2 MAI 2021

Frère Laurent Mathelot, o.p.

Cinquième dimanche de Pâques

La semaine passée, j’ai essayé de monter ce que l’image du Bon Pasteur recelait de tragique, en quoi Jésus était le pasteur qui accompagnait ses brebis au sacrifice. L’image du Christ qui emmène son troupeau sur des prés d’herbe fraîche n’efface pas sa conclusion systématique, à savoir que toutes ces brebis finiront sacrifiées. L’agneau n’est jamais un animal de compagnie pour les Hébreux.

 

Cette image du Bon Pasteur qui accompagne son troupeau au sacrifice est renforcée quand Jésus dit « Moi, je suis la Porte des brebis » [Jn 10, 9], cette petite porte de la muraille de Jérusalem, par laquelle entraient les animaux qui allaient être sacrifiés au Temple. La conclusion dès lors est simple : tous vos sacrifices passent par moi.

 

Et en effet, le sacrifice de soi n’est acceptable que par amour. Autrement, c’est-à-dire quand le sacrifice nous est imposé, nous devenons des boucs émissaires et des victimes. L’idée du Christ qui nous précède et nous accompagne dans tous nos sacrifices – les plus petits comme les plus grands – l’idée que le Christ, au moment où nous souffrons, partage nos souffrances, est une voie pour trouver en toutes circonstances la force d’aimer.

 

Dans l’Évangile d’aujourd’hui une autre image – non plus animalière, mais végétale – celle du Christ comme la vigne que Dieu plante sur la Terre et dont nous sommes les sarments qu’il cultive. Cette image va nous permettre de comprendre comment trouver cette force d’aimer en toutes circonstances.

 

Le fil rouge que nous allons suivre est celui de la sève qui, précisément, est ce qui unit les sarments à la vigne. En effet, dans la parabole, Dieu est le vigneron et il considère les fruits de sa vigne comme ceux de son amour. La sève fonctionne donc ici comme l’amour de Dieu, que le Christ transmet à ses disciples. C’est la force de cette sève qui nous sauve, mais pas seulement, il y a aussi notre soif de cette sève. Dieu ne nous sauvera pas sans notre capacité d’adhésion.

 

Sur les 8 versets que nous venons de lire, sept fois, le Christ dit « Demeurez en moi » : « Demeurez en moi, comme moi en vous » ; « Demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous » ; « celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit », « car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire ». Cette imbrication mutuelle du Christ en nous et de nous dans le Christ est la clé pour trouver la force d’aimer en toutes circonstances que nous cherchons.

 

Que le Christ soit en nous, c’est la partie facile de l’équation. Il s’est complètement donné à nous dans notre baptême. C’est évidemment l’autre partie qui est la plus difficile à résoudre : faire en sorte que nous soyons dans le Christ, que nous l’incarnions.

 

Mais il ne nous est pas demandé d’être immédiatement conformes au Christ, à son commandement d’aimer comme Dieu aime. Il nous est simplement demandé de commencer à porter du fruit. « Tout sarment qui porte du fruit, [mon Père] le purifie en le taillant, pour qu’il en porte davantage. » À force d’amour, Dieu nous affine. Il élague en nous ce qui n’est pas porteur. Il enlève tout ce qui consomme de la sève en vain, notre consommation égoïste de l’amour, sans fruits.

 

Si nous revenons à notre idée initiale, à savoir comment trouver la force d’aimer en toutes circonstances, nous voyons que c’est par l’habitude de se nourrir de la sève du Christ et par la docilité à la taille par Dieu.

 

Au fur et à mesure que nous considérerons l’amour du Christ comme vital pour nous, nous chercherons à demeurer en sa présence. Et c’est ce qui nous donnera, aux moments de la souffrance voire de la mort – au moment des sacrifices – la certitude que, tant que nous vivons, il est là et nous sommes encore en lui, plus proches de lui que tout ce qui nous concerne et nous affecte, aussi proche de lui que l’est de nous la moindre sève de vie. Je crois qu’il est important de travailler ce sentiment-là : considérer le Christ comme vital pour nous, plus vital que l’air que nous respirons ou l’amour de ceux que nous aimons. Alors le moindre signe de vie en nous évoquera sa présence.

 

La peur des sacrifices et de la mort s’efface devant la présence du Christ à nos côtés, c’est le fondement de notre espérance et le don reçu à notre baptême. Mais cette disparition, dans les moments de douleur, de la peur au profit de l’amour ne va pas de soi. Il est facile de s’abandonner au désespoir, et pour certains à la haine, quand la souffrance prend terriblement le dessus.

 

Nous poursuivrons notre réflexion la semaine prochaine, en creusant la question : comment trouver, au-delà de toute souffrance, l’amour ?

 

 

 

Fr. Laurent Mathelot, OP

Quatrième dimanche de Pâques

Les quatre dimanches qui viennent, en nous conduisant à la Pentecôte, vont aborder au fil de l’Évangile de Jean, un même thème : celui d’être comme le Christ qui donne sa vie par amour.

 

Aujourd’hui la parabole du Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Dimanche prochain, il s’agira d’être unis au Christ comme les sarments à la vigne. Dans deux semaines, nous méditerons le verset « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime », en lien avec la joie. Enfin, le dimanche précédant la Pentecôte, nous réécouterons la Grande prière sacerdotale de Jésus, qui prie pour l’unité des disciples : « Que tous soient un, comme toi et moi, Père, nous sommes un. » Le thème général qui se dessine dans les semaines à venir, c’est : la vraie joie est de donner sa vie en union avec Dieu.

 

Il y a plusieurs façons de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Et si le Christ a assumé le don ultime, au fond de la trahison, de l’humiliation et de l’injustice, et même si nous n’échappons jamais vraiment à la souffrance, nous ne sommes heureusement pas tous appelés au martyre.

 

Peut-être le savez-vous, les premiers chrétiens ne représentaient pas la crucifixion du Christ. Il n’y avait ni signe de croix ni crucifix dans les lieux de culte ou sur les tombes. Déjà les quatre évangiles, s’ils fourmillent de détails sur la Passion, restent très sobres sur la mise en croix. La première représentation connue de la crucifixion dans une église est un panneau en bois de cyprès, qui date des années 420, situé sur la grande porte de l'église Sainte-Sabine de Rome, qui est – vous le savez peut-être – la maison-mère des dominicains, là où vit le Maître de l’Ordre. La première représentation manuscrite connue du Christ en croix date, quant à elle, du VIe siècle. Il s’agit d’une enluminure de l'Évangéliaire de Rabula.

 

Si les premiers chrétiens ne représentaient pas le Christ en croix, c’est parce que c’était pour eux une image particulièrement scandaleuse, dans un temps où ce type de mise à mort se pratiquait encore. Tout aussi scandaleuse que l’ont été plus tard, le Christ nu de Michel-Ange, celui couvert de pustules du retable d'Issenheim ou, plus récemment, le Piss Christ de l'artiste américain Andres Serrano.

 

La crucifixion conserve toujours quelque chose de scandaleux que nous ne voulons pas voir, au point d’oublier trop souvent que notre signe de croix est celui d’un instrument d’humiliation et de torture, au point d’oublier aussi que la croix que nous vénérons était couverte des excréments de celui qu’elle portait. Comme aimait à le rappeler feu le père Dieudonné Dufrasne, bénédictin à Louvain-la-Neuve qui m’a enseigné la liturgie, voilà qui nous ramène au cœur du scandale : elle est profondément dégoûtante la croix qui orne nos églises et nos maisons. Et il est fort dommage que nous l’oubliions.

 

On ne trouve pas une seule croix dans les catacombes de Rome, on n’y trouve que des représentations du Bon Berger. Cependant, si cette image est graphiquement plus soutenable, elle n’en est pas moins tout aussi tragique.

 

Pour le comprendre, replaçons-nous dans le contexte. Nous sommes à la Porte des Brebis, une des douze portes de la muraille de Jérusalem [Néhémie 3.1-31 ; Néhémie 12.39], précisément la porte étroite mentionnée dans l’Évangile de Luc [13, 24], une petite porte proche du Temple, par où entraient les brebis et les agneaux qui allaient être sacrifiés dans la Cité sainte.

 

Dans la dynamique de l’Évangile de Jean, qui présente Jésus comme l’Agneau pascal, on comprend que le troupeau qu’il mène va au sacrifice. On comprend aussi ce qu’il entend par « Moi je suis la porte étroite » [Jean 10, 9], qui exprime que ses disciples auront eux aussi à passer par le sacrifice, par le même don total de soi.

 

Les scribes et les grands-prêtres, quant à eux, sont les bergers mercenaires dont parle la parabole. Ils passent par les portes monumentales et abandonnent le troupeau à la porte étroite, précisément au moment où il fait face au sacrifice. Jésus, lui, partage son sort.

 

Je l’ai dit au début, nous ne sommes heureusement pas appelés au martyre. Mais des sacrifices, dans nos vies, il y en a eu – des petits et des grands – et il y en aura encore. Notamment les sacrifices finaux : l’autonomie, la santé, le temps… et ultimement la vie.

 

Le Christ sera là. Pour les gens qui subissent le martyre, il est là. Pour les gens humiliés, il est là. Pour les gens qui meurent, il est là. Pour ceux qui souffrent, qui se sentent trahis, abandonnés de tous et même de Dieu, il est là. Pour chacun de nos sacrifices, les plus petits comme les plus grands, il est là. Ayant subi le plus infâme, il est la porte de tous les sacrifices par lesquels nous passons.

 

Chaque fois que nous sacrifions un peu de notre vie par amour, le Christ est là, qui nous accompagne.

 

La semaine prochaine nous regarderons comment il convient de faire unité avec lui dans ces moments sacrificiels. Et dans quinze jours, nous verrons comment trouver là, la joie.

 

 

Fr. Laurent Mathelot, OP.

Troisième dimanche de Pâques

J’ai parlé à Pâques de la Résurrection comme le Christ nous appelant par notre prénom, assis sur la margelle de nos tombeaux vides. Il est là qui nous appelle au creux de tous nos deuils – deuils de nos proches, deuils de nous-mêmes – au creux de toutes les déchirures, souffrances et humiliations qui nous ont changés. La Résurrection ne se comprend intimement qu’à travers toutes nos résurrections. De quelles morts ai-je, comme le Christ, à force d’amour, déjà ressuscité ?

Nos corps dépérissent à force de chagrins ; ils se retissent à force d’amour. Les peines, les douleurs et même les maladies se surmontent plus facilement dans un corps pétri d’amour. Il y a toujours une joie d’aimer qui peut l’emporter sur la tristesse de dépérir. C’est par ce biais là – de l’amour qui déjà nous ressuscite – que nous pouvons mieux aborder la Résurrection du Christ et finalement, au-delà de la mort, la nôtre.

Mais il ne suffit pas de s’en convaincre intellectuellement, de déduire de tous nos relèvements, de toutes ces souffrances et ces deuils que nous avons surmontés, la plausibilité de notre résurrection d’entre les morts. Ce n’est pas assez d’envisager la résurrection comme une possibilité, le Christ ressuscité se présente à ses disciples comme une réalité concrète, en ce monde. Dans le passage que nous venons de lire de l’Évangile, il insiste sur sa présence réelle. Il n’est pas un esprit. Il mange. Il est là, en chair et en os, dit le texte, vivant parmi eux, avec son Corps crucifié.

« Voyez mes mains et mes pieds. Touchez-moi, regardez. »

On a souvent la vision de ce passage comme l’a représenté le Caravage dans le tableau intitulé L’incrédulité de saint Thomas, qui montre l’apôtre mettant physiquement son doigt dans la plaie latérale du Christ. Il y a quelque chose de l’auscultation médicale représentée dans cette œuvre. Mais il y a plus : la main crucifiée du Christ se saisit littéralement de la main de Thomas pour l’enfoncer dans la plaie de son flanc. « Touche mes plaies », concrètement, physiquement.

Ainsi, pour voir la résurrection de près, il s’agit de mettre le doigt sur la souffrance, guidé par la main du Christ. J’ose dire, de manière un peu scandaleuse, appuyer avec lui là où ça fait mal.

Nous sommes l’Église ; nous disons que nous sommes le Corps du Christ. C’est nous qui, avec Lui, ressuscitons. Comment mieux toucher ses plaies autrement qu’en touchant nos propres plaies, puisqu’il a dit porter nos souffrances ? C’est au creux de nos propres blessures que nous pouvons le mieux nous rendre compte de ce qu’est la Résurrection. Le Christ nous dit « tes plaies sont mes plaies ; ta crucifixion est ma crucifixion ; touche en toi mes plaies. »

C’est spirituellement difficile – ce n’est jamais agréable de se pencher sur ses souffrances – mais c’est inéluctable. Le Christianisme n’est pas une religion qui nous permet d’échapper à la souffrance, qui pourrait nous anesthésier la douleur – on retrouverait-là la notion d’opium du peuple. Le Christianisme nous permet de transcender la souffrance, de la vivre et d’aller au-delà, pas d’y échapper.

Au contraire, il s’agit de toucher ses propres plaies, d’y faire face au lieu de s’en détourner, d’y faire face et d’y voir les plaies du Christ : tu es désespéré : le Christ a eu l’âme triste à en mourir ; tu es méprisé : le Christ a été humilié ; tu es crucifié par la douleur : le Christ a enduré la croix. Toutes nos souffrances trouvent un écho dans celles du Christ. Et ce n’est qu’en touchant nos plaies comme ses propres plaies, en y trouvant malgré la douleur encore la force d’aimer, que nous verrons en effet la Résurrection.

C’est dans ce difficile exercice spirituel qui consiste à raviver nos souffrances pour mieux saisir la puissance de l’amour qui les a portées, à les toucher à nouveau pour en mesurer la guérison alors que nous voudrions plutôt les fuir ou les enfouir, c’est dans la relecture – j’ose dire presqu’à vif – de toutes nos épreuves que nous mesurons la puissance vitale de l’amour qui nous traverse, que nous trouvons la force de faire face à nos douleurs actuelles et que nous puisons l’espérance de pouvoir endurer toutes les morts. C’est dans la lumière divine trouvée dans et malgré la souffrance que nous appréhendons le mieux la Résurrection.

Le Christ dit : Touche tes plaies. Tes plaies sont mes plaies puisque tu ne désires qu’aimer. Tes chagrins sont mes chagrins. Ta douleur est ma douleur. Ton humiliation est mon humiliation. Touche mes plaies en touchant tes plaies. Alors tu verras combien, depuis toujours, c’est ensemble et par amour, que nous ressuscitons.

 

Frère Laurent Mathelot, O.P.

3/4 AVRIL 2021

Dimanche de Pâques

Il y a toutes sortes de morts en nous. Il y a bien sûr les deuils que nous portons, ces êtres chers dont la présence nous manque. Il y a aussi les deuils que nous avons dû faire de nous-mêmes, tous ces espoirs que nous avions et auxquels nous avons dû renoncer, toutes ces vies rêvées, ou simplement envisagées, que nous n’avons pas eues. Il y a aussi toutes les blessures, les méchancetés, les indifférences, les humiliations que nous avons subies et qui nous ont changés. Il y a aussi quelque part Dieu qui est mort en nous, à l’image de cette spontanéité d’aimer que nous avions tous enfant. Aujourd’hui nous sommes plus méfiants, voire endurcis.

 

Il y a encore d’autres morts en nous : ce qui nous fait honte, le mal que nous avons fait, les pensées méprisantes, les jugements qui condamnent. Tout ce qui met à mort la personne juste et aimante que nous voudrions être. C’est ainsi l’espérance que nous soyons aimables aux yeux de Dieu que nous tuons ainsi petit à petit.

 

Certaines personnes sont tellement confrontées à la mort, qu’elles finissent par perdre la foi. La foi en elles-mêmes, la foi en l’humanité, la foi en la vie, la foi en l’amour, la foi en Dieu. C’était le cas de Mère Teresa, qui confessait ne plus voir Dieu à force d’avoir vu des morts. Elle disait mentir sur sa foi avec son sourire.

 

Qu’est-ce que la Résurrection ?

 

Bien sûr, on pourra toujours dire que nos grands-parents, nos parents défunts continuent à vivre en nous, à travers l’amour que nous continuons à leur porter ; on pourra penser que nous incarnons, à notre tour, tout ce qu’ils nous ont transmis : des valeurs, un esprit, une manière de vivre et d’aimer. Au fond, ça rejoint l’ancienne croyance qui voulait que, pour que quelqu’un vive éternellement, il suffisait que l’on se souvienne perpétuellement de lui et rende hommage à son nom. À tel point que, dans l’Égypte ancienne, lorsqu’on voulait damner quelqu’un, on effaçait simplement son nom de tous les monuments, pour en perdre la mémoire.

 

Et peut-être nous-mêmes cela nous suffirait-il : qu’au-delà de la mort, on se souvienne simplement de nous avec amour, affection et tendresse ? Mais ça ne suffit pas à expliquer la Résurrection des corps. Que la mémoire de quelqu’un ressuscite lorsque l’on pense à lui, nous le concevons fort bien. Mais les corps ?

 

D’autant que les Évangiles ne sont pas très explicites à ce sujet. Ils insistent même pour affirmer que les disciples peinent à reconnaître Jésus ressuscité. Pour Marie-Madeleine, il faudra qu’il l’appelle par son prénom, pour d’autres il faudra qu’il partage du pain. Le seul point sur lequel les Évangiles tiennent à être clairs, c’est pour dire que le Christ ressuscité n’est pas un pur esprit, qu’il mange, qu’on peut le toucher.

 

Je ne vais pas vous révéler aujourd’hui la clé du mystère… Saint Paul parle de « corps spirituel » ce qui n’est pas plus clair, et même en soi paradoxal. Seul le Ressuscité finalement peut nous révéler ce qu’est la résurrection. Et personnellement, je ne suis pas encore revenu d’entre les morts.

 

Mais je sais que les mauvaises pensées tuent le corps, que la chair souffre d’idées sombres, que nos corps s’affaiblissent sous le poids du chagrin, que certains meurent de dépression. Tous, nous nous rendons compte de l’incidence d’esprits mauvais sur notre corps ; tous nous savons qu’il y a des mots qui blessent et tuent.

 

Si tout ce qui nous plonge dans la ténèbre a un réel impact sur notre santé, sur notre corps, alors je crois aussi que toute parole d’amour nous ressuscite, nous redonne de la vigueur et nous retisse de l’intérieur. Je crois que les corps ressuscitent à force d’amour.

 

Je crois que toutes ces morts qui sont en nous, nos chagrins, nos deuils, nos souffrances, nos blessures et aussi notre propre péché peuvent se voir ressuscités à force d’amour. Et je crois en l’absolue force d’amour de Dieu.

 

Le Christ m’a déjà ressuscité de ténèbres abyssales, alors que je dépérissais de chagrin, il m’a ramené à la vie. Alors oui, je crois que Dieu peut nous ressusciter d’entre les morts. Corps et âme. Par amour et pour l’éternité.

 

 

Frère Laurent Mathelot, O.P.

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1 AVRIL 2021

JEUDI SAINT

Le lavement des pieds, c’est un geste d’esclave. À tel point qu’il heurte la sensibilité de Pierre : « Toi, Seigneur me laver les pieds ? Non, jamais ! ». Dans un pays de sable, faire laver les pieds de ses invités par ses serviteurs était une marque d’estime. Aujourd’hui encore c’est un geste difficile, accepteriez-vous de vous faire laver les pieds par quelqu’un qui se prétend votre serviteur, votre esclave ?

 

C’est tellement un geste de soumission, que Jésus lave même les pieds de Judas, sachant qu’il va le trahir. « Toi qui m’envoies vers la mort, laisse-moi encore te laver les pieds avant d’aller ton chemin ». À bien y réfléchir, c’est d’une puissance spirituelle inouïe, d’une force d’amour incroyable et elles se donnent dans le plus grand abaissement. Alors que Judas le trahit, Jésus lui apporte encore des soins. Que faire d’autre quand on aime celui qui vous sacrifie ? « Laisse-moi encore prendre un peu soin de toi… ». Jacques Brel l’a si bien chanté, avec des mots pourtant difficiles : « Laisse-moi devenir l'ombre de ton ombre, l'ombre de ta main, l'ombre de ton chien… Ne me quitte pas ». C’est un exercice spirituel intéressant – et pour ma part intense – d’écouter cette chanson de Brel comme une supplique qui nous est adressée du bout de l’abaissement, par Dieu qui nous aime : « Laisse-moi devenir l'ombre de ton ombre, l'ombre de ta main, l'ombre de ton chien… Ne me quitte pas ».

 

 

Ce que Jésus et ses disciples célèbrent ce soir-là c’est la Pâque juive qui commémore la libération du pays d’Égypte. On imagine trop souvent la Cène – et, au-delà, l’Eucharistie – comme un repas entre amis où Jésus finit par partager entre tous du pain et du vin. On peine souvent, cependant, à se souvenir qu’il ne s’agit en rien d’un repas convivial qui se terminerait finalement par l’institution de l’Eucharistie. Ce n’est en rien un repas normal ; c’est un Séder, un rituel hautement symbolique depuis le début – un rituel propre à la fête de Pessa'h, commémorant l'accession du peuple hébreu à la liberté, après les années d'esclavage.

 

C’est un rituel où, dans les familles juives, comme ce soir, on écoute le récit de l’Exode. Il y a sur la table les matzot, ces pains sans levain sur lesquels on appelle la bénédiction de Dieu ; il y a sur la table les quatre coupes rituelles où on mélangera l’eau et le vin ; il y a les herbes amères pour rappeler la dureté de l’esclavage et il y a aussi de l’eau salée pour évoquer le goût des larmes. « Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. » Il y a là une question d’urgence, de départ pressé, d’exode immédiat vers la Terre promise. C’est le début de la liberté retrouvée. On termine le repas et on part.

 

Dans ce contexte, le lavement des pieds n’est pas tant un geste d’accueil – il l’est bien sûr – qu’un soin préliminaire apporté à l’exode chrétien : le premier geste du Christ en faveur du parcours libre de chacun de ses disciples, le premier soin apporté à un cheminement spirituel propre.

 

Où vont les Hébreux au sortir d’Égypte ? En Terre promise, terre de libération où coulent le lait et le miel. Quelle est notre Terre promise ? Le salut offert par Dieu, la vie lovée au sein de son Amour. Si Jésus nous lave les pieds, c’est pour repartir, pour le chemin qu’il nous reste à accomplir vers le Salut.

 

Et puis il s’efface. Il disparaît volontairement laissant chacun libre – nous, comme Pierre, Jean ou Judas – de prendre la direction qu’il veut ; de renier, d’accompagner ou de trahir le Christ – même en prétendant l’embrasser. Libres de nous rendre en Terre promise ou de prendre une direction qui s’oppose au Salut. Libres mais libres munis de sa prévenance. Libres mais libres aussi de rejeter ce don.

 

Laver les pieds c’est offrir, en s’abaissant, le soin préliminaire à la vocation de tous vers la délivrance, y compris celle du frère qui me frappera du talon ou m’humiliera d’un baiser.

 

Laver les pieds, c’est favoriser à tout prix la liberté d’aller. De quiconque. Quitte à s’abaisser ou s’humilier. Quitte à se laisser trahir et même livrer à la mort. De tous, prendre soin de l’autonomie : voilà ce qui se joue ici.

 

Mais le lavement des pieds c’est aussi Dieu qui parle humblement au cœur de l’humanité, à chacune et chacun d’entre nous, et qui supplie « Ne me quitte pas ».

 

 

 

Frère Laurent Mathelot, O.P.