étranger, comme autre. Mais que dire alors de la présence de Dieu en nous que cet enfant incarnait plus spontanément que nous, désormais adultes ? Nous restons humains et nous peinons à reconnaître notre caractère divin. Noël, c’est aussi le temps de retrouver notre propre préciosité – la valeur que nous avons aux yeux de Dieu et que l’innocence de notre enfance incarnait si bien. Il n’y aura pas d’authentique désir d’aimer si nous ne nous aimons pas nous-même. Noël, c’est aussi accepter de reconnaître la merveille que nous sommes aux yeux de Dieu. C’est se rendre compte que le regard de tendresse que Dieu pose sur l’enfant de la crèche est le même que celui qu’il pose sur nous.

Si, finalement, les temps actuels correspondent assez bien à l’esprit de Noël – tout est sombre ; c’est la solitude de la nuit ; seule brille une petite crèche – alors il faut que cette crèche aujourd’hui ce soit nous. La vie de Dieu brille au fond de notre intimité et c’est à travers nous désormais qu’elle vient au monde ; c’est en nous que s’incarne aujourd’hui l’amour divin. Voilà Noël. Tous, chrétiens, nous sommes appelés à être de réelles crèches vivantes pour le monde qui nous entoure.

C’est Noël, le temps où nous célébrons l’amour fou de Dieu pour l’humanité. C’est en nous que cet amour s’incarne désormais. D’abord par le regard de tendresse que Dieu pose sur nous, comme un père, une mère comblés d’amour regarde leur enfant nouveau-né ; ensuite, à travers les élans de notre cœur qui nous poussent à avoir cette tendresse d’amour pour le monde alentours.

On pourrait résumer cette homélie en trois questions : « Savez-vous à quel point Dieu vous aime ? » et « Mesurez-vous à quel point vous désirez aimer le monde ? » et « Voyez-vous comme il en a besoin ? »

C’est Noël. C’est le temps où, au milieu des vicissitudes, nous retrouvons vivant l’enfant qui toujours, comme le Christ, dit en nous : « Depuis que je suis venu au monde, je ne désire qu’aimer. »

Joyeux Noël à tous. Joyeux Noël en vous.

 

— Fr. Laurent Mathelot, dominicain.

Quatrième Dimanche de l'Avent, Année A
Évangile de saint Matthieu (1, 18-24)
Un si grand mystère

Avant le Concile Vatican II, dans la liturgie, lorsqu’on arrivait à la confession de Foi du Credo : « Par l’Esprit Saint il a pris chair de la Vierge Marie, et s’est fait homme », on s’agenouillait des deux genoux. Même si ce rite n’est presque plus pratiqué de nos jours – tout au plus, certains inclinent-ils encore la tête lorsque le Credo évoque l’Incarnation – l’appel à l’humilité est toujours adressé à notre intelligence humaine nécessairement limitée quand il s’agit du dessein de Dieu. Nous ne sommes pas ici en présence d’un « miracle » livré à nos « explications » les plus fantaisistes, et les moins convaincantes pour notre « curiosité ». Nous sommes en présence d’un « Mystère », c’est-à-dire un acte de l’Esprit divin qu’il nous faut « accueillir » dans la Foi et la confiance.

 

La différence est essentielle : aucune explication ne pourra venir à bout du mystère divin ; jamais notre intelligence ne pourra l’épuiser : il restera mystère quelque soit la théologie que nous déployions. En ce sens, bien plus que contraindre la pensée, la limiter par un cadre rigide (et pour certains obsolète, voire contraire à l’intelligence), les dogmes de l’Église servent à cerner le mystère. Jamais la notion du Dieu trinitaire ne trouvera d’explication rationnelle satisfaisante ; jamais nous ne pourrons pleinement comprendre l’Incarnation divine, puisque nous ne sommes pas le Christ. Et, en effet, face à de tels mystères, l’intelligence humaine doit savoir rester humble.

 

Loin d’être humiliante, cette soumission intellectuelle au mystère nous grandit. Seule l’humilité nous rend « capables de comprendre » la puissance d’amour du Dieu de Jésus Christ. Cette grandeur a été celle d’Abraham qui s’est réjoui de ce que Sara sa femme stérile tombe incompréhensiblement enceinte d’Isaac, le fils de la Promesse. Elle a aussi été celle d’Élisabeth qui, dans sa vieillesse, devint enceinte de Jean le Baptiste. Grandeur également de Joseph qui, à l’invitation d’une voix angélique reçue en songe, prit Marie pour épouse enceinte avant qu’il ait posé l’acte géniteur. Grandeur de profonde humilité de Marie enfin, qui, dans son Magnificat, exulte de joie de se trouver enceinte par la Puissance de Dieu qui pour elle fit la « merveille » de se pencher sur sa servante.

 

Au delà de l’humilité face à Dieu qui se révèle, il faut mesurer le tragique de ce qui se joue entre Marie et Joseph. Elle est une jeune fille – si on se reporte aux mœurs de l’époque, elle ne doit pas avoir plus de quatorze, quinze ans – une jeune vierge, promise en mariage à Joseph. Elle se retrouve enceinte et tous deux savent pertinemment que l’enfant n’est pas de lui. Parce que c’était à l’époque la loi, Joseph aurait pu la faire lapider. Il lui suffisait de la dénoncer, puisqu’elle-même reconnaissait ne pas être enceinte de lui. C’était alors les mœurs de lapider les vierges tombées enceintes hors mariage ; et on en trouve encore hélas des traces de nos jours… Il est coûteux de soumission, le « fiat » de Marie : en faisant confiance à Dieu, elle joue sa vie.

 

De même, de la part de Dieu, il n’y a pas plus radical abaissement, que d’arriver au monde par l’innocence d’une jeune fille que la résolution du cœur d’un seul homme pouvait condamner à mort ou laisser vivre.

 

C’est bien dans ces sentiments, dès lors, qu’il faut nous approcher de la crèche de Noël et, intellectuellement, en nous, nous agenouiller humblement, comme si avec Marie nous jouions notre vie dans la confiance. Contrairement à une démarche rationnelle qui viserait à tout comprendre et tout expliquer, il nous faut rester humbles face à l’incarnation de Dieu en l’humanité. Elle ne se fait qu’à ce prix. Ce ne sont pas nos certitudes, ni même nos efforts intellectuels qui nous rapprochent le plus intimement de Dieu, ce sont plutôt nos abandons dans la foi en son amour pour nous.

 

Le croyant est celui dont l’intelligence reste ouverte au mystère et, même, qui accepte une certaine ignorance. Nous ne savons pas tout des choses de l’amour, des choses de la vie, encore moins savons-nous tout de Dieu.

 

C’est peut-être une belle prière à faire pour se préparer à Noël : « Seigneur, donne-moi l’humilité d’accepter de ne pas tout comprendre – ni de l’amour, ni de la vie, ni de toi – et remplis mon ignorance du merveilleux de ton mystère… de ton incarnation. Viens au monde en moi ; habite de ton Esprit ce que ma raison ne voit pas. »

 

— Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Troisième Dimanche de l'Avent, Année A
Évangile de saint Matthieu (11, 2-11)
Gaudete

Il y a un parfum de préliminaires amoureux dans la liturgie d’aujourd’hui. C’est le dimanche de Gaudete – « Gaudete » signifie « réjouissez-vous ». Réjouissez-vous car Il vient !

L’image des préliminaires amoureux est audacieuse, mais elle est parlante. Aujourd’hui on se met en joie, en hâte même – avec une certaine exaltation – pour la venue de Dieu parmi les hommes, l’amour qu’il incarne. Le mot d’ordre du jour pourrait être : « Exultez de joie : le Seigneur vient tout sauver ».

Il y a un parfum de préliminaires amoureux dans la liturgie d’aujourd’hui. Réjouissez-vous, le Seigneur vient. Il vient ravir votre esprit et votre corps. Dégageons, pour un temps, la notion d’excitation de tout ce qu’elle a de négatif. Nous méditons aujourd’hui l’excitation de l’amour pour Dieu.

On joue avec le feu bien sûr, c’est le cas de dire : le feu spirituel, qui excite et qui, selon sa nature, mène au Ciel ou en Enfer. On pense évidemment au cas très actuel des pseudo-religieux exaltés par la haine, des terroristes agissant – soi-disant – au nom de Dieu. L’excitation spirituelle peut vite dévier en totalitarisme. C’est même un des ressorts des totalitarismes, quand massivement les gens s’excitent pour un phantasme spirituel, social ou politique. Il y a quelque chose d’une énergie que l’on libère dans l’excitation et qui peut échapper à tout contrôle. Ainsi, tout dépend de la direction que l’on prend a priori, de ce pour quoi on s’excite. Certes à s’exciter on joue avec le feu, mais c’est aussi le prix à consentir pour brûler du feu spirituel, s’embraser de l’amour divin. Si notre vie spirituelle n’est pas quelque part exaltante, excitante, il y fort à parier qu’elle manque de dynamisme, qu’elle manque de feu… qu’elle manque d’incarnation.

Le phantasme religieux, c’est précisément ce que dénonce, par sa vie, Jean le Baptiste, lui qui naît au sein de l’aristocratie religieuse, précisément ces élites qui choisissent de se soumettre à l’occupant romain, en échange de la liberté de culte. La caste sacerdotale, comme la famille royale, sont alors corrompues, vues comme collaboratrices avec l’occupant. L’image de Jean le baptiste, comme celle de saint François et de tant d’autres d’ailleurs, est ainsi celle d’un fils de bonne famille qui conteste radicalement les principes hypocrites de son milieu établi. Alors qu’une prestigieuse carrière de prêtre lui était toute tracée, il rejette les marches du Temple, les beaux vêtements sacerdotaux et les cultes magnifiques et il part au désert, nu couvert de peaux de bêtes, avec pour seul rituel, la purification dans la rivière qui marque l’entrée en Terre promise.

Il y a quelque chose du préliminaire à l’incarnation de l’amour divin, en Jean le Baptiste, d’animal, de naturel, d’humanité brute qui dénonce par sa vie l’hypocrisie qui ruine la relation authentique à Dieu. Le moins que l’on puise dire, c’est que c’est un homme entier, brut de décoffrage. Il le payera d’ailleurs, lui aussi, de sa vie.

À n’en pas douter, c’est un exalté religieux. De là, l’importance pour lui de ne pas se tromper, de ne pas tomber dans le phantasme : « Es-tu celui qui doit venir ? ». Ce n’est pas une question de foi. Jean-le-Baptiste ne doute pas de la venue du Messie, que Dieu veuille s’incarner bientôt. Ce qu’il ne veut pas, c’est s’exciter pour un faux-messie, une fausse espérance, un faux amour, une fausse vie. « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? »

En posant à Jésus, la question radicale de la confiance – « Es-tu, oui ou non, la bonne personne, celle en qui donner toute mon espérance, ma confiance et toute ma vie ? Es-tu celui qui doit venir me sauver ? – en posant la question ultime de la confiance, Jean le Baptiste, parce qu’il se sait exalté par l’incarnation de Dieu – souvenez-vous de l’épisode de la Visitation [Lc 1:39-45] où il tressaille dans le ventre de sa mère quand Marie enceinte vient la visiter – en posant donc la question de la confiance ultime, Jean le Baptiste ne témoigne en fait que de la radicalité de son désir affectif, du coté presque pulsionnel de son amour pour Dieu. C’est parce qu’il est intimement excité pour l’incarnation de l’amour divin qu’il est si important pour le Baptiste de ne pas se tromper de personne. Il joue tout sur le Christ.

Et c’est la même chose dans toute situation amoureuse. Celle ou celui qui excite mon sentiment, est-ce la bonne personne ? À tout qui tombe amoureux, forcément à un moment donné, la question se pose : est-ce lui ? est-ce elle, la bonne personne, celle en qui mettre toute mon espérance, ma confiance et mon amour, celle à qui donner toute ma vie ? À un moment donné, pour tout qui se sent exalté par quelqu’un d’autre, se pose cette question : « Es-tu celle/celui qui doit venir, ou dois-je en attendre un/une autre ? »

Au fond, la question est celle de la légitimité. Mon désir amoureux peut-il légitimement s’emballer, s’exciter pour toi ? Et la réponse positive devrait faire de l’autre personne votre époux ou votre épouse. C’est en cela que l’on dit que le Christ épouse l’humanité, comme on s’épouse entre personnes, sans crainte du feu que l’on attise.

Jean le Baptise est plus qu’un prophète, il est – selon les paroles mêmes du Christ dans l’Évangile – le messager de l’incarnation [Mi 3,1]. Il dit la nature presque animale, brutalement humaine, nue, du désir légitime d’autrui.

Et donc, comment sait-on que les tressaillements que nous éprouvons, les excitations amoureuses qui sont les nôtres sont légitimes ? Comment une jeune fille ou un jeune homme savent-ils que les embrasements de leur cœur, de leur esprit, de leur corps et de leur âme sont justes ? En posant la question directement à Dieu : « Es-tu celui qui doit venir ? »

Es-tu, Dieu, celui qui doit venir à travers celle ou celui pour lequel mon cœur s’emballe ? Es-tu, Dieu, celui qui doit venir dans ce sentiment d’amour qui embrase mon cœur ? Es-tu, Dieu, celui qui doit venir à travers ma vie, les élans présents de mon âme et de mon corps ? Es-tu, Dieu, celui qui doit venir à travers mes désirs ? Voilà comment résoudre la question : avoir l’humilité, en toute circonstance sentimentale, et, quel que soit notre degré d’exultation, de demander à Dieu s’il l’incarne.

On rejoint évidemment le commandement de préférer Dieu à tout autre personne. Car, à mesure de ma radicalité et du désir d’amour qui brûle en moi, j’ai besoin de cette certitude, pour pouvoir en toute quiétude libérer les élans de mon cœur et de mon corps ; lâcher les sentiments qui me gagnent et qui, sinon, pourraient me tromper et m’enfermer dans une vie d’illusions et de phantasmes.

Plus qu’annoncer Dieu, Jean le Baptiste vibre de Dieu, de la certitude physique de l’incarnation divine. Il reste humain – plus petit que le plus petit dans le Royaume des Cieux, dira Jésus – un humain radical et exalté. Mais il est le plus grand de tous les hommes de ce monde parce que, jusque dans la plus grande excitation, dans le plus grand dénuement, jusque presque dans l’animalité de son sentiment amoureux, il persiste à vérifier qu’il vibre bien de l’amour de Dieu.

En tous mes sentiments, Dieu, « es-tu celui qui doit venir » ?

 

— Fr. Laurent Mathelot, dominicain.

Deuxième Dimanche de l'Avent, Année A
Évangile de saint Matthieu (3, 1-12)
L’heure du bain

Parmi les quatre prières eucharistiques que le prêtre peut choisir pour célébrer la messe, j’aime beaucoup la quatrième, parce qu’elle présente, sous la forme d’action de grâce, un grand et beau résumé de toute l’histoire d’amour de Dieu pour le monde, ce que nous appelons communément l’histoire du Salut. On y trouve notamment cette courte phrase qui résume tout l’Ancien Testament : « Père saint, tu as multiplié tes alliances avec eux et tu les as formés, par les prophètes, dans l’espérance du salut ».

 

On ne nous dit pas que Dieu a répété constamment la même alliance, mais que chaque reprise de sa fidélité a été un nouveau commencement, une nouvelle intervention de son amour. Et lorsque Zacharie, à l’aube de la nouvelle alliance qui se réalisera dans le Christ, bénit Dieu pour la naissance de son fils Jean le Baptiste, il y voit un signe d’un nouveau commencement, une manifestation toute nouvelle de l’ancienne alliance, pareille au lever du soleil, à une lumière, sans autre pareille, sur tous ceux qui gisent dans l’ombre de la mort [Luc 1, 67-79].

 

J’aime aussi la manière dont Jean le Baptiste vitupère. Il ne paye pas de mine vêtu de peaux de bêtes, même sa nourriture est sauvage. Aux pharisiens et aux sadducéens, il dit : « Engeance de vipères ! … Convertissez-vous… Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu. » Son caractère hirsute traduit l’urgence de l’espérance attendue.

 

En effet, Jean est issu d’une famille sacerdotale, son père Zacharie était un prêtre du temple de Jérusalem. En allant baptiser aux bords du Jourdain, Jean commet un acte révolutionnaire, transgressif pour l’establishment religieux dont il provient : il proclame une nouvelle entrée en terre promise, qui sera – nous le savons – celle de l’incarnation divine en nous. En renonçant au culte du Temple pour retourner aux sources, c’est une nouvelle alliance avec Dieu que Jean proclame, une alliance faite de proximité et de conversion : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche… Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. »

 

La sainte et longue histoire du salut connaît, avec le Baptiste, un nouveau commencement définitif et décisif, inauguré en la personne même de Jésus Fils de Dieu : « Le Verbe s’est fait chair pour demeurer parmi nous ».

 

On découvre ainsi toute la fraîcheur du temps de l’avent, tous ses bienfaits spirituels aussi. Bien loin d’être poussés au désert – ce sera la démarche de carême –, c’est dans l’eau courante du Jourdain que nous nous plongeons : un bain de renaissance, un baptême de nouveau-né, un retournement de tout notre être, une conversion toute joyeuse d’espérance.

 

La prédication de Jean Baptiste et sa conception du messie fait bien de lui un prophète de l’Ancien Testament. On ne peut être que frappés par le contraste entre cette virulence dans les propos de Jean Baptiste et l’humilité de Jésus qui viendra le rejoindre parmi les pécheurs qui se font baptiser. La prédication de Jésus ne reniera en rien celle de Jean Baptiste. Lui aussi insistera sur l’urgence de la conversion, sur les conséquences désastreuses de notre péché, mais Jésus rappellera également qu’il ne vient pas pour condamner, mais pour sauver. La reconnaissance de notre péché n’a pas pour but de nous culpabiliser, de nous écraser, de nous humilier, mais tout au contraire de nous dégager de sa gangue, de nous en libérer.

 

L’avent c’est le temps du changement rafraîchissant, de la conversion joyeuse, le temps d’apaiser tout ce qui nous brûle à la source vive des eaux baptismales. L’avent c’est le temps de l’étanchement de nos soifs amoureuses impatientes. Plus que de la culpabilité et de la honte, essayons d’avoir ce regard vivifiant sur la confession des péchés et la conversion de nos cœurs : comme un verre d’eau étanche la soif en été ; comme des enfants poussiéreux se jettent avec enthousiasme et joie dans une rivière.

 

Sachons nous laisser interpeller par les paroles virulentes de Jean le Baptiste. Durant ce temps de l’avent, laissons-nous interpeller, secouer. Aux pharisiens et aux sadducéens qui se croyaient à l’abri de toute critique parce qu’ils étaient fils d’Abraham, Jean dit « tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu. » Quels sont les fruits de notre amour pour Dieu ? Notre cœur est-il rempli de joie ? Et cette joie rayonne-t-elle sur ceux qui nous entourent ? Car il ne suffit pas de porter le nom de juif ou de chrétien, il ne suffit pas de revendiquer son titre de baptisé… il faut que nous puissions nous convertir en profondeur, jusqu’aux racines de notre être, que nous fassions de notre vie une terre promise, que nous accueillions en nous le Sauveur.

 

L’avent c’est le temps du grand bain dans l’espérance de cette rencontre, un bain de jouvence donné à notre vie spirituelle.

 

— Fr. Laurent Mathelot, dominicain.

Premier Dimanche de l'Avent, Année A
Évangile de saint Matthieu (24, 37-44)
Moi, nouveau-né

Deux mille ans que l’Église fête Noël. Deux mille ans… Et où en est-on ? Deux mille ans que nous fêtons la délivrance ultime – Dieu qui se fait homme – deux mille ans que nous proclamons qu’un sauveur nous a été donné, qu’il est venu nous rejoindre et qu’il habite désormais parmi nous, qu’il continue à vivre en nous. Deux mille ans d’Incarnation… Et qu’est-ce que cela a changé ?

 

L’économie est aux mains des plus avides ; la politique aussi. Nous venons de clore le siècle le plus dramatique de l’Histoire ; jamais le monde n’a autant réduit de gens en esclavage qu’aujourd’hui. De quoi la venue de Dieu sur Terre nous a-t-elle sauvés ? En quoi a-t-elle simplement changé les choses ?

 

La crise est partout. De toutes parts, les tensions montent et des guerres éclatent ; l’information quotidienne est une incitation à la déprime ; notre planète est malade : tous plantes, animaux, humains souffrent….

 

Cinq siècles avant notre ère, Isaïe prophétisait : « De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre. » Depuis lors le Christ est venu. Et qu’y a-t-il de changé ? N’en sommes-nous pas encore à supplier « Jamais plus la guerre ! » (Paul VI, discours aux Nations-Unies, 4 octobre 1965) ?

 

Deux mille ans que nous chantons « Il est né le divin enfant » – deux mille ans que l’Église nous invite à nous réjouir à Noël – et qu’est-ce ça a changé ? Rien ? Alors nos célébrations sont du vent…

 

C’est quoi Noël ? Un souvenir qui s’évanouit dans la nuit des temps ? Une surconsommation de sapins coupés, de crustacés et de gibiers ? Un moment de cadeaux et de plaisirs ? Un repas familial à peine différent des autres repas familiaux ? C’est quoi Noël ?

 

Si notre Noël prochain n’est pas différent de notre Noël de l’an passé : alors il est désespérant. Noël n’est pas tant un passé que l’on se remémore qu’un renouvellement qui s’opère. Quelque chose doit avant changer pour que ce soit Noël. Et puisqu’on en est à parler de l’Incarnation, quelque chose doit avoir changé en moi, pour que ce soit Noël.

 

Noël c’est l’incarnation à nouveau frais en nous de la présence divine. C’est dans la mesure où je serai une crèche vivante, lieu d’une venue divine au monde, que ce sera pour moi Noël.

 

L’incarnation de Dieu a-t-elle sauvé le monde des catastrophes, des guerres et des famines ? Non. L’incarnation de Dieu a-t-elle sauvé le monde des épidémies, des génocides, des souffrances et de la mort ? Non.

 

C’est d’abord individuellement que nous avons été sauvés ; ensuite, des résurrections individuelles relèveront le monde. C’est un par un que le Christ guérit les impurs ; relève les paralytiques ; délivre d’esprits mauvais. Ceci devrait nous faire prendre conscience du caractère premièrement intime de la fête de Noël : qu’est-ce que la venue de Dieu change en moi ?

 

Le sens collectif de la fête de Noël, paradoxalement dans ce monde individualiste, nous le maîtrisons fort bien. Nous sommes le premier dimanche de l’Avent et la société est déjà fort occupée à préparer les fêtes de fin d’année. Partout les illuminations apparaissent ; déjà certains sont en quête de menus et de cadeaux.

 

Mais le sens individuel de Noël – en quoi sera-ce en moi une fête – ce sens tant personnel que concret de l’incarnation d’un Sauveur, celui-là semble perdu. Y compris chez beaucoup de chrétiens.

 

Noël est la fête d’un nouveau-né et ce nouveau-né c’est moi. Qu’est-ce qui, en moi, aura changé à Noël ? Voilà la question d’aujourd’hui.

 

Mettre fin à une querelle ; aller retrouver quelqu’un qui nous manque. Changer un soupçon en confiance. Accueillir l’étranger. Voilà, c’est Noël.

 

Changer son comportement, rejeter les œuvres des ténèbres – débauches, rivalités, jalousies – et revêtir des armes de lumière, comme dit Paul. Voilà, c’est Noël.

 

Renoncer à une rancune. Pardonner à un ennemi. Confesser une faute. Présenter des excuses pour un tort. Se réconcilier. Voilà, c’est Noël.

 

Peut-être, retrouver de la joie de vivre. Exprimer enfin sa gratitude. Raviver son âme d’enfant. Retrouver le sens du naturel ; s’en émerveiller à nouveau. Voilà, c’est Noël.

 

Aller dire à ceux qu’on aime qu’on les aime, témoigner d’un peu plus de tendresse, aller réchauffer le cœur de quelqu’un. Voilà, c’est Noël.

 

Pour vous, qu’est-ce qui change à Noël ?

— Fr. Laurent Mathelot, dominicain.

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