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15 MAI 2022 - ANNÉE C

Frère Laurent Mathelot, o.p.

Cinquième dimanche de Pâques

Avez-vous remarqué le nombre de fois que ce passage d’évangile parle de gloire : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui. Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt. » Cinq fois en une seule phrase.

Qu’est-ce que la gloire ? Nous venons de chanter le Gloria, mais que disons-nous quand nous chantons « Gloire à Dieu » ?

En Hébreu, la racine du mot ‘gloire’ signifie ‘être lourd, pesant’. La gloire c’est littéralement ce qui donne du poids, de la consistance à une personnalité. Et, dans un sens dérivé, la gloire correspond au poids de la renommée, au poids de la richesse, à celui du pouvoir. Mais quel poids ?

La gloire d’une célébrité de la chanson, celle d’un chef d’état n’est pas celle d’un Charles de Foucauld ou d’une Mère Teresa. Mais on pressent très bien que la gloire reste liée au poids de bonnes actions, au bien que l’on a fait. Nous ne parlerions pas de gloire à propos de quelqu’un de célèbre pour ses méfaits.

Dans l’Ancien Testament, la gloire de Dieu est ce qui rend important et qui impose le respect à l’homme. Le plus souvent, la gloire de Dieu est mentionnée en même temps que sa puissance et sa sainteté. Au fond la gloire de Dieu c’est la force avec laquelle la sainteté se rend visible. C’est ça qui fait pour nous la gloire de quelqu’un, c’est qu’il témoigne quelque part de puissance divine.

Finalement rendre gloire à Dieu c’est reconnaître sa présence et son action bénéfique parmi nous. Et tous, nous sommes dans l’espérance d’être un jour glorifiés, c’est-à-dire d’avoir part finalement à la sainteté divine.

Ainsi, la gloire de quelqu’un c’est essentiellement l’amour dont il rayonne. On le voit, par contraste, quand telle ou telle personne célèbre tombe de son piédestal à cause de révélations scandaleuses. La vraie gloire c’est ce qui reste du bien que l’on fait par amour. Ce n’est pas simplement être célèbre ou connu. C’est être connu pour le bien. Il y a, dans toutes nos familles, et je l’espère pour tous ici, des personnes de bien qui ont rayonné, dans nos vies, de l’amour de Dieu. Des personnes inconnues de beaucoup, mais qui ont pour nous, un reflet de gloire divine.

Penchons-nous maintenant sur le moment précis où Jésus prononce ces paroles que nous venons de lire : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié ». Comme dit au début de ce passage d’évangile : on est au cours de la dernière Cène et Judas vient de sortir de la salle pour trahir. L’Évangile insiste beaucoup pour nous faire comprendre que Jésus est pleinement conscient que c’est une trahison à mort.

Il y avait bien eu avant des menaces. D’abord, tout prédicateur qui attirait le regard des foules attirait aussi le regard des autorités, ce qui n’était pas sans risque. Tout le monde le savait. Ensuite, il y eu toutes les polémiques, les fois où Jésus fut chassé, parfois à coup de pierre, accusé de blasphème. Mais l’instant précis du récit où Jésus dit « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié » est ce moment crucial où tout bascule irrémédiablement pour lui vers l’inéluctable, c’est-à-dire la mort.

Alors pourquoi revenir, en plein temps pascal où l’on se concentre habituellement sur les apparitions du Ressuscité et où l’on médite essentiellement sur le retour à la Vie, pourquoi revenir en arrière et relire maintenant un épisode de la dernière Cène ? Pourquoi revenir à ce moment tragique où Jésus voit un ami partir le livrer à la mort ?

Précisément parce que le Ressuscité est déjà présent – authentiquement et pleinement présent – dans cet acte inouï d’amour qui consiste à embrasser celui qui vous tue. C’est dès ce baiser avec la mort que la vie du Christ déjà triomphe et que la gloire de Dieu est pleinement manifestée.

La résurrection que nous espérons tous n’est pas simplement quelque chose qui pourrait nous arriver au-delà de la mort. La résurrection d’entre les morts, c’est quelque chose qui s’éprouve dès maintenant, à mesure de l’amour dont nous sommes capables.

De même que le désamour tue, l’amour est ce qui nous ressuscite. Voilà la gloire de Dieu.

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Quatrième dimanche de Pâques

C’est ce dimanche la Journée Mondiale de prière pour les Vocations – toutes les vocations religieuses – c’est-à-dire toutes nos vies à la suite du Christ. Il ne s’agit pas seulement de prier pour qu’il y ait plus de prêtres ; il s’agit de prier pour qu’il y ait plus de disciples. Aussi, de prier que tous, nous soyons de meilleurs disciples, qui écoutent la voix du Christ et qui le suivent.

Le court passage d’évangile de ce dimanche nous invite à en resituer le contexte dans le cadre plus large du chapitre 10 de l’Évangile de Jean. Il fait suite à la parabole du Bon Pasteur. Jésus se trouve alors pris à partie par des Juifs qui l’ont vu opérer des guérisons, mais refusent toujours de le reconnaître Messie. « Combien de temps vas-tu nous tenir en haleine ? Si c’est toi le Christ, dis-le-nous ouvertement ! » [Jn 10, 24].

La scène se situe à la Porte de Salomon du Temple de Jérusalem. C’est par cette porte que chaque matin la lumière du jour pénètre l’esplanade de ce monument prestigieux voulu par Hérode, alors en voie d’achèvement. Par cette porte qui symbolise la sagesse, Jésus va et vient.

C’est aussi le jour de la fête de la Dédicace où l’on commémore à Jérusalem la nouvelle consécration du Temple après sa mise à sac par Nabuchodonosor et la tragédie de l’exil à Babylone.

C’est dans ce contexte, au centre duquel se trouve toute l’histoire du Temple, que Jésus proclame : « Le Père et moi, nous sommes UN. » On comprend dès lors l’émotion scandalisée de certains, pour qui la présence réelle de Dieu se trouve en fait dans le Saint des Saint et non face à eux, sur l’esplanade. Par cette phrase, Jésus se présente comme le vrai Temple, le lieu de la présence réelle de Dieu sur Terre, et les réactions d’hostilité ne se font pas attendre. L’Évangile de Jean en effet poursuit : ils prirent alors des pierres pour le lapider. Ils ont vu les œuvres du Christ, mais ils ne parviennent pas à croire qu’il est l’incarnation de Dieu.

Le disciple chrétien est celui qui croit fondamentalement en cette présence incarnée de Dieu au sein de l’Humanité, qui croit qu’avec ce Dieu-fait-homme on peut avoir une réelle amitié – « Mes brebis écoutent ma voix; moi, je les connais » – un réel compagnonnage, un cheminement.

La vocation chrétienne est avant tout cette relation d’amour avec le Christ, qui peu à peu, à force de fréquentation, nous transforme à son image, nous divinise, nous donne la vie éternelle. À nous aussi, il peut parfois sembler blasphématoire de penser que nos vies puissent véritablement toucher au divin et que nos propres corps puissent être des temples saints, consacrés par la présence de Dieu.

La vocation chrétienne pour laquelle nous prions, c’est celle de la sainteté. Avant tout de notre sainteté. Ce peut nous sembler difficile de nous espérer saints au regard des parts d’ombres qui sont les nôtres. Le Christ pourtant nous demande de le croire. Parce que, comme Dieu croit en l’humanité, lui-même croit en nous.

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Troisième dimanche de Pâques

Aujourd’hui le récit de la pêche miraculeuse selon Jean. C’est la troisième et ultime apparition du ressuscité. Les disciples sont sortis pêcher de nuit, ils ne prennent rien ; le Christ leur apparaît au lever du jour et la pêche est abondante.

La plupart des commentateurs, avec à leur tête saint Jérôme, ont vu dans ce récit la préfiguration des premiers temps de l’Église, une annonce de la mission de Pierre. Un argument qui plaide en ce sens est le nombre de 153 poissons que les disciples prennent dans leur filet, la croyance étant à l’époque qu’il y existait, en tout et pour tout, 153 espèces de poissons. Le sens est alors de dire qu’il s’agit, pour la première Église, de faire des disciples de toutes sortes.

L’interprétation est classique : avec le Ressuscité se lève un nouveau jour. C’est lui qui nourrit son Église, même si ses disciples d’abord ne le reconnaissent pas. Sur ses conseils, ils font des disciples de toutes langues, peuples et nations. C’est alors qu’ils le reconnaissent.

Je voudrais m’attacher à un détail, à un paradoxe qui vous a peut-être échappé. Le texte dit : « Quand Simon-Pierre entendit que c’était le Seigneur, il passa un vêtement, car il n’avait rien sur lui, et il se jeta à l’eau. » On comprend l’enthousiasme de Pierre – il reconnaît le Christ ressuscité ; il plonge à sa rencontre – mais pourquoi, quand on est nu, s’habiller pour se jeter à l’eau ?

On va le comprendre avec la suite du texte. La aussi l’interprétation est classique : par trois fois le Christ demande « Pierre m’aimes-tu ? », par trois fois Pierre confirme son amour. Très tôt, ce passage a été compris comme l’anti-reniement de Pierre au chant du coq, comme la triple conversion d’un « Je ne connais pas cet homme » en triple « Tu sais bien Seigneur que je t’aime ».

En filigrane, dans tout ce chapitre de l’Évangile de Jean, il y a effectivement le récit de la vie de Pierre. Il se termine d’ailleurs par la prédiction de sa mort, suivi d’un retentissant : « Suis-moi » – sous-entendant vers le calvaire et la résurrection.

Le lien fort de ce passage avec celui du reniement de Pierre nous invite à lire ce récit à la lumière de celui de la Passion. Dans l’Évangile de Jean, ce récit commence avec la préparation de la Pâque et le lavement des pieds. Là, le Christ de dépouille de son vêtement, prend la tenue d’esclave, et s’abaisse à laver les pieds de ses disciples, qui presque tous l’abandonneront, le renieront ou le trahiront.

Le geste absurde de Pierre qui s’habille pour plonger à la rencontre du Christ ressuscité – outre qu’il est là pour attirer notre attention – se présente comme le prolongement inverse du geste du Christ qui se dévêt pour laver les pieds de ses disciples à l’heure de sa passion.

Si on se rappelle enfin que l’eau symbolise la peur – notamment dans l’épisode où Jésus marche sur l’eau – et que c’est la peur qui a poussé Pierre au reniement, on comprend qu’ici, surmontant toute peur, Pierre plonge dans la mort et dans la résurrection du Christ. Le vêtement que le Christ avait déposé pour s’offrir en sacrifice, Pierre s’en est revêtu pour s’affranchir de la peur et suivre le Christ jusqu’au bout.

La symbolique est très forte, qui sera reprise par Jean dans l’Apocalypse et le vêtement que les élus lavent dans le sang de l’Agneau. C’est une symbolique aussi très en lien avec le baptême, qui nous plonge dans la mort et la résurrection du Christ, et où l’on revêt un vêtement blanc. C’est enfin une image forte de notre résurrection, où l’on imagine Pierre surgir de la mer habillé, face au Christ ressuscité qui le restaure, finalement une vision de la résurrection de Pierre et de tous à travers lui.

L’Évangile d’aujourd’hui nous parle certes de la première Église et de la vie de Pierre, mais il nous parle aussi de notre vie à la suite du Christ. C’est une invitation à nous-mêmes nous jeter sans crainte dans les turpitudes du monde, revêtus du vêtement de la résurrection.

Nos peurs sont toujours le signe de notre manque de foi en la résurrection. Dis-moi quelles sont tes peurs, je te dirai ce que doit encore rejoindre en toi le Christ ressuscité.

 

 

— Fr. Laurent Mathelot OP

Deuxième dimanche de Pâques
Montrer ses plaies

On a pour habitude de cacher sa souffrance, comme s'il y avait là quelque chose de honteux. Combien sont-ils ici qui pleurent une fois seuls ; combien sont-elles qui endurent des blessures sans rien dire ?

 

Touche mes plaies. « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté. » Le Christ n'a pas honte de sa Crucifixion. Le Ressuscité ne cache rien de ses souffrances. Il a pourtant été humilié, traité comme un moins que rien. Jésus ne cache pas ses blessures, au contraire, il les montre.

 

Les psychologues nous diront sans doute qu'il est normal d'avoir honte d'une agression, d'une humiliation, d'un mépris ; que c'est là le reflet d'un sentiment d'impuissance, celui de n'avoir pas pu un temps faire face, la honte d'avoir subi un mal sans pouvoir ou savoir réagir. De même en ce qui concerne la maladie ou la dépression : toute souffrance est humiliante et sans doute faut-il avoir ressuscité de ses blessures pour oser les exhiber. Touche mes plaies. « Avance ta main, et mets-la dans mon côté. »

 

Beaucoup de miracles apparaissent comme la guérison inexpliquée de maladies corporelles – on pense notamment aux guérisons de Lourdes – actuellement, je crois que nous sous-estimons les miracles spirituels, la guérison de dépressions, le relèvement presqu'incompréhensible de gens spirituellement à bout … Il semble que la maladie de notre temps soit le burn-out, l'épuisement de l'esprit qui induit celui du corps. C'est sans doute un symptôme de notre monde déspiritualisé. Avez-vous remarqué que c'est le mécanisme inverse de la foi – elle qui relève les corps par le ravissement de l'Esprit ? Touche mes plaies, toi qui n'en peux plus, toi qui n'a plus d'espoir, toi qui ne crois plus en rien.  Touche mes plaies.

 

Il faut – je crois – nous efforcer de témoigner de nos souffrances et de nos blessures. Il faut, parce que cela va en aider d'autre, dire comment de drames nous avons été relevés, comment la foi nous a permis de tenir bon, de maintenir une lampe allumée au fond du désespoir, de refaire spirituellement surface, de revivre !

 

N'ayons pas honte de vos blessures, montrons vos plaies, assumons vos faiblesses passées. Et allons dire au monde nos guérisons. Montrons comment, de la peine, on regagne la joie.

 

 

Et même si la souffrance nous a un temps incliné au péché, et même si, n'en pouvant plus, nous avons sombré dans des quêtes de satisfaction tant désordonnées qu’immédiates, acceptons une certaine mise à nu de notre âme. Allons dire au gens que le Christ relève les morts et qu'il va rechercher ceux qui s'égarent. Témoignons de la puissance miraculeuse et miséricordieuse de Dieu. Racontons nos résurrections.

Au diable la fausse pudeur ! A Dieu, la puissance qui redonne vie.

 

Notre communion autour de cette table est une communion de faibles redevenus forts, de gens blessés que la foi a rendu à l'espérance et à la vie. Le Christ lui-même est l'un des nôtres, lui qui ne voulait que l'amour et a été injustement méprisé. Tous et toutes sans doute, nous avons subi le mal et certains ici ont été hélas humiliés, d'autres littéralement crucifiés par manque d'amour. Certains s'affrontent peut-être encore à la désespérance – « Éloigne de moi cette coupe ! » – d'autres pensent peut-être déjà que tout est perdu – « Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ».

 

C'est pour eux qu'il convient d'abandonner la honte de nos maux ; c'est pour eux qu'il faut tomber toute fausse pudeur sur nos souffrances passées ; c'est pour eux que nous devons être témoins du pouvoir de résurrection de l'amour de Dieu.

 

Il n'y a que comme cela que nous convaincrons les incrédules. Ce n'est pas par de longs discours et de volumineux traités de doctrine que nous rallierons au Christ les égarés ; c'est en leur disant « Voilà mes souffrances, telle était mon humiliation, et voici comment Dieu m’en a relevé. »

 

Jamais Thomas n'a été aussi proche du Christ que le doigt posé sur ses blessures.

Jamais personne qui n'y croit plus, ne revient à la vie, sans un témoignage concret de résurrection.

 

Touche mes plaies. « Avance ta main, et mets-la dans mon côté. »

 

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Dimanche de Pâques

Hier, dans la nuit pascale, nous avons médité sur la Résurrection.

 

Nous avons d’abord scruté les morts en nous : les deuils que nous portons : deuils des autres – les êtres chers dont la présence nous manque – deuils de nous-même – ces vies rêvées, ou simplement envisagées, que nous n’avons pas eues, toutes les blessures et les méchancetés que nous avons subies et qui nous ont changés.

 

Autre deuil que nous portons : celui de la personne juste et aimante que nous voudrions être et que notre péché tue à petit feu.

 

La confrontation à la mort est toujours un challenge pour notre foi – peut-être vous souvenez-vous, j’avais pris l’exemple de Mère Teresa tombée dans la nuit spirituelle à force d’avoir enterré des morts. Précisément, la mort met à l’épreuve notre foi en la toute-puissance de Dieu et donc celle en la Résurrection.

 

Dans notre enquête sur la Résurrection, nous avions d’abord évoqué le fait de maintenir vivant en nous le souvenir de nos chers défunts, de continuer à les aimer au-delà de la mort, d’incarner à notre tour ce qu’ils nous ont transmis. Et peut-être que nous-même, nous suffirait-il qu’au-delà de notre mort, on se souvienne simplement de nous avec amour et tendresse ? Que la mémoire de quelqu’un ressuscite lorsque l’on pense à lui, nous le concevons fort bien mais cela n’explique pas la résurrection des corps.

 

Une intuition peut-être plus parlante est de considérer que, comme il y a des paroles qui blessent et qui tuent, il y a des paroles qui nous retissent de l’intérieur et nous ressuscitent. Il y a des paroles de mort et il y a des paroles de vie. Si ceci n’explique pas pleinement la résurrection des corps, cela démontre au moins la puissance charnelle de la parole de Dieu : les paroles d’amour nous reconstruisent autant spirituellement que physiquement.

 

Le moins que l’on puisse dire c’est que les Évangiles eux-aussi restent flous sur le sujet. Deux constantes, cependant, au fil des récits : tous les disciples peinent à reconnaître le Jésus qu’ils ont connu quand ils voient le Ressuscité et, par ailleurs, les textes insistent beaucoup pour nous faire comprendre qu’il n’est pas un pur esprit : il mange ; il marche ; on peut le toucher ; il a un corps.

 

Évidemment, un mystère élucidé n’en est plus un. Et la résurrection d’entre les morts restera pour nous un mystère tant que nous ne la vivrons pas. Ici-bas, nous ne pouvons compter que sur une apparition du Ressuscité ou le témoignage d’une telle apparition, toutes affirmations qui pourront toujours être mises en doute.

 

La Résurrection d’entre les morts est donc une question de foi, au même titre que la divinité du Christ. Au fond, toute la foi de l’Église repose sur un seul mot – ὤφθη – aoriste du verbe ὁράω qui signifie voir : « Ils l’ont vu revenir d’entre les morts », littéralement « Il s’est donné à voir ressuscité. »

 

Comme tout article de foi, le dogme de la Résurrection s’incarne dans l’Église d’aujourd’hui. Essentiellement sous les deux formes de la Communion : l’Eucharistie et la communauté ecclésiale. C’est sous ces deux réalités que le corps du Christ nous apparaît désormais. Que l’on supprime le dogme de la présence réelle de Dieu, dans l’hostie consacrée ou lorsque quelques uns sont réunis en son nom, et nous ne sommes plus qu’un club de penseurs chrétiens qui partagent un simple repas. Nous aurions alors perdu l’incarnation de Dieu avec la mise au tombeau du Christ, dont nous ne ferions plus que partager le souvenir.

 

Si nous ne sommes plus que ça – un groupe qui partage et propage la philosophie du Christ – alors nos assemblées ne sont plus communions au mystère divin ; elles ont perdu la présence réelle de Dieu.

 

Si nous proclamons que le Christ est ressuscité et aujourd’hui vivant parmi nous, alors nous devons incarner cette présence, cette résurrection. Le Christ nous a envoyé en mission et, pour ce faire, il nous a dotés de l’Esprit Saint. C’est à travers notre communion, le mystère de l’amour que nous éprouvons entre nous et pour Dieu, que désormais la puissance résurrectionnelle de Dieu – la vie du Christ – se donne au monde.

 

Aujourd’hui c’est Pâques et c’est à travers nous que le Christ ressuscite. C’est à travers nous que cette puissance d’amour qui transcende la mort est désormais donnée au monde. C’est à nous qu’il appartient de vivre, d’aimer comme si nous étions éternels. La foi en la Résurrection d’entre les morts n’est pas qu’une séduisante idée, une belle théorie qui nous aiderait à affronter les aléas de la vie voire la mort. La foi en la Résurrection des morts, ce doit être notre mode d’être au monde, notre mode de vie, notre mode d’aimer. La foi en la Résurrection d’entre les morts, ce n’est pas tant pour nous une croyance. C’est avant tout le ressort vital qui tend toute notre existence, toutes nos relations, tout notre amour vers le divin.

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Vigile Pascale

Il y a toutes sortes de morts en nous. Il y a bien sûr les deuils que nous portons, ces êtres chers dont la présence nous manque. Il y a aussi les deuils que nous avons dû faire de nous-mêmes, tous ces espoirs que nous avions et auxquels nous avons dû renoncer, toutes ces vies rêvées, ou simplement envisagées, que nous n’avons pas eues. Il y a aussi toutes les blessures, les méchancetés, les indifférences, les humiliations que nous avons subies et qui nous ont changés. Il y a aussi quelque part Dieu qui est mort en nous, à l’image de cette spontanéité d’aimer que nous avions tous enfant. Aujourd’hui, nous sommes plus méfiants voire endurcis.

 

Il y a encore d’autres morts en nous : ce qui nous fait honte, le mal que nous avons fait, les pensées méprisantes, nos jugements qui condamnent. Tout ce qui, petit à petit, met à mort la personne juste et aimante que nous voudrions être.

 

Certaines personnes sont tellement confrontées à la mort, notamment par la perte d’un enfant, qu’elles finissent par perdre la foi. La foi en elles-mêmes, la foi en l’humanité, la foi en la vie, la foi en l’amour, la foi en Dieu. C’était le cas de Mère Teresa, qui confessait à Jean-Paul II ne plus voir Dieu à force d’avoir enterré des morts. Elle disait mentir sur sa foi avec son sourire.

 

Qu’est-ce que la Résurrection ?

 

Bien sûr, on pourra toujours dire que nos grand-parents, nos parents défunts continuent à vivre en nous, à travers l’amour que nous continuons à leur porter ; on pourra penser que nous incarnons, à notre tour, tout ce qu’ils nous ont transmis : des valeurs, un esprit, une manière de vivre et d’aimer. Au fond, ça rejoint l’ancienne croyance qui voulait que, pour que quelqu’un vive éternellement, il suffisait que l’on se souvienne perpétuellement de lui et rende hommage à son nom. A tel point que, dans l’Égypte ancienne, lorsqu’on voulait damner quelqu’un, on effaçait simplement son nom de tous les monuments, pour en perdre la mémoire ou à Rome, le Sénat pouvait condamner à la damnatio memoriae, à l’effacement d’un nom de toutes les archives.

 

Et peut-être nous-même cela nous suffirait-il : qu’au-delà de la mort, on se souvienne simplement de nous avec amour, affection et tendresse ? Mais ça ne suffit pas à expliquer la Résurrection des corps. Que la mémoire de quelqu’un ressuscite lorsque l’on pense à lui, nous le concevons fort bien. Mais les corps ?

 

D’autant que les Évangiles ne sont pas très explicites à ce sujet. Ils insistent même pour affirmer que les disciples peinent à reconnaître Jésus ressuscité. Pour Marie-Madeleine, il faudra qu’il l’appelle par son prénom, pour d’autres il faudra qu’il partage du pain, pour les disciples d’Emmaüs, il faudra qu’ils aient le cœur brûlant. Le seul point sur lequel les Évangiles tiennent à être clairs, c’est pour dire que le Christ ressuscité n’est pas un pur esprit, qu’il mange, qu’il marche, qu’on peut le toucher.

 

Je ne vais pas vous révéler aujourd’hui la clé du mystère, qui le pourrait ?  … Saint Paul parle de « corps spirituel » ce qui n’est pas tellement plus clair, et même en soi paradoxal. Le propre d’un mystère c’est qu’on peut toujours intellectuellement y réfléchir, mais qu’on ne pourra jamais l’épuiser. Il y a entre la Résurrection et nous la barrière de la mort que nous n’avons pas franchie. Et même si les expériences de mort imminente, dont on a désormais de nombreux témoignages, restent à cet égard parlantes, elles ne sont pas à proprement parler une Résurrection des corps mais bien un retour à la vie teinté de visions de l’Au-delà. Le mystère restera mystère tant que nous-mêmes ne l’aurons pas vécu. Seul le Ressuscité, quand il vient à nous, peut nous révéler ce qu’est la résurrection. Mais on tombe alors sur d’autres mystères, celui de la Présence réelle dans l’Eucharistie ou celui de l’Église comme Corps du Christ.

 

On n’épuisera pas ici le mystère de la Résurrection, mais nous savons que les mauvaises pensées tuent le corps, que la chair souffre d’idées sombres, que nos corps s’affaiblissent sous le poids de la douleur et du chagrin, que certains meurent de malheurs et de dépression. Tous, nous nous rendons compte de l’incidence d’esprits mauvais sur notre corps ; tous nous savons qu’il y a des mots qui blessent et tuent.

 

Si tout ce qui nous plonge dans la ténèbre a un réel impact sur notre santé, sur notre corps, alors je crois aussi que toute parole d’amour nous ressuscite, nous redonne de la vigueur et nous retisse de l’intérieur. Je crois que les corps se régénèrent et finalement ressuscitent à force d’amour.

 

Je crois que toutes ces morts qui sont en nous – tous nos chagrins, nos deuils, nos souffrances, nos blessures et aussi notre propre péché – peuvent se voir ressuscitées à force d’amour. Et je crois en l’absolue force d’amour de Dieu.

 

Comme d’autres ici, j’y crois parce que le Christ m’a déjà ressuscité de ténèbres abyssales. Alors que je dépérissais de chagrin, il m’a ramené à la vie – une toute autre vie. Alors oui, je crois que Dieu peut nous ressusciter d’entre les morts. Corps et âme. Par amour et pour l’éternité.

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

La Cène du Seigneur

Le jeudi saint est traditionnellement le jour où nous célébrons l’institution de l’Eucharistie. Et paradoxalement, nous lisons le seul Évangile – celui de Jean – qui n’en fait pas mention. Il n’y a pas les paroles « Ceci est mon corps », « Ceci est mon sang » dans Jean. À la place, à l’occasion de la dernière Cène, on trouve le récit du lavement des pieds.

C’est donc aujourd’hui que nous célébrons l’institution de l’Eucharistie, la première messe célébrée par le Christ et c’est aussi, par conséquent, la fête des prêtres. Partout dans l’Église, on célèbre aujourd’hui le sacerdoce chrétien. Nous nous sommes d’ailleurs réunis entre prêtres ce midi pour un repas de fête.

Je voudrais réfléchir avec vous à la notion de prêtrise. Certains diront qu’aujourd’hui l’institution sacerdotale est en crise – crise des vocations ; crise de la pédophilie – suggérant parfois des solutions très immédiates. Je ne vais parler ici du mariage des prêtres et d’autres questions du genre, qui sont pour moi toujours le signe d’un débat immature, qui ne comprend pas très bien finalement la nature du sacerdoce à la suite du Christ. Partir des problèmes actuels du sacerdoce institué pour réfléchir sur la nature du prêtre au sein de l’Église est certainement prendre le problème à rebours et d’un point de vue très terre à terre.

Au contraire, je nous propose d’ouvrir au plus large notre champ de vision et de partir de ce qu’on appelle le sacerdoce commun des fidèles. Nous sommes tous prêtres – voilà ce que dit l’Église. « Vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple destiné au salut, pour que vous annonciez les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière » (1 Pi 2, 9). À notre baptême, nous avons tous reçu l’onction du Saint Chrême qui a fait de nous des prêtres, des prophètes et des rois. Des rois, c’est-à-dire des personnes capables de gouverner personnellement nos vies ; des prophètes, c’est-à-dire des visionnaires de l’Au-delà ; des prêtres, c’est-à-dire des intendants de notre vie spirituelle.

Nous sommes tous prêtres. Le baptême a fait de notre corps le temple de l’Esprit Saint, la demeure de Dieu, en soi une petite Église. Nous sommes tous, individuellement, responsables du culte que nous rendons à Dieu par notre vie. Tous, nous sommes appelés à incarner par notre existence la dynamique sacerdotale : s’offrir en sacrifice pour témoigner des merveilles de Dieu et rendre raison, en toute circonstance, de l’espérance qui est en nous d’une vie éternelle (cf. Lumen Gentium 10). C’est cela un prêtre, celui qui offre des sacrifices pour Dieu.

Votre prière, le temps de service, l’empathie que vous avez envers celles et ceux qui souffrent, votre simple présence parfois sont autant de sacrifices de votre personne, autant d’hosties que vous offrez à la louange de Dieu. À chaque fois que, par amour du Christ, nous nous offrons à notre prochain, nous sommes un prêtre qui dit « Ceci est mon corps, livré pour vous ». Au-delà, certains d’entre nous sont ordonnés, c’est-à-dire qu’ils font profession de se sacrifier par amour, mais la nature du sacrifice reste la même.

Plus que le récit de l’institution de l’Eucharistie, celui du lavement des pieds rend particulièrement compte de ce sacerdoce commun des fidèles : il s’agit pour tous de prendre la tenue de service, de s’abaisser, de renoncer à soi – le lavement des pieds est un geste d’esclave – pour apporter du soin à la vocation de notre prochain. « Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. »

Enfin, remarquons que Jésus lave les pieds de Judas qui va le trahir ; au cours de son dernier repas, le Christ prend soin de la vocation de celui qui va pourtant l’envoyer à la mort. Derrière ce geste d’un amour inouï, purement sacrificiel – « il les aima jusqu’au bout » dit le texte – se trouve toute la liberté laissée par nos soins, toute la gratuité de notre service au monde, quitte à se laisser crucifier. Mais on voit aussi se profiler en Judas toutes les trahisons que l’on pourra voir surgir au sein du sacerdoce chrétien, celles de ceux qui sont là non pour servir, mais pour se servir. Voilà matière à réfléchir à beaucoup de crises, qui ont toutes comme fondement ce refus du sacrifice de soi pouvant aller jusqu’à la prédation.

Eucharistie, hostie, sacrifice, don de soi : spirituellement, tous ces termes sont synonymes et nous sommes tous appelés à y prendre part, à faire de notre vie une offrande gratuite à l’amour de Dieu et de notre prochain. En ce sens, nous sommes tous prêtres et c’est aujourd’hui notre fête, celle du jour où le Christ s’est abaissé pour nous envoyer en mission, offrir au monde les fruits de son amour divin.

Si je suis ici l’intendant de la prière commune, nous sommes tous des prêtres, des intendants de nos sacrifices personnels, des gens appelés à faire de leur vie un culte rendu à Dieu, une Eucharistie. Bonne et heureuse fête à toutes et tous.

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur

Il y a un dicton qui dit : c’est dans l’adversité qu’on reconnaît ses amis, qui souligne la superficialité de certaines de nos relations. Peut-être avez-vous déjà pu vérifier qu’à mesure que s’accumulent les problèmes, on est de moins en moins soutenu, de plus en plus délaissé. Quand le malheur s’abat sur quelqu’un, il se trouve dans son entourage des gens pour lui tourner le dos, ou se défiler quand il sollicite de l’aide.

Ce que nous célébrons aujourd’hui n’est pas seulement le dimanche des Rameaux – l’acclamation triomphale du Christ à son entrée à Jérusalem – c’est le dimanche des Rameaux et de la Passion. Notre célébration est bien plus tragique que joyeuse : elle va de la joyeuse entrée de Jésus à sa mort, abandonné de presque tous. Il y a un terrible contraste entre les deux Évangiles que nous venons de lire.

Luc nous présente ici un récit très construit. Si on en fait l’exégèse, on constate qu’il est abondamment truffé de citations de l’Ancien Testament. Le propos est ici de dire que l’histoire de Jésus correspond en tous points à celle du Messie annoncé : à la fois roi triomphal et serviteur souffrant. Voilà pour la théologie derrière le texte.

Quant au contexte, vous le savez, il est particulièrement tendu. La terre de Judée est sujette à de fréquentes révoltes que les Romains redoutent plus que tout. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à écraser dans le sang le moindre soulèvement de foule. Les fêtes religieuses juives – comme ici la Pâque – sont pour eux des rassemblements très sensibles. Le procurateur romain – Ponce Pilate – monte alors de Césarée, au bord de la mer, où il réside habituellement et vient en personne superviser le maintien de l’ordre à Jérusalem. C’est dire la fébrilité des troupes. Qu’à cette occasion, un Juif entre dans la ville, acclamé par une foule comme un roi, on comprend qu’il se fasse immédiatement arrêter. Pilate ne peut pas courir le risque d’une sédition. C’est d’ailleurs le chef d’accusation qu’il fera inscrire sur la croix, le fait que le Christ ait été acclamé comme roi des Juifs. Du point de vue romain, l’entrée triomphale de Jésus sous l’acclamation des rameaux signe d’emblée son arrêt de mort.

Dès lors c’est le malheur et l’opprobre qui s’abattent sur le Christ. Et la peur qui s’installe parmi ses disciples. Les foules se retournent : elles ne crient plus « Hosanna ! », mais « Crucifie-le ». Quasiment tous ses proches l’abandonnent. Beaucoup s’enfuient. Pierre le renie vigoureusement. Au pied de la croix, il ne reste plus que sa mère, un tout jeune disciple et quelques femmes.

Le malheur et a fortiori la mort font fuir les gens. Tous ceux qui ont vu un jour leur vie s’effondrer ont vu aussi leur univers social se réduire, souvent drastiquement. La solitude de la personne souffrante est quelque chose de réel.

Quand pour les autres nous ne représentons plus l’espérance, alors ils sont nombreux à nous délaisser. Et, au moment de la mort, ne restent bien souvent à nos côtés que ceux qui nous aiment d’un amour emprunt d’éternité. Voilà la base du dicton : « C’est dans l’adversité qu’on reconnaît ses amis » : quand, dans la souffrance, la déchéance et même la mort, il ne reste plus au près de nous que ceux dont l’amour est indéfectible.

Pour le Christ pourtant ce dicton n’est pas vrai. Il continue à considérer comme amis ceux qui l’on rejeté, renié, abandonné ; ceux qui ont appelé à sa crucifixion et ceux qui l’ont effectivement tué. Alors qu’il agonise et malgré leur trahison, il continue à les aimer, à les considérer comme ses amis, à prier pour eux. Il n’abandonne pas ceux qui l’abandonnent, au contraire il maintient éternel l’amour qu’il éprouve pour eux.

A la maison, quand nous glisserons nos brins de rameaux derrière nos crucifix, pensons au sens profond du geste que nous accomplissons, qui signifie : je veux être de ceux qui amènent leur brin d’espérance au pied de toutes les croix, de ceux qui veulent rester fidèles en amour jusqu’à l’agonie, de ceux qui n’abonnent pas un ami qui souffre, fut-il rejeté de tous.

Ce n’est pas tant la présence de rameaux bénis qui protège nos maisons que l’intention dont ces branches témoignent. Poser un brin de buis sur un crucifix c’est dire : Seigneur, en amour, je veux être fidèle jusqu’au bout.

 

Fr Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le Cinquième Dimanche de Carême

Le passage de l’Évangile de ce dimanche qui relate l’histoire de la Femme adultère est le seul du Nouveau Testament qui mentionne que Jésus écrive. Par deux fois, Jésus se baisse et écrit sur le sol. Ce n’est pas tant le fait que Jésus sache lire et écrire qui importe ici – c’était le cas de beaucoup de ses contemporains juifs. Le détail qui importe ici c’est que Jésus écrive par deux fois. Ce n’est pas anodin. C’est même la clé de compréhension du texte.

Au cœur de cet Évangile : la Loi. Non pas le principe même de la Loi – Jésus ne conteste pas le bien-fondé de la Loi qu’il respecte par ailleurs – mais la manière de l’appliquer.

L’exemple choisi par Jean pour nous le montrer est frappant à dessein : il s’agit d’une femme, il s’agit d’un adultère et les faits ne sont pas contestables : elle a été prise en flagrant délit. Tout pour exciter les instincts les plus vils d’un auditoire essentiellement masculin. C’est le propos : faire appel au sentiment avec lequel on applique la Loi. Il y a en effet toute la place pour la frustration et le ressentiment d’un homme dans le jet d’une seule pierre.

Notre manière de juger dépend fortement de notre état d’esprit. Lorsque nous souffrons voire sommes simplement irrités, nous jugeons plus sévèrement ; lorsque nous aimons, nous sommes bien plus miséricordieux. Sans doute, sommes-nous aussi plus cléments envers ceux qui partagent les faiblesses et les torts dont nous nous accommodons. Comme nous sommes certainement plus implacables envers ceux qui témoignent de mauvais penchants contre lesquels nous luttons.

« Celui qui est sans péché, qu’il soit le premier à jeter une pierre.» Notre péché teinte notre manière de juger. Il nous rend partiaux. Il faut un cœur sans tache pour juger avec impartialité. Ainsi seul Dieu juge valablement.

En faisant appel à leur raison – qui êtes-vous pour juger ? – le Christ renvoie les justiciers implacables à leur propre faiblesse personnelle, provoquant un à un leur renoncement à condamner quand ils mesurent leur péché.

Ensuite Jésus écrit une deuxième fois sur le sol et rend sa sentence : « Moi non plus, je ne te condamne pas. » Lui l’homme sans péché, le juge impartial montre la miséricorde de Dieu : « Va, et désormais ne pèche plus. »

Ces deux écritures dans la poussière du sol représentent la Loi. L’ancienne et la nouvelle loi données par Dieu. L’ancienne renvoyait chacun à son péché ; la nouvelle est celle de la miséricorde de Dieu. Avant, l’affirmation de principes implacables ; désormais, celle de l’incarnation de l’amour divin.

C’est dans la poussière de notre âme que Dieu inscrit sa Loi, là où affleure notre péché. Mais c’est dans la tendresse de notre cœur que le Christ inscrit désormais son application. L’objectif de la Loi n’est plus tant la répression des fautes que la promotion de l’amour.

Nos jugements implacables reflètent les limites de notre cœur. Voici que s’ajoute à nos efforts de carême, le combat contre sa rigidité.

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le Quatrième Dimanche de Carême, de Laetare 

Aujourd’hui un des plus grands textes de la spiritualité chrétienne, une des plus belles pages de la littérature antique : la parabole du Fils prodigue. C’est personnellement un texte qui me parle beaucoup – ma vocation religieuse est un retour de fils prodigue : « Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi »… pourtant tu m’aimes, me voici. Comme illustration de l’invitation à mon ordination sacerdotale, j’ai choisi la très belle toile de Rembrandt qui dépeint cette parabole, celle où le Père pose affectueusement ses deux mains – l’une féminine, l’une masculine – sur le dos de son fils en guenilles. C’est aussi au creux d’une vie en lambeaux que Dieu s’est rappelé à moi.

Beaucoup de thèmes sont abordés dans ce texte : la liberté, le péché, la misère, la honte, la conversion, l’amour filial et fraternel, et finalement la joie de Dieu. Je vous propose une lecture spirituelle au fil du récit.

Le père de la parabole c’est Dieu bien sûr et le fils prodigue c’est bien souvent nous, quand nous nous éloignons de Dieu pour nous enfoncer dans une vie de désordres : désordre affectif, désordre moral, désordre spirituel. La parabole, qui force le trait pour percuter les consciences, dira que le fils est allé jusqu’à envier la « nourriture des porcs ». Dans la culture juive, c’est une image très parlante, qui souligne son abaissement jusqu’au dégoût.

C’est donc l’histoire d’un fils qui prend distance avec Dieu. La joie, l’abondance, une vie paisible lui étaient promises, mais il préfère se prendre en charge tout seul, assumer seul sa vie spirituelle. Il capitalise sur les dons de Dieu – ‘Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.’ – et résout de vivre loin de lui. Le Père, lui, ne fait aucun reproche. Sans rien dire, il donne et voit son fils le quitter. Il y a derrière cette attitude de Dieu, toute la liberté qu’il nous laisse, lui fût-elle particulièrement coûteuse.

Au début tout va bien. Le fils mène grand train, une vie de fêtes jusqu’à la débauche, jusqu’à dilapider l’héritage de son Père – l’amour, l’abondance, la joie – avec des prostituées. J’ai longtemps mené ce genre de vie où l’on jette tout ce qu’on a dans les plaisirs du monde, où l’on s’enfonce à corps perdu dans une ivresse effrénée, où l’on se jette corps et âme dans un tourbillon de satisfactions aussi immédiates que futiles. Je l’ai fait jusqu’à l’épuisement – l’épuisement de soi, l’épuisement spirituel, l’épuisement de vivre. Et ce fut alors, comme dit le texte, la famine ou, si vous préférez, la dépression. Je connais ces états de total épuisement affectif, de vie en lambeaux, où l’on envisage volontiers de partager « la nourriture des porcs » puisqu’il n’y a plus que ça.

Et puis Dieu se rappelle à nous. Comment, au fond de la misère, certains sombrent-ils dans les ténèbres et finalement la mort alors que d’autres finissent par voir la lumière et se laissent interpeller par Dieu ? Ça reste pour moi un mystère. Je crois que, tout au long de ma descente vers l’Enfer, Dieu m’a cessé de me lancer des appels qu’aujourd’hui je perçois, mais qu’à l’époque je n’ai pas entendus. Je crois fondamentalement que le Christ ne cesse jamais de chercher la brebis qui se perd. Mais ce qui m’a décidé de revenir vers Dieu, fondamentalement, je l’ignore. Peut-être, paradoxalement, la misère affective qui était la mienne, et aussi la honte que j’en éprouvais. Je crois que celui que je me sentais devenir a fini par m’effrayer.

« Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. ». La honte est un sentiment puissant, et positif – une arme de la vie spirituelle et un don de Dieu. C’est la personne bonne en nous qui a honte de notre péché. Avoir honte du mal que l’on a pu faire, c’est déjà s’être laissé rejoindre par l’Esprit Saint. Réjouissons-nous d’avoir honte, c’est déjà le signe de notre conversion. Il y a des choses dans ma vie que j’ai faites et dont j’ai honte. Et c’est bien.

L’étymologie du mot conversion, c’est « faire demi-tour », en l’occurrence, décider de revenir à Dieu. Alors, le texte nous dit que, de loin, le Père l’aperçoit et est immédiatement pris de compassion ; qu’il court se jeter au cou de son fils et l’embrasse. Avant qu’il ne confesse sa faute, avant qu’il ne fasse état de sa honte, le Père est déjà dans un état de joie exubérante : voilà mon fils perdu qui revient ! La conversion précède la honte et le repentir, voilà ce que Dieu d’abord voit et qui le fait exulter. Cette joie exubérante de Dieu – apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, allez chercher le veau gras, mangeons et festoyons – devrait radicalement changer notre regard sur le sacrement de la réconciliation.

Le dimanche de laetare reflète ce moment exact de la vie spirituelle où, visiblement perdus, penauds et même honteux, nous revenons à Dieu. Le rouge de la souffrance et de la honte se mélange au blanc éclatant de l’espérance divine et de la Résurrection pour donner le rose liturgique de la célébration d’aujourd’hui. Laetare signifie la joie, celle exubérante de l’amour de Dieu qui nous voit revenir de loin ; celle encore teintée de souffrance, de nous qui revenons à lui.

Aujourd’hui est un jour pour teinter notre carême de joie, la joie de Dieu qui exulte de chacune des conversions de notre cœur.

« Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi »… pourtant tu m’aimes, me voici.

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le Troisième Dimanche de Carême

À l’époque de Jésus, la croyance était fort répandue que les malheurs – les guerres, les famines, les maladies – étaient un châtiment de Dieu. Soit que soi-même on ait péché, soit que ce fut la faute de nos parents, de notre tribu ou de tout le peuple. Dans la Bible, les prophètes n’annoncent pas tant des catastrophes à venir qu’ils appellent à la conversion : si vous ne changez pas, voici ce qui va arriver. Il y avait, dans les temps anciens, une très nette conscience que les malheurs étaient une rétribution pour le mal, quelque part toujours une punition divine. Si untel était lépreux, aveugle ou boiteux, ce n’était peut-être pas de sa faute, mais c’était alors de celle de ses proches. Cet état d’esprit n’a pas encore disparu, loin s’en faut. Combien, face au malheur s’écrient encore de nos jours : « qu’ai-je donc bien pu faire à Dieu pour mériter ça ? »

Nous ne méritons pas le malheur. Personne ne mérite les souffrances qui lui arrivent. Le corollaire de ceci c’est que personne ne mérite non plus le bonheur et les joies. Ni le malheur ni le bonheur ne sont des rétributions, des bons et des mauvais points donnés par Dieu pour nos bons ou mauvais comportements. C’est une fausse théologie – c’est revenir au donnant-donnant, à l’idée d’un dieu qui pèserait nos bonnes et nos mauvaises actions à l’aide d’une balance. Dieu n’applique jamais la sentence « œil pour œil, dent pour dent » que par ailleurs le Christ dénonce. Les Galiléens massacrés par Pilate et les personnes tuées par la chute de la tour de Siloé n’avaient pas mérité leur sort.

Ceci ne signifie pas que nous n’ayons pas à faire face aux conséquences de nos actes : si je joue avec le feu, je finirai par me brûler. Mais ce ne sera pas une punition. Ce sera simplement une conséquence logique. Il y a des répercutions à notre péché, au mal que nous faisons. Il y a des répercutions pour autrui que notre péché offense et il y a des répercutions pour nous-mêmes que notre péché salit – ne fusse qu’à nos propres yeux. Mais en rien n’est-ce une punition, un châtiment divin. Quoi que nous ayons fait, quelle que soit la bassesse où nous soyons tombés, quitte à nous être abaissés à « partager la nourriture des porcs », l’estime de Dieu à notre égard n’a pas changé d’un iota, son amour pour nous reste intact. C’est ce que nous verrons la semaine prochaine avec la parabole du Fils prodigue. Si le péché nous éloigne effectivement de Dieu, à peine nous retournons-nous vers lui, qu’il entre dans une joie exubérante.

La spiritualité du donnant-donnant est à rejeter vigoureusement. Ce n’est pas comme cela que Dieu juge ; ce n’est pas comme cela que Dieu aime. Par contre nous, il nous arrive de souhaiter le malheur à ceux qui nous font du mal, à vouloir les punir. Mais précisément c’est ne pas aimer, c’est même haïr. C’est ça la haine : vouloir que du malheur s’abatte sur autrui. Dieu ne punit personne, il n’inflige aucune souffrance supplémentaire aux conséquences naturelles de nos actes et nous ferions bien, nous aussi, de toujours renoncer à punir. La punition est toujours un échec de l’amour, quelque part toujours une vengeance.

Dès lors, comment comprendre la phrase de Paul que nous venons de lire dans l’Épître aux Corinthiens, parlant de ceux qui ont suivi Moïse et qui pourtant sont morts : « la plupart n’ont pas su plaire à Dieu : leurs ossements, en effet, jonchèrent le désert. Ces événements devaient nous servir d’exemple, pour nous empêcher de désirer ce qui est mal comme l’ont fait ces gens-là. » N’est-on pas en pleine contradiction avec ce qui précède ? Dire que le souvenir de ceux qui sont morts avant d’avoir atteint la Terre promise devrait nous servir d’exemple pour nous empêcher de désirer le mal n’est-ce pas encore brandir la menace d’une punition divine ?

Le christianisme n’est pas une assurance contre le malheur. Jésus a souffert, Jésus a pleuré, Jésus est mort sur la croix, atrocement massacré dans la plus parfaite injustice. Nous-mêmes nous n’y échapperons pas. Il y aura encore de l’injustice à notre égard ; il y aura encore de la maladie et de la souffrance ; il y aura encore des larmes et il y aura encore la mort. Le christianisme n’est pas une assurance contre le malheur ; il est une assurance qu’il y a un au-delà de tout malheur, de toute souffrance, de toute larme, un au-delà de toute mort. Le Christ nous dit qu’il y a toujours une autre rive. Il nous enseigne qu’avec l’aide de Dieu, il y a toujours moyen de transcender la souffrance, l’injustice et les larmes. Il nous montre qu’à le suivre, il y aura toujours une Résurrection, une joie, une paix.

Et sans doute, le plus extraordinaire est-il qu’au cœur même de la souffrance et des larmes, alors même qu’il est crucifié par l’injustice, le Christ nous montre qu’il est humainement possible de ne pas céder à l’esprit de vengeance et de punition, qu’encore il est possible d’aimer et de n’en vouloir à personne – ni aux responsables de nos souffrances ni à Dieu. « Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » « Père, en tes mains, je remets mon esprit. » Il y a une proximité avec Dieu, possible dès maintenant, qui permet, malgré l’injustice, la souffrance et la mort, de maintenir intacts l’amour inconditionnel de la vie et l’espérance ultime d’une paix.

Comme saint Paul, comme les prophètes, le Christ ne nous menace pas quand il dit « si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. » Il nous donne un conseil. Pour vivre le passage de la mort dans l’amour et l’espérance et non dans l’accablement et l’esprit de revanche, il faut nous convertir dès à présent à cette proximité avec Dieu. Il n’y a que dans le cœur à cœur avec lui, qu’il est possible de ne pas se tourner vers le ressentiment alors qu’on souffre.

Le carême est un temps de conversion. C’est le mot du jour : changer. Il y a peut-être encore en nous des blessures, des souffrances, du mépris et des humiliations qui crient vengeance. Ce sont des lieux qui appellent la conversion de notre cœur à la Résurrection. Car, si nous ne prenons pas soin de convertir les traces de l’esprit de vengeance qui persistent en nous, nous les verrons resurgir à chaque retour du malheur et elles nous entraîneront vers les ténèbres.

Accepter de souffrir sans vouloir se venger demande une force d’esprit considérable, une puissance d’amour qui bien souvent nous dépasse. Le Christ nous montre cependant qu’elle nous est donnée, ici et maintenant, si nous nous laissons rejoindre par l’Esprit-Saint.

Alors il convertira nos cris de vengeance en cris d’amour.

 

 Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le deuxième Dimanche de Carême
La transfiguration

Ce texte qui relate selon Luc le récit de la Transfiguration est très construit. C’est une œuvre tellement emplie de symbolique juive et chrétienne, de liens avec d’autres parties du nouveau et de l’ancien testaments – tellement pleine d’un sens presque graphique – que la tentation est forte de le lire comme tel : un texte purement symbolique.

 

Je relève quelques références :

- l’aspect lumineux du Christ qui fait référence à la celui de Moïse quand il redescend d’avoir été auprès de Dieu, au Mont Sinaï ;

- la présence de Moïse et d’Élie qui symbolisent l’accomplissement de la Loi et de la Parole de Dieu en Jésus ;

- la voix de Dieu qui est la même que celle entendue à son baptême ;

- la référence à la fête juive des tentes – Succot – où on célèbre, à la fois, l’assistance de Dieu pendant l'Exode et la fin des moissons. Ainsi, on fête non seulement la fin de l’errance au désert, mais également la récolte des fruits de la Terre promise.

 

Donc, en pleine connexion avec les écritures et la tradition d’Israël, Luc aurait imaginé ce récit comme une mise en abîme de la Résurrection. Ainsi, il s’agirait d’un processus littéraire qui prépare le lecteur à ce qui va suivre, en lui donnant certaines clés de lecture. Et c’est peut-être le cas.

 

On conclut alors que ce passage fonctionne comme une image, un enseignement illustré donné par Luc. En réalité, il ne s’est rien passé ; Pierre, Jacques et Jean n’ont observé aucun phénomène : jamais Jésus ne leur est apparu physiquement transfiguré ; le récit anticipe simplement la résurrection des corps par une image forte et concrète certes, mais inventée. Il n’y a effectivement aucune voix qui soit venue du ciel sur quelque montagne que ce soit ; encore moins d’apparition de Moïse et d’Élie. Finalement ce récit fonctionne comme une expérience de pensée qui nous parle de l’au-delà de la mort. Point.

 

Je le redis, vous pouvez croire cela : que ce passage est une image – certes belle et parlante – mais juste une image.

 

Maintenant, partant du principe que, là où l’herbe est plus verte, le ciel est aussi plus bleu, on peut aussi interpréter ce passage comme le récit de la vision des disciples de Jésus en prière, de ce qu’ils ont réellement éprouvé. Sans doute savez-vous que le bonheur et la joie changent notre regard sur le monde ; que vous voyons effectivement les couleurs de manière plus éclatante lorsque nous sommes heureux. C’est un phénomène qui s’étudie en psychologie. À l’inverse, peut-être hélas savez-vous aussi que, plus tristes, plus déprimés, nous voyons effectivement les couleurs plus ternes ; que notre esprit tinte notre vison selon notre humeur. Là où l’herbe est plus verte, le ciel est aussi plus bleu et, à voir la profondeur paisible de la prière du Christ, à observer la sérénité de l’intime cœur à cœur du Fils avec son Père, la scène apparaît effectivement plus rayonnante à mesure de la joie qu’elle communique au cœur des apôtres. Au fond, il s’agit de traduire ici que le Christ, à mesure que nous l’observons en Dieu, nous fait voir les choses avec un regard de plus en plus lumineux.

 

Dans cette interprétation, tout aussi valable que la première, le récit est déjà moins imaginé pour acquérir une épaisseur concrète. Il parle déjà d’un fait : la prière, la profondeur spirituelle illuminent notre regard. Vous l’avez sans doute déjà toutes et tous remarqué, certains lieux spirituels, certaines personnes qui prient nous semblent avoir une luminosité, une aura spéciales.

 

Une troisième lecture est de dire que le corps du Christ s’est effectivement trouvé changé, qu’il a lui-même été physiquement transformé par la prière. C’est aussi quelque chose que la science constate aujourd’hui : la prière, la méditation changent la structure du cerveau en favorisant certaines connexions neuronales au détriment d’autres. On l’observe notamment en faisant passer des scanners à des moines. On s’approche plus alors du sens littéral grec du mot « Transfiguration », c’est-à-dire celui de « métamorphose ». Le Christ s’est littéralement métamorphosé sous les yeux de Pierre, Jacques et Jean. Son corps a effectivement changé sous l’effet de la prière. Quelque chose s’est modifié, non seulement dans le regard de ses disciples, mais également en lui.

 

Le sens littéral de la Transfiguration est sans doute l’interprétation la plus difficile à recevoir de nos jours. Que les corps puissent être radicalement transformés par l’action de l’Esprit Saint bouscule tout de même notre raison scientifique. On touche effectivement au mystère de l’Incarnation. Mais ce principe d’action de l’Esprit sur la matière, d’une prière efficace qui effectivement transforme charnellement celui qui prie, nous devons le maintenir sinon nous ne pouvons plus croire aux guérisons spirituelles, ni même à la résurrection des corps.

 

Chaque niveau de lecture de ce genre de récits très imagés et très construits pour dire la réalité spirituelle est une voie d’accès possible vers la compréhension de notre propre transfiguration en Christ : soit que ce récit préfigure notre propre résurrection ; soit qu’il parle du regard que posent les autres sur nous quand nous rayonnons de Dieu ; soit qu’il présente effectivement notre propre métamorphose par la prière.

 

Voici deux questions pour notre semaine de Carême à venir : Quel est l’impact de la prière sur ma vie, mon esprit et mon corps ? Concrètement, qu’est-ce que ça change en moi de me rapprocher de Dieu ?

 

 Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le premier Dimanche de Carême

La gourmandise n’est pas un péché. (Ça me va bien de le dire !) C’est la gloutonnerie – se jeter sur la nourriture – qui l’est. L’envie d’un bon repas, d’un bon dessert n’est pas un péché ; s’enivrer de désir, si.

En soi, la tentation n’est pas un péché, c’est d’y succomber qui l’est. « Ne nous laisse pas entrer en tentation » dit le Notre Père. Le grec, qui est la langue du Nouveau Testament, utilise le même terme « peirasmos » pour dire « tentation » et « épreuve ». On le voit notamment dans la traduction de l’Épître aux Hébreux [4,15], « il a été éprouvé en tous points, mais sans pécher ». Précisément, Jésus incarne la différence entre ces deux réalités : lui qui est sans péché a connu la tentation. De nos jours encore, la confusion entre les deux – tentation et péché – génère trop souvent un faux sentiment de culpabilité : nous ne commettons aucune faute à éprouver des désirs ; le péché est de nous laisser dominer par eux.

Il y aurait beaucoup à dire sur la structure exégétique du texte de l’Évangile d’aujourd’hui. Il est très construit. La joute oratoire entre Jésus et le diable que nous venons de lire est truffée de citations bibliques, tirées essentiellement du Deutéronome, en référence au Livre de l’Exode. Prenons simplement les trois réponses que donne Jésus : premièrement, « L’homme ne vit pas seulement de pain » (cf. Dt 8,3) qui renvoie à l'épisode de la manne (Ex 16,1-36) ; ensuite quand Jésus cite « C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte » (Dt 6,13), il fait référence à la condamnation du culte des idoles (Ex 23,20-32) et à la grande profession de foi du peuple hébreu, le Shema Israël : « Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur » ; enfin, « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu » fait référence à l'épisode des eaux de Massa et Mériba (Ex 17,1-7), noms qui signifient d’ailleurs respectivement « épreuve » et « querelle », « parce que les fils d’Israël avaient cherché querelle au Seigneur, et parce qu’ils l’avaient mis à l’épreuve » précise le Livre de l’Exode (17, 7).

Ainsi, clairement, les trois tentations de Jésus au désert renvoient explicitement aux tentations que le peuple hébreu a éprouvées durant l’Exode. L’Évangile nous présente ainsi un Jésus qui sort victorieux là où le peuple avait failli à respecter les préceptes de Dieu : se nourrir de sa parole ; n'adorer que lui et lui rendre un culte ; ne pas le mettre à l’épreuve.

 

Enfin, l’Évangile conclut : « Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé », à savoir la Passion. Comme notre carême, le récit des tentations de Jésus ne se comprend que dans la perspective de Pâques. C’est là que survient l’ultime tentation. En effet, si on se penche sur le récit de la Passion, comme en réponse à l’Évangile d’aujourd’hui, par trois fois (Lc 23, 35.37.39), le peuple crie « Qu'il se sauve lui-même, s'il est le Messie de Dieu » ; « Sauve-toi toi-même ! » ; « Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! ». Voilà la clé de compréhension : toutes les tentations qu’affronte le peuple pendant l’Exode et le Christ aujourd’hui se résument en une seule : celle d’une humanité qui prétend se sauver par elle-même, sans l’aide de Dieu. L’ultime parole de Jésus sur la croix est à cet égard une réponse édifiante : « Père, en tes mains je remets mon esprit » (23,46). Son humanité agonisante s’en remet à Dieu.

Alors que déduire de tout ceci pour nous et notre carême ?

En affrontant les mêmes tentations que le peuple durant l’Exode, le Christ montre deux choses : qu’il endosse pleinement notre humanité et ses tiraillements et, par ailleurs, que le fait d’être tenté ne constitue aucun péché. Fondamentalement le problème n’est pas d’éprouver des besoins, des envies ou des désirs, mais bien la manière dont nous cherchons à y répondre, à les satisfaire : par nous-mêmes ou avec Dieu.

Avant tout, il s’agit d’affronter la réalité de notre humanité. Jésus lui-même s’est affronté à la faim, à l'orgueil et au désir de pouvoir immédiat. Jusque sur la croix, il a été confronté à la tentation de se sauver lui-même. Il ne l’a pas fait ; il s’en est systématiquement remis au Père. Nous-mêmes, nos désirs, nos tentations révèlent notre humanité. Nous devons y faire face, les assumer : ils reflètent nos manques affectifs ; ils nous éclairent sur nous-mêmes. Le péché survient seulement quand nous cherchons à satisfaire nos désirs les plus humains en nous posant en rivalité avec Dieu.

Le carême est le temps du travail de la tentation. Il s’agit d’abord de discerner les désirs que nous cherchons à frénétiquement combler seuls, voire en contradiction avec le commandement d’amour de Dieu. Notre jeûne n’a pas à être forcément alimentaire ; il n’y a pas que la nourriture sur laquelle il nous arrive de nous jeter avidement. Peut-être est-ce plutôt le pouvoir personnel, le besoin de tout contrôler ? Peut-être s’agit-il d’un manque affectif que révèlent des tentations sexuelles ? Peut-être est-ce une pauvreté personnelle que nous cherchons vainement à combler par des palliatifs.

En faisant l’exercice de creuser en nous la faim, d’organiser le manque d’une satisfaction immédiate de nos désirs les plus vifs, en tempérant notre volonté de combler par nous-mêmes notre besoin de salut, nous nous entraînons à nous laisser rejoindre par le Christ dans nos épreuves intimes et à affronter avec lui les tentations qui nous sont propres : d’abord en nous nourrissant de la parole de Dieu, ensuite en le priant, enfin en renonçant à le mettre à l’épreuve par des solutions mauvaises.

Au fond le carême est le temps béni où nous cherchons, avec l’aide de Dieu, à faire face avec courage et à dominer avec amour, les tentations qui sont les nôtres en renonçant à leur satisfaction immédiate pour laisser au Christ le temps de les rejoindre.

Sachons creuser les tentations qui sont les nôtres, les réfléchir, les méditer. Elles sont le signe de ce qui, en nous, doit encore ressusciter.

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le huitième dimanche du temps ordinaire

Aujourd’hui trois petites paraboles. Elles font suite à l’enseignement spirituel de Jésus de la semaine passée :

« Soyez miséricordieux. Ne jugez pas. Ne condamnez pas. Pardonnez. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut. »

La spiritualité chrétienne c’est être auprès de Dieu, se sentir aimé de lui. Voilà ce que le texte entend par « votre récompense sera grande » : une telle proximité avec Dieu qu’on a le sentiment d’être véritablement ses filles et ses fils. Être miséricordieux, ne pas juger, ne pas condamner, pardonner sont des moyens d’atteindre cette proximité.

Nous avons à prendre soin de notre âme. La spiritualité, comme l’amour, est quelque chose qui s’entretient. Nous avons à prendre soin de notre âme comme de notre corps : la maintenir en bonne santé, l’entraîner, lui faire faire de l’exercice, la nourrir, l’entretenir et régulièrement la purifier, la nettoyer. À ne pas en prendre soin, notre âme pourrait arriver à bien vite sentir mauvais dans les coins.

De même la spiritualité, nous avons à l’entretenir. Il nous faut réfléchir à son propos : quelle est actuellement ma relation avec Dieu ? Comment se porte ma prière ? Quels sont mes états d’âme ? Comment être plus proche de Dieu ? Comment mieux prier ? Comment purifier ma pensée ?

J’aime voir mon âme comme un petit sanctuaire où brille la présence de Dieu, un peu comme le Saint des Saints du Temple de mon corps. Comme tous les sanctuaires, elle se salit de la poussière amenée de l’extérieur. Et il faut de temps en temps nettoyer. À cet égard, le sacrement de la réconciliation peut être vu comme une douche de l’âme ; à l’instar du sportif qui prend soin de son corps.

Trois petites paraboles donc, qui nous parlent de la spiritualité.

« Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ? » Nous avons tous des stéréotypes. Nous pouvons parfois nous entêter beaucoup sur des idées fausses. Nous avons tous une part d’ombre et de ténèbres qui nous empêche de voir pleinement la beauté des choses, de vivre l’amour limpide, la joie véritable. Nous sommes tous partiellement aveugles à cause de nos souffrances et de nos peurs. Ainsi personne n’est un guide parfait, ni pour autrui ni pour soi-même. C’est un des grands dangers de la spiritualité chrétienne de se donner un guide autre que Dieu, de n’en faire qu’à sa tête ou de se donner tel ou tel mentor.

Deuxième parabole : « Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? ». C’est encore une parabole sur l’aveuglement – l’aveuglement sur nous-mêmes. Nous avons tous cette propension à déceler très facilement le mal que font les autres et à bien plus difficilement reconnaître celui que nous commettons. Il y a là un enseignement spirituel à tirer : ce qui nous insupporte chez autrui est bien souvent le reflet de ce que nous ne voulons pas voir en nous. Il y a un lien entre la paille et la poutre. En réfléchissant sur tous nos petits jugements, toutes nos petites condamnations, tous nos manques de miséricorde, il y a beaucoup à apprendre sur nous-mêmes, sur les poutres qui nous aveuglent.

 

« Un bon arbre ne donne pas de fruit pourri ; jamais non plus un arbre qui pourrit ne donne de bon fruit. » Nos paroles et nos actes sont toujours le reflet de notre cœur. Le mal que nous faisons vient du mal en nous tandis que nos bonnes actions reflètent la bonté de notre âme. Lorsqu’on écoute les gens dans l’accompagnement spirituel, on apprend beaucoup d’eux-mêmes. Nous avons tendance à révéler beaucoup de nos sentiments personnels dans le langage. « Ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. », dit Jésus. C’est spirituellement important, je pense, de s’écouter soi-même parler, soi-même penser, soi-même prier. Il y a là tous les débordements de notre cœur. « Ai-je été grincheux aujourd’hui ? Triste ? Désagréable avec quelqu’un ? Au contraire, à l’issue de cette journée, ma pensée est-elle joyeuse, dans l’Action de grâces ? Nos états d’âme reflètent l’état de notre âme. À en prendre conscience, ils sont eux aussi riches d’enseignement : ai-je besoin de soin ? De purifier mon âme ? Ou, au contraire, déborde-t-elle de joie ?

Il est important de relire régulièrement notre vie spirituelle, de mesurer souvent l’ambiance de notre âme et de déceler les coins où elle ne sent pas bon. C’est un exercice difficile que de se pencher objectivement sur soi-même, de sonder son cœur et son âme avec authenticité. Nous avons tendance à nous aveugler, même à peut-être vouloir fuir ou enfouir certaines réalités déplaisantes de notre vie. C’est un exercice difficile de faire la lumière sur les ténèbres en soi.

Mais c’est un exercice nécessaire. Nous avons soif d’une vie lumineuse et elle ne sera possible qu’en faisant toute la clarté sur nos parts d’ombre. C’est à travers notre âme, notre cœur et notre esprit que nous vivons nos relations amoureuses. Veiller à leur santé, travailler à leur limpidité revient à se donner la capacité de mieux aimer.

 

Fr. Laurent Mathelot O.P.

Homélie pour le septième dimanche du temps ordinaire

Dimanche passé, j’avais abordé les nombreux paradoxes que nous présentent les Évangiles, notamment dans les Béatitudes : Heureux êtes-vous si vous êtes pauvres, si on vous méprise, etc. Aujourd’hui encore, une attitude paradoxale que nous propose le Christ : aimer ses ennemis, tendre l’autre joue à celui qui nous frappe. Peut-être vous souvenez-vous : nous avions abordé alors la question du dolorisme. N’est-ce pas encore ici une invitation à aimer la souffrance ? Non seulement il s’agit de ne pas rendre œil pour œil et dent pour dent, mais encore il s’agit de présenter l’autre joue ! Pourquoi ? Pour être à nouveau frappés ? De même, aimer ses ennemis ne s’apparente-t-il pas à un syndrome de Stockholm ?

Je vous propose aujourd’hui de résoudre ces apparents paradoxes sous l’angle du droit. L’ensemble des lois que se donne un peuple est une forme de contrat. Au fond, la loi définit les limites de ce qui est acceptable pour garantir la convivialité entre tous, ce qu’on appelle volontiers aujourd’hui le vivre ensemble. Au-delà, lorsque l’on franchit les limites du droit, la loi définit des compensations sous forme de réparations et de punitions : pour tel dommage, tu payeras autant ; pour telle faute tu seras puni de telle manière. Au fond, la loi définit une sorte de donnant-donnant lorsqu’on transgresse les règles de la vie commune.

Un des plus anciens codes de lois que nous possédions est le Code de Hammurabi, qui était roi de Babylone approximativement 1800 ans avant Jésus-Christ. Il se trouve sous la forme d’une stèle de plus de deux mètres de haut, où sont gravées quantité de lois, redécouverte en Iran au début du XXe siècle, aujourd’hui conservée au Musée du Louvre. Ce code traite de tout : du droit de la famille, du droit de la propriété, du droit social, des échanges économiques et des sanctions judiciaires. On voit très bien surgir dans ce code la notion de donnant-donnant : « Si quelqu'un a frappé une fille de notable et que celle-ci est morte, on tuera sa fille. » De suite, on pense à la loi du talion que dénonce la Bible « œil pour œil, dent pour dent ». Et de fait, elle s’y trouve en toutes lettres : « Si quelqu'un a crevé un œil à un notable, on lui crèvera un œil. S'il a brisé un os à un notable, on lui brisera un os. Si quelqu'un a fait tomber une dent à un homme de son rang, on lui fera tomber une dent. »

Remarquons que c’est déjà en soi un progrès – un léger progrès. Le Code de Hammurabi vise à dépasser l’esprit de vengeance – la Vendetta encore présente de nos jours dans l’esprit maffieux – non pas dans la forme, mais sur le fond : la sanction est toujours strictement proportionnelle au dommage – œil pour œil – mais il faut désormais un juge impartial pour la prononcer et l’exécuter. Remarquons enfin que la stricte proportionnalité des peines n’est actuellement toujours pas complètement abolie, puisqu’il y a encore des pays, certains se prétendant civilisés, qui pratiquent la peine de mort et des victimes qui la réclament au titre de vengeance.

Jésus renverse radicalement la notion de donnant-donnant, la vision de la loi comme un contrat pour vivre ensemble. Il la remplace par la loi de Dieu, la loi de l’amour. Il ne s’agit plus d’exiger réparation, mais avant tout de persister à voir l’offenseur comme un frère, aimé lui aussi de Dieu. Ainsi le commandement d’aimer son prochain comme soi-même se décline ici en « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. » Ce que Jésus propose ici, c’est au fond un renversement de la loi du talion : ne cherchez pas la réciprocité de la souffrance, la vengeance, mais bien la proportionnalité avec la miséricorde que l’on espère pour soi. N’essayez pas d’égaler le mal qu’on vous a fait, mais au contraire veillez à maintenir égal l’amour, à l’instar de Dieu qui est « bon pour les ingrats et les méchants ».

Tendre l’autre joue ne relève en rien du désir de martyre. Encore moins est-ce une invitation masochiste à provoquer la souffrance. Tendre l’autre joue, c’est viser à désarmer nos ennemis par la miséricorde de l’amour. Tendre l’autre joue, c’est offrir au frère qui me frappe l’opportunité de ne pas me refrapper, au contraire de m’embrasser. Tendre l’autre joue, c’est, a priori et dans la faiblesse, rendre à celui qui me blesse l’opportunité de retrouver par lui-même la dignité humaine qu’il avait perdue en frappant. C’est en soi un authentique saut dans la confiance et un colossal don d’amour.

Au fond, le Christ nous invite aujourd’hui à considérer le mal que l’on nous fait, avec le surplus de la foi. Et ce surplus de la foi, c’est l’amour divin que nous laisserons s’incarner en nous. L’amour proprement humain, vu comme un échange affectif, un donnant-donnant sentimental, est accessible à tous, même aux pécheurs. Comme le dit le Christ, c’est facile d’aimer ceux qui nous aiment. L’amour divin lui est un don sans exigence de retour, qui en maintient cependant l’espérance, envers et contre tout et au-delà de toute offense.

Lorsque quelqu’un nous agresse, nous humilie, nous blesse, spirituellement il peut nous arriver de passer par tous ces stades : d’éprouver d’abord un désir brûlant de vengeance, une volonté presqu’animale de faire du mal en retour ; ensuite d’exiger des réparations à la mesure de notre sentiment blessé, parfois aussi cédons-nous à la volonté de punir. Le Christ nous demande de renverser la logique, de répondre à la violence et au mépris non en infligeant un mal supplémentaire, mais par le plus pur amour. Et, au fond, ceci répond à une logique toute simple : les personnes agressives sont essentiellement et avant tout des personnes elles-mêmes blessées, qui nécessitent donc de la considération et du soin plutôt qu’un joug supplémentaire, un surcroît de souffrance.

Enfin, la miséricorde qu’il faut avoir pour autrui, il nous faut aussi l’avoir pour nous-même. Au soir de notre vie, ce ne sera pas Dieu le juge le plus implacable. Ce sera nous ! À n’en pas douter, notre regard sur notre propre existence sera bien plus sévère que le sien. C’est le sens des versets « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. » : la mesure avec laquelle nous considérons les fautes d’autrui sera la mesure avec laquelle nous regarderons finalement notre vie. C’est une constante : les gens qui ont tendance à juger sévèrement les autres dissimulent souvent un regard sévère sur eux-mêmes et ceux qui parviennent à largement pardonner les offenses qui leur sont faites pourront sans doute plus facilement se pardonner les leurs.

« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. »
Pour autrui, pour vous-mêmes.

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le quatrième dimanche du temps ordinaire

C’est de l’Évangile d’aujourd’hui que vient l’expression passée dans le langage courant « Nul n’est prophète en son pays ». Elle souligne la difficulté de convertir ses proches à sa propre vocation.

Très tôt, dans la formation religieuse, que ce soit au séminaire ou au couvent, on vous apprend qu’il est vain de chercher à convertir sa famille et ses amis, que même l’espérer c’est aller au-devant de grandes déceptions ; que l’inouï de l’appel de Dieu que l’on ressent au point de vouloir lui consacrer sa vie n’est pas perçu comme tel par nos familiers, nos amis ; que toute vocation est éminemment personnelle et qu’elle ne se transmet pas du simple fait d’être proches, ni même de s’aimer. Au contraire, que la proximité affective est parfois aussi un frein à la transmission de la foi.

L’appel de Dieu n’est jamais un appel à convertir le monde ; l’appel de Dieu est de simplement témoigner. Témoigner de la relation qu’on a avec lui ; témoigner de l’abondance de ses dons ; témoigner des bouleversements que provoque en nous son amour. Mais cela peut ne pas suffire à convertir, tout témoignage a ses limites, en particulier auprès de nos proches.

Comment voir l’extraordinaire – et donc le divin – dans la vie de ceux que nous fréquentons tous les jours et que nous pensons connaître si bien ? Bien sûr quand on y réfléchit, qu’on prend un peu de distance, il nous arrive de penser à l’intensité mystérieuse de l’amour entre nous. J’espère que tous ici, il nous arrive de voir dans nos conjoints, nos parents, nos enfants, nos amis, nos proches, un don de Dieu – un don inouï de l’amour de Dieu, inimaginable tant il est précieux.

Mais c’est déjà plus difficile d’en avoir conscience au quotidien, dans l’habitude de vivre ensemble, voire dans la routine de nos relations. Ne sont-ils pas nombreux à penser que les coups de foudre s’estompent avec le temps ? Que l’intensité de la joie d’une naissance se dilue dans l’affection quotidienne ? N’est-il pas plus difficile de s’étonner de la puissance de l’amour quand il est habituel, de tous les jours, allant finalement tellement de soi qu’on n’y pense plus vraiment ?

L’habitude de la proximité affective, l’habitude de l’amour, nous empêchent bien souvent de percevoir l’inouï, l’extraordinaire, le merveilleux chez ceux que nous aimons et parfois même d’accepter l’inattendu de la part de nos proches. Je connais par exemple des enfants qui ont une vie de foi extraordinaire et dont les parents ignorent presque tout.

C’est le cœur de l’Évangile d’aujourd’hui. Nazareth est un tout petit village, un hameau où tout le monde se connaît. Ceux auxquels Jésus s’adresse, ce sont ici sa famille, ses cousins, ses amis d’enfance, ses proches depuis toujours. Comment pourrait-il encore les étonner ? Comment pourrait-il leur paraître extraordinaire, divin ? Ils ne sont pas prêts à le voir transcendé par un amour infini, parce qu’extérieurement il n’est rien d’autre que le Jésus qu’ils connaissent depuis toujours.

Il y a une réelle difficulté à transmettre la foi à ses proches. C’est un problème auquel sont confrontés tous les parents soucieux de l’éducation religieuse de leurs enfants : on ne transmet pas la foi comme un savoir ou par les gènes ou même par affection. Certes une éducation religieuse est possible, comme est possible une éducation à l’amour, mais la foi, comme l’amour, est avant tout un don de Dieu. La seule chose qui nous est possible de faire c’est d’aider quelqu’un à découvrir sa foi. Et la seule méthode authentique est le témoignage de la relation qu’on a avec Dieu. Si vous voulez que vos enfants découvrent personnellement le Christ, la meilleure chose à faire est de leur montrer comment vous priez, comment vous vivez votre foi.

Nous avons tous une vocation religieuse, un cheminement personnel avec Dieu. Toute vocation religieuse est donnée ; aucune ne s’impose d’elle-même. En ce sens, le prosélytisme est exclu. La vocation de Jésus ne s’impose pas aux siens, puisque l’Évangile nous dit que, pour ses proches, il n’a rien d’un prophète, il reste l’homme qu’ils connaissent depuis toujours. Il est pourtant Dieu ! Mais ils sont incapables de faire la nuance.


Nous aussi nous peinons à distinguer l’extraordinaire, le merveilleux, le divin dans la banalité du quotidien. Pourtant il est toujours là ! La routine nous donne une vision habituelle de l’amour entre nous, peut-être banale même. Mais si on prend de la distance, par exemple en ravivant l’intensité d’une rencontre amoureuse ou la joie d’une naissance, alors on mesure ce que l’amour au quotidien garde d’extraordinaire, de merveilleux et de divin.

L’amour pour nos proches a une profondeur insondable, nous le savons tous. L’art de vivre heureux, c’est de ne jamais laisser la routine nous le faire oublier.


 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le troisième dimanche du temps ordinaire

Dans les couvents de formation, l’évangile d’aujourd’hui est souvent cité en exemple. Il présente en effet l’archétype de l’homélie parfaite. C’est le sabbat, Jésus va à la synagogue. Il fait la lecture de la Bible puis en donne un commentaire tout simple, laconique : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture. ». Toutes les homélies, au fond, ne visent à dire que cela, à proposer une actualisation des textes sacrés. Chacun peut faire l’exercice pour lui : ouvrir la Bible, lire un passage et dire « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture. » Ensuite, méditer sur comment accomplir aujourd’hui le texte lu.

Évidemment l’Évangile va plus loin. Le rouleau que lit Jésus est celui du Livre d’Isaïe, un des livres les plus lus de son époque. Et le propos de Luc, au tout début de son récit, est de proclamer que le Christ est lui-même l’accomplissement de la prophétie d’Isaïe : il est le Messie attendu par Israël. Peut-être savez-vous d’ailleurs que le Livre d’Isaïe est le livre ancien le plus cité dans le Nouveau Testament. Dans la liturgie, nous le lisons pendant Noël et l’Avent, à l’Épiphanie, aux Rameaux, à Pâques, notamment le merveilleux Cantique du serviteur souffrant [Is 42:1-9, 49:1-7, 50:4-11, 52:13-53:12]. L’intention de Luc est de souligner d’emblée l’importance de ce livre pour le Christianisme, et donc pour nous.

Mais je voudrais m’attacher aujourd’hui à la seconde lecture, celle de la Première épître aux Corinthiens et à la théologie du Corps du Christ développée par saint Paul. Allons-y pour un peu de théologie fondamentale.

Saint Paul nous dit : tous les baptisés – c’est à dire l’Église universelle – constituent un seul corps et ce corps c’est le Corps du Christ. C’est une image qu’on retrouve souvent dans la Bible, et qui est un fondement du Judaïsme, et du Christianisme à sa suite : tout groupe social, toute tribu notamment le Peuple d’Israël, le Peuple de Dieu, fonctionnent comme un seul corps, avec à sa tête un chef (c’est d’ailleurs l’étymologie du mot), avec des membres qui exécutent chacun des fonctions spécifiques et répercutent des informations. C’est encore notre image de la société aujourd’hui que l’on retrouve dans des expressions telles que « le corps social », « être membre d’une association », « agir comme un seul homme » ou dans l’idée que le Roi incarne quelque part la Belgique.

Pour l’Église, la place du chef est vite attribuée : à la tête de l’Église se trouve le Christ et lui seul. Le chef de l’Église n’est ni le pape, ni le clergé, ni la volonté démocratique du peuple de Dieu. À proprement parler l’Église est une pure théocratie : celui qui la dirige c’est l’Esprit Saint. Tous – pape, prêtres, laïcs – nous sommes des exécutants. Remarquons d’emblée que ça ne signifie pas que les membres de l’Église n’ont pas une certaine autonomie : nous avons tous notre libre arbitre et sommes priés d’en user, précisément de chacun discerner les attentes de l’Esprit Saint. Mais véritablement, la seule direction que pourra prendre l’Église, c’est de suivre la volonté de Dieu.

L’idée de l’Église comme un seul corps dont aucun de nous n’est le chef, mais seulement un membre particulier, nous assigne à tous une fonction. Nous avons tous à trouver notre place dans l’Église et dans le monde. Et puisque nous prétendons agir sous la direction de l’Esprit Saint, nous avons tous une vocation religieuse. Certains sont appelés à vivre une vie de contemplation et de prière, d’autres à s’engager plus socialement. Certains se sentent appelés à se donner à Dieu dans le célibat, d’autres en fondant une famille.

Tous, comme le rappelle saint Paul, nous sommes appelés à une fonction spécifique au sein du corps ecclésial : certains sont appelés à devenir apôtres c’est-à-dire à témoigner, d’autres sont appelés à enseigner, guérir, prophétiser ou interpréter.

Remarquons aussi qu’entre ces fonctions spécifiques, il n’y a pas particulièrement de hiérarchie. Tous les membres sont interdépendants : « L’œil ne peut pas dire à la main : ‘Je n’ai pas besoin de toi’ ; la tête ne peut pas dire aux pieds : ‘Je n’ai pas besoin de vous’ ». Aussi, toutes les fonctions dans l’Église reçoivent la même dignité. Et même, comme le souligne saint Paul : « Celles qui passent pour moins honorables, ce sont elles que nous traitons avec plus d’honneur. » Finalement, la seule hiérarchie qui prévaut dans l’Église, c’est celle de la sainteté. Et le Christ est prompt à souligner qu’il y a plus de sainteté à faire un travail humble qu’à occuper les premiers rangs.

Ainsi, au sein de l’Église, la seule ambition qu’il convient d’avoir c’est cette de la sainteté. Et la sainteté est accessible à tous les états de vie. Personne n’a à revendiquer de place, mais tout le monde a à trouver la sienne.

Avez-vous trouvé votre place dans l’Église, votre vocation chrétienne ? Au fond, quel est le passage que l’Évangile que vous pourriez citer en pensant : c’est en moi que cette parole s’accomplit ?

Trouver sa place dans l’Église et dans le monde est essentiel parce que notre vocation est le lieu de notre sainteté, notre manière de répondre à l’appel de Dieu et d’incarner la présence de l’Esprit Saint aujourd’hui.

Mais la place que nous occupons dans l’Église et dans le monde est bien relative et de peu d’importance face à celle que nous occupons dans le cœur de Dieu. Parce que, quels que soient le lieu où nous sommes, la place que nous occupons, il est toujours possible d’aimer comme Dieu.

Trouver sa place est important puisque c’est là que nous exercerons au mieux nos talents. Mais plus importante encore est la conviction que, quelle que soit notre place, le bonheur est toujours authentiquement possible et la sainteté à portée de main.

 

Fr. Laurent Mathelot OP

Homélie pour la fête de l'Épiphanie du Seigneur
Dieu se manifeste

Nous célébrons aujourd’hui l’Épiphanie, je voudrais réfléchir avec vous sur la séquence « Adoration des Mages – Vie cachée de Jésus – Baptême par Jean – Tentation au désert » que nous présentent les évangiles à partir d’ici et tenter d’en tirer quelques enseignements pour notre vie spirituelle.

 

On va d’abord se débarrasser du stéréotype de Roi-Mage. Le texte de Mathieu qui relate l’Adoration des Mages ne dit jamais qu’ils sont rois ni, d’ailleurs, qu’ils sont trois. Le terme grec μάγοι désigne plutôt des savants, des sages venus d’Orient. Pour les Juifs, les sagesses sont orientales. C’est de Mésopotamie, de l’actuel Irak, que vient Abraham ; c’est à l’Extrême-Orient que se trouve Babylone, la ville des sagesses qui ont cherché à s’élever d’elles-mêmes jusqu’à Dieu – c’est l’épisode de la Tour de Babel. L’Adoration des Mages, ce sont en fait les sagesses orientales qui viennent déposer leurs trésors au pied de l’Enfant-Jésus ; les sagesses humaines qui s’inclinent devant l’Incarnation de Dieu. L’apparition d’une étoile est le phénomène cosmique qui, par excellence, interroge la science des hommes – c’est là sa symbolique dans le récit, qui renforce l’idée que les Mages sont des savants, des astronomes, des sages qui étudient le Cosmos. Le récit de l’Épiphanie met ainsi en scène les premiers à être avertis en eux-mêmes de la venue de Dieu sur Terre : d’abord des Bergers, c’est-à-dire des gens simples n’ayant que leur bon sens pour comprendre le Monde et les plus éminents savants de l’époque qui déposent au pied de l’Enfant-Dieu, toute la richesse de leur savoir et s’inclinent.

 

Épiphanie est un mot grec qui signifie « se manifester, apparaître, être évident, éclatant » – littéralement : « sur-briller ». Pour les bergers comme pour les mages, l’Incarnation de Dieu est devenue évidente, éclatante. Plus précisément on parle de « théophanies » c’est-à-dire de Dieu qui se manifeste, qui apparaît, dont la présence devient évidente. Pour Moïse, le Buisson ardent est une théophanie, une manifestation claire de la présence de Dieu. Nous trouverons une autre dans l’Évangile de la semaine prochaine, lorsqu’après le Baptême de Jésus, le ciel s’ouvre que l’Esprit-Saint apparaît comme une colombe et qu’une voix venant du ciel proclame : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

 

Dans nos vies aussi se produisent des événements qui touchent au divin. Nous avons tous dans nos existences – je l’espère – des événements où le temps semble suspendu, comme éternel, même s’il ne dure qu’un instant, où l’esprit et le cœur se laissent gagner par une plénitude qui emporte tout. Parmi ces parcelles d’éternité qui nous gagnent, il doit y avoir – je pense – la mise au monde d’un enfant : pour nous croyants, donner la vie touche au divin. Pour des parents qui voient naître leur enfant, il y a quelque chose de la manifestation de Dieu dans leur existence. D’autres moments humains ont le goût de la plénitude divine : un « je t’aime » entendu, une tête complice qui se pose sur votre épaule, un moment de pure amitié ou un bel élan de fraternité. Il y a, si on y est attentifs, tout au long de l’existence de nombreux petits moments qui touchent à la divinité : chaque fois que nous voyons une manifestation authentique d’amour, nous, croyants, y voyons une manifestation de Dieu.

 

Dans notre vie spirituelle aussi. Si vous vous enfoncez dans la prière, s’il vous arrive de creuser votre relation avec Dieu, vous vivrez de ces moments qui touchent à l’extase spirituelle, qui donnent le sentiment de communion avec le divin, qui nous emportent dans un élan d’éternité. Il y a des prières qui peuvent se révéler intenses et qui n’inondent pas moins le cœur qu’un élan amoureux.

 

Pour les bergers qui le rejoignent spontanément, pour les mages qui viennent à lui avec leurs sagesses : la rencontre avec le Christ est ce moment d’éternité, cette apparition phénoménale de Dieu dans leur vie qui les emporte vers le divin. Imaginez ce qu’il se passe dans le cœur et l’esprit des mages lorsqu’ils voient leurs espérances réalisées dans cet enfant qui manifeste authentiquement Dieu. Imaginez ce qu’il se passe dans le cœur et l’esprit de Jésus, à son baptême, quand il entend cette voix venue du ciel qui dit « « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

 

Et puis plus rien, le désert…

 

Parce que si on réfléchit aux bergers, aux mages venus adorer l’enfant Jésus dans la Crèche, pour eux, pendant les trente années qui suivent, il ne se passe rien. À part l’épisode où Jésus, jeune adolescent, viendra retrouver des sages au Temple, pendant trente années le Salut qu’il apporte reste totalement caché, pour ainsi dire : disparu. Pour peu que les mages aient été âgés au moment de la venue de Jésus au monde, pour eux, il ne s’est rien passé d’autre…

 

Et même pour Jésus, après la théophanie de son baptême, les Évangiles nous racontent que l’Esprit l’emporte au désert pour y être tenté. Comme si la joie devait nécessairement retomber ; comme si après toute épiphanie, tout événement lumineux, toute manifestation divine dans l’existence, il devait y avoir un passage à vide…

 

Pour les mères qui accouchent, on appelle cela une dépression post-partum : alors que la plus grande joie, avec leur enfant, vient de leur arriver, certaines mères sombrent dans le blues. J’ai personnellement vécu cela à chacune des grandes étapes de ma vie religieuse : après chaque profession religieuse, après chaque ordination – chaque fois après la joie et à mesure de son intensité – un long passage à vide, un long désert…

 

Les manifestations de Dieu, le sentiment d’éternité que donne la joie divine quand elle nous gagne, les grandes joies de nos existences, parce qu’elles changent profondément les choses en nous, parce qu’elles s’affrontent à nos libertés, parce qu’elles donnent à nos vies une tout autre dimension, les manifestations divines au sein de nos existences créent parfois paradoxalement en nous un sentiment de deuil, d’absence, de vide, de désert.

 

Ce n’est pas que la joie nous quitte ou nous abandonne, que Dieu après nous avoir comblés de sa présence se retire de nos vies, y laissant le sentiment d’un vide abyssal. Non, c’est que ces joies qui font exulter divinement le corps, pour pleinement s’incarner, doivent aussi rejoindre les doutes de notre esprit dans ce qu’ils ont, eux aussi, de plus présent, de plus vif.

 

Toutes les manifestations de Dieu, toutes nos joies les plus intenses finissent par rejoindre nos doutes les plus profonds, nos déserts les plus désolés, nos solitudes les plus tristes. C’est précisément le signe qu’il s’agit d’action divine : elle rejoint tout, même le plus désespéré en nous. Dieu nous montre alors la puissance de la Résurrection ; à quel point il est un guérisseur et qu’ainsi il sauve véritablement le monde.

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Fête de La sainte Famille

Peut-être, l’un des grands changements qui persistera au-delà de cette pandémie, est-il la valeur retrouvée du cercle intime, de la famille ? Au-delà des contraintes, le confinement est aussi un retour de la proximité, certes avec ce qu’elle peut avoir de tragique – et on sait que la violence intrafamiliale a augmenté ces derniers temps – mais surtout avec ce qu’elle a de plus essentiel, de plus vital et de plus beau : l’amour de ceux qui nous entourent. Nos relations personnelles ont été rapprochées tout au long de l’année écoulée, et le changement durable que nous devrions en percevoir, c’est qu’elles ont gagné en profondeur. Et que cette profondeur rejaillira sur le monde.

 

Aujourd’hui nous fêtons la Sainte Famille, ce qui nous renvoie à l’image très concrète de la nôtre. Je ne vais pas vous parler de ma famille, mais permettez-moi de vous faire découvrir un peu de spiritualité dominicaine. Notre ordre se considère en effet comme une famille, avec des frères et des sœurs, religieux et laïcs – une famille où l’on s’aime et parfois se déchire, où l’on ne s’est pas choisi, mais vivons ensemble, unis par une intention et un destin qui nous dépassent et nous soudent. Toutes les familles ont leur esprit, leurs règles, leurs rites.

 

Qu’est-ce qui fait une famille ? Et pourquoi cet épisode où le jeune Jésus échappe à la surveillance de ses parents pour fêter la Sainte Famille ? N’y avait-il pas, dans l’Évangile, des images plus parlantes que des parents qui cherchent avec angoisse leur enfant égaré ? justement plus familiales ? On aurait pu reprendre, par exemple, le récit de la Nativité. Faire à nouveau mémoire de Noël, mais surtout évoquer cette image parfaite de la famille : Marie, Joseph et leur nouveau-né face à l’adversité du monde avec, au firmament, l’étoile de Dieu… Voilà l’image d’Épinal d’une sainte famille : une maman, un papa, un enfant vivant paisiblement sous le regard protecteur de Dieu.

 

Sauf que Joseph sait ne pas être le père de cet enfant. La voici déjà un peu écornée l’image d’Épinal. Je ne dis pas que les images pieuses, a fortiori les icônes représentant la Sainte Famille, n’ont pas tout leur sens. Mais je souhaite maintenir un regard lucide sur la famille qui vit parfois des drames intimes. L’Écriture témoigne de ce que n’est pas facile dans le cœur de Joseph… Voilà qui nous dit que la sainteté n’est pas seulement un bel idéal, mais qu’elle est, avant tout, éminemment concrète, qu’elle a à surmonter des déchirures profondes, de l’âme et du cœur. Elle n’a rien d’une image d’Épinal la sainteté de Joseph. Elle est passée par un sentiment de confiance trahie, peut-être par l’envie de rejeter Marie, en tous cas par la crainte de l’avoir définitivement perdue comme épouse…

Si on y pense bien, elle est passée par un sentiment de ruine, la sainte famille. En tous cas par une crise profonde. Quelle folle espérance pour nous : au-delà de la crise, la sainte famille réalise en effet concrètement le salut.

 

Les lectures d’aujourd’hui nous présentent la famille comme éminemment liée à la foi. Dans la première, Samuel est le fruit de la prière d’Anne au Temple de Silo ; c’est aussi la foi qui nous unit comme la famille des enfants de Dieu, comme le rappelle la Lettre de saint Jean. Toute famille est le fruit d’une espérance et le lieu où cette espérance se réalise. La famille est, par excellence, le lieu de la foi concrète.

 

Nous, dominicains, sommes connus pour être des prêcheurs. Et ceux qui nous fréquentent restent bien souvent étonnés de voir l’extraordinaire diversité d’opinions qui se rencontre parmi nous. Et comment un tel foisonnement d’idées, parfois très divergentes, n’entame pas notre unité de cœur ni notre foi commune.

 

Ce qui caractérise ce charisme de l’Ordre des dominicains, c’est ce que nous appelons la sainte prédication, qui n’est rien d’autre que l’art concret, pratique et quotidien de vivre ensemble ; la première prédication des prêcheurs n’est pas d’abord un discours sur Dieu, mais la manière quotidienne d’être entre soi, de s’aimer. La première et la plus authentique prédication chrétienne, ce ne sont pas des mots, mais la vie de nos communautés, de nos familles, au-delà de nos diversités.

 

Et il devrait en être ainsi de toutes nos communautés, de toutes nos églises, de toutes nos familles : elles devraient être le lieu le plus immédiat que l’on se donne pour vivre sa foi – pas seulement la partager, mais l’incarner – et voir surgir concrètement le royaume de Dieu dont le Christ affirme qu’il s’est rendu tout proche, qu’il est arrivé jusqu’à nous.

 

Nos familles, nos communautés sont le reflet de notre foi. Prions que toutes nos relations reflètent l’amour incarné de Dieu.

 

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Fête de la Nativité

Noël pour beaucoup, ce sont des souvenirs d’enfance, des noëls en famille, des veillées joyeuses, des repas de fêtes où on se rassemble entre proches. Le drame cependant serait de faire de Noël une célébration nostalgique, la commémoration d’une joie passée. C’est Noël aujourd’hui.

 

Depuis le début de l’Avent nous nous préparons à la joie et c’est maintenant la joie. Et peut-être cette année-ci devrait-elle nous apparaître plus éclatante, justement parce ce qu’aujourd’hui, dans notre monde, ce n’est pas la joie. Ce confinement de nos vies qui semble n’en pas finir, cette pandémie qui nous isole chaque jour d’avantage ont précisément besoin de joie. À bien des égards, les temps actuels ressemblent à cette nuit de Noël où l’espérance a terriblement besoin d’un sauveur.

 

C’est en effet dans le plus grand dénuement qu’il vient au monde l’enfant de la crèche. Ses parents sont sur les routes, ils n’ont trouvé aucune maison pour les accueillir. C’est dans l’indifférence générale et la totale solitude que l’enfant-dieu vient au monde. C’est aussi dans un grand désarroi familial : Joseph sait qu’il n’est pas le père. C’est sans doute difficile d’accueillir d’emblée comme le sien un enfant qui ne l’est pas, de le reconnaître comme son propre sang. Ce petit enfant en quête d’une demeure, qu’il est difficile d’accueillir, c’est le Christ en nous. Et l’effort qui nous est demandé, c’est de le reconnaître comme notre propre chair. Noël c’est le jour où le divin surgit dans notre vie et c’est ce que nous célébrons aujourd’hui.


Nous aussi, il nous arrive d’être dans un grand dénuement, de nous sentir rejetés, ignorés de tous. Qui ici n’a pas vécu des élans de générosité qui ont été mal reçus, des gestes d’amour qui ont été méprisés ? Qui parmi nous n’a jamais connu le désarroi, ressenti de la solitude, éprouvé de l’abandon ? Au point peut-être de ne pas se sentir mieux traités que des animaux dans une étable ? Ce petit enfant dans la crèche, c’est nous.

 

Nous avons tous gardé ce désir qu’ont les enfants d’aimer spontanément. Peut-être en avons nous juste enfoui l’innocence, à force de blessures. Mais au départ, tous ici, nous ne désirions qu’aimer. Et si les aléas de la vie ont tempéré cet élan naturel d’amour pour les autres que nous avions étant enfants, nous ne désirons toujours qu’aimer. Si nous sommes rassemblés ici, particulièrement en ce temps de Noël, c’est bien parce que nous voulons proclamer notre désir authentique d’amour. Il est toujours vivant le petit enfant de la crèche qui habite en nous. Il nous réjouit toujours l’amour innocent qui veut s’incarner au milieu du désarroi du monde et des familles. C’est aujourd’hui que nous célébrons sa venue au monde. Voilà Noël.

 

Comme Marie, tout au long de notre vie, nous enfantons le Christ humain – par nos relations, par notre générosité quotidienne, par les élans de notre cœur – mais c’est Dieu qui enfante en nous le divin. À l’instar de Joseph, tous, tout au long de notre vie, nous peinerons à reconnaître cette parcelle de divin qui nous habite comme notre propre chair. Au point de parfois douter de nos propres capacités d’aimer. Il y a des circonstances où l’enfant innocent que nous étions – et qui ne désirait qu’aimer – nous semble lointain, peut-être même étranger, comme une autre chair. Mais que dire alors de la présence de Dieu en nous que cet enfant incarnait plus spontanément que nous désormais adultes ? Nous restons humains et nous peinons à reconnaître notre caractère divin. Noël, c’est aussi le temps de retrouver notre propre préciosité – la valeur que nous avons aux yeux de Dieu et que l’innocence de notre enfance incarnait si bien. Il n’y aura pas d’authentique désir d’aimer si nous ne nous aimons pas nous-mêmes. Noël, c’est aussi accepter de reconnaître la merveille que nous sommes aux yeux de Dieu. C’est se rendre compte que le regard de tendresse que Dieu pose sur l’enfant de la crèche est le même que celui qu’il pose sur nous.

 

Si, finalement, les temps actuels correspondent assez bien à l’esprit de Noël – tout est sombre ; c’est la solitude de la nuit ; seule brille une petite crèche – alors il faut que cette crèche aujourd’hui ce soit nous. La vie de Dieu brille au fond de notre intimité et c’est à travers nous désormais qu’elle vient au monde ; c’est en nous que s’incarne aujourd’hui l’amour divin. Voilà Noël. Tous, chrétiens, nous sommes appelés à être de réelles crèches vivantes pour le monde qui nous entoure.

 

C’est Noël, le temps où nous célébrons l’amour fou de Dieu pour l’humanité. C’est en nous que cet amour s’incarne désormais. D’abord par le regard de tendresse que Dieu pose sur nous, comme un père comblé d’amour regarde son enfant nouveau-né ; ensuite, à travers les élans de notre cœur qui nous poussent à avoir cette tendresse d’amour pour le monde.

 

On pourrait résumer cette homélie en deux questions : « Savez-vous à quel point Dieu vous aime ? » et « Mesurez-vous à quel point vous désirez aimer le monde ? »

 

C’est Noël. C’est le temps où, au milieu des vicissitudes, nous retrouvons vivant l’enfant qui toujours, comme le Christ, dit en nous : « Depuis que je suis né, je ne désire qu’aimer. »

 

Joyeux Noël à tous.

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le troisième dimanche de l'Avent

Nous voici au troisième dimanche de l’avent, le dimanche de Gaudete. Gaudete est le premier mot du chant d’entrée de la messe latine de ce dimanche. Il signifie « Réjouissez-vous ». Partout, dans l’Église, on célèbre aujourd’hui la joie.

Le premier dimanche de l’avent nous invitait à nous tenir sur nos gardes face au malheur, de crainte que notre cœur ne s’alourdisse ; à rester éveillés et à prier quand surgit la ténèbre. Le deuxième nous recommandait de préparer le chemin du Seigneur, de rendre droit ses sentiers, de convertir notre cœur, d’aplanir dans notre esprit ce qui est escarpé et de redresser ce qui est tordu. C’est à une nouvelle entrée en Terre promise que nous invitait Jean le Baptiste, littéralement à une nouvelle vie.

Et donc se pose aujourd’hui la question « Que devons-nous faire ? Comment incarner cette nouvelle vie ? » Dimanche prochain, le quatrième de l’avent, comme Élisabeth, la vie en nous tressaillira d’allégresse de la proximité avec le Christ qui vient à notre rencontre. On voit se dessiner, tout au long de l’avent, une progression spirituelle qui va de la ténèbre, du sentiment que tout s’effondre, à l’incarnation en nous de la présence de Dieu et au retour de la joie profonde.

Réjouissez-vous donc, notre marche au désert prend fin et bientôt nous serons sauvés. C’est un peu le point où nous en sommes aujourd’hui. Dès lors, l’Évangile pose cette question : « Et maintenant, que devons-nous faire ? » pour incarner cette nouvelle espérance ? Ce à quoi Jean le Baptiste répond : Soyez justes, agissez désormais avec justice. « Celui qui a deux vêtements, qu’il partage avec celui qui n’en a pas (…) Ne faites violence à personne, n’accusez personne à tort ; et contentez-vous de votre solde. »

La Terre promise, c’est la vie joyeuse, la vie paisible, la vie aimante et aimable. Le moyen de cette vie joyeuse, c’est le règne de Dieu, le salut que nous apporte son incarnation. Et le lieu de cette venue, de cette incarnation de Dieu aujourd’hui c’est notre vie, notre corps que Jésus définira comme un Temple – le Temple de l’Esprit Saint – et que Jean le Baptiste purifie déjà de son baptême de conversion.

Nous sommes précisément entre le baptême de l’eau – notre préparation à accueillir le Christ dans notre vie – et le baptême de feu – l’incarnation en nous de son Esprit. Au fond, l’avent revient à faire de notre vie une crèche où vient au monde le Christ et de notre corps une nouvelle Terre promise où vient au monde l’amour de Dieu pour l’humanité.

Que faire donc, après s’être converti à cette nouvelle espérance qu’un amour divin puisse surgir de notre humanité, après avoir aplani en nous les tensions et redressé, dans notre cœur, ce qui était tordu pour que cette venue se fasse à travers nous ? « Que devons-nous faire maintenant ? » demandent à Jean ceux qu’il vient de baptiser. Il leur répond de désormais faire régner la justice.

On ne prêche plus beaucoup de nos jours sur la justice de Dieu – sans doute, par le passé, a-t-on fait peur avec l’image d’un Dieu implacable, surveillant tout – ; on prêche aujourd’hui davantage sur sa miséricorde et c’est en soi un bien. Mais la miséricorde sans la justice n’est qu’un favoritisme. La miséricorde sans la justice, c’est hiérarchiser la souffrance, évidemment au regard de sa propre souffrance ; c’est choisir ses pauvres au mépris d’autres pauvretés ; c’est, au fond, choisir qui sera sauvé et qui ne le sera pas, qui sera aimé et qui sera rejeté. La miséricorde sans la justice, c’est finalement un égoïsme du cœur, une appropriation de la souffrance d’autrui comme exutoire à sa propre souffrance, une instrumentalisation de l’amour de Dieu à son profit, un confinement de l’Esprit Saint à ses propres vues. Et donc une prédilection, un choix partisan. Et donc une injustice. Sans doute la plus terrible des injustices, celle qui prétend agir par amour, voire au nom de Dieu.

C’est, pour sauver les pauvres, s’attaquer aux riches. C’est pour libérer les esclaves tuer les oppresseurs. Dans le Nouveau Testament, ceux qui envisagent la miséricorde sans la justice ce sont les Zélotes, qui prônent la libération d’Israël par la lutte armée et les assassinats. De nos jours, ce sont les partisans de l’idéologie « woke ».

Savez-vous ce qu’est le wokisme ? Le terme vient du verbe anglais to wake up, s’éveiller. Le woke est quelqu’un qui se prétend particulièrement éveillé sur les questions actuelles de justice sociale. Le problème c’est que ce mouvement, qui d’abord prônait la prise de conscience des injustices, est devenu aujourd’hui radical, intégriste et fondamentalement injuste. Le wokisme c’est, par exemple, lutter contre le racisme en s’attaquant à la civilisation occidentale devenue le nouveau réceptacle de tous les maux, en déboulonnant notamment les statues de Léopold II. Le wokisme c’est détourner la cause féministe pour s’en prendre aux hommes, définir la masculinité comme toxique et la paternité comme obsolète. C’est fondamentalement un combat pour la justice par l’injustice.

La partialité du cœur, c’est au nom de l’amour, maintenir en soi une part de mépris. La partialité du cœur c’est dire moi d’abord, les miens ensuite, et puis ceux pour lesquels j’ai de l’affection, et les autres tant pis. Comment atteindre ainsi la joie ? La partialité du cœur c’est garder une rancœur voire une haine personnelle, une peur intime, une part de ténèbre en soi, un petit enfer où Dieu ne pourra jamais s’incarner. La partialité du cœur c’est finalement renoncer au plein surgissement de la joie de Noël en soi.

La justice du cœur est un prérequis au surgissement de la joie. Nous devons aimer tout le monde, de la même intensité, avec la même attention et le même désir de rencontre. Nous n’avons pas à faire élection de personnes, à choisir nos combats. Prenons soin de déceler toutes les petites injustices dans notre manière d’aimer le monde, nos petites préférences affectives, elles sont le signe que nous avons encore le cœur fragmenté.

Unissez votre cœur, c’est le mot d’ordre aujourd’hui. En y faisant régner la justice, vous le préparez à la joie, celle de votre propre proximité avec l’enfant qui vient sauver le monde dans la crèche et que nous méditerons dimanche prochain.

Réjouissez-vous ! Noël est tout proche. Faites régner dans votre cœur la miséricorde et la justice. Et vous trouverez la joie.

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

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