11 JUILLET 2021

Frère Laurent Mathelot, o.p.

Homélie pour le 15e dimanche du Temps Ordinaire

Il n’avait pas demandé à être prophète, le jeune Amos. Comme il est dit dans la première lecture : « j’étais bouvier, et je soignais les sycomores. Mais le Seigneur m’a saisi quand j’étais derrière le troupeau, et c’est lui qui m’a dit : ‘Va, tu seras prophète pour mon peuple Israël.’ ». Il n’avait pas demandé à être envoyé dans le Royaume du Nord pour aller y dénoncer l’idolâtrie et les prières hypocrites des riches et des puissants. Il n’avait rien de particulier le jeune Amos ; il était simplement le gardien d’un troupeau de vaches.

 

Il n’avait rien demandé non plus, le jeune David quand le prophète Samuel lui donna l’onction royale : il était un jeune berger, le petit dernier de très nombreux frères qui tous avaient la préséance sur lui. Il n’avait pas demandé à être roi ; tout ce qu’il espérait c’était une vie nomade et pauvre, de pâturages en points d’eau.

 

Notez que Moïse non plus, qui lui aussi était gardien de troupeau, n’avait rien demandé quand Dieu s’adressa à lui dans le Buisson ardent. Il vivait très confortablement sans Dieu, Moïse.

 

Ils sont nombreux les personnages de l’Ancien Testament à voir leur vie radicalement bousculée par un ordre ou une mission que Dieu leur confie :

Abraham auquel Dieu commande tout bonnement « Va ! Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père et va vers le pays que je te montrerai. » [Gn 12, 1]

Jonas qui va d’ailleurs tout faire pour ne pas aller convertir Ninive comme Dieu le lui demande.

 

Et avant de professer ce superbe hymne christologique qu’il transmet aux Éphésiens, saint Paul avait un tout autre projet de vie en allant vers Damas. Ce n’était pas du tout dans ses ambitions d’être apôtre. Pas plus que ce n’était l’ambition de Pierre, Jean, Matthieu et les autres : « toi, viens avec moi » ; « toi suis-moi ». Ils étaient collecteurs d’impôts, serviteurs ou simples pécheurs. Ils n’avaient rien demandé et certainement pas une vie de persécutions, de privations et de souffrances à témoigner du Christ, avec au bout, pour la plupart, la peine capitale. Pas plus que les patriarches et les prophètes, ils n’avaient rien demandé les apôtres.

 

Et vous non plus. Et moi non plus. Nous n’avons rien demandé et Dieu pourtant nous envoie en mission. C’est à vous et c’est à moi en effet que s’adresse cet Évangile : « Mettez des sandales, ne prenez pas de tunique de rechange. » Prenez seulement un bâton ; pas de pain, pas de sac, pas de pièces de monnaie… et allez de demeure en demeure apporter votre témoignage et proclamer qu’il faut se convertir.

 

Allons-y d’autant que si nous sommes ici, c’est que nous sommes conscients que ce monde a besoin de Dieu. Terriblement besoin de Dieu même. Alors, allons-y, de porte à porte, allons convertir les gens à cette urgence de se tourner vers Dieu, puisque c’est notre foi.

 

La question qui se pose alors c’est : sommes-nous comme Abraham qui, sur sa foi, quitte tout pour aller là où Dieu lui dit d’aller ou sommes-nous comme Jonas, vraiment peu désireux et même fort réticents à l’idée d’aller convertir la ville à notre religion ?

 

On peut formuler la question autrement : pourquoi ne sommes-nous pas prompts à témoigner aujourd’hui du salut offert par le Christ ? Pourquoi au contraire témoignons-nous si peu de notre foi, sauf entre nous ?

 

Certes le monde aujourd’hui semble fort rejeter l’idée de religion et, pour certains même, l’idée de Dieu. Le monde autour de nous refuserait pour beaucoup, comme le dit l’Évangile, « de nous accueillir et de nous écouter » si nous allions leur parler de Dieu. Et nous serions légitimes à « partir et secouer la poussière de nos pieds ». C’est vrai, il y a peu de place pour les discours religieux dans notre monde, qui aujourd’hui préfère vivre comme si Dieu n’existait pas.

 

Mais nos églises doivent-elles devenir, comme des citadelles assiégées, les derniers remparts où l’on parle encore de Dieu avec foi ? Entre nous, comme au sein d’ultimes oasis religieuses qu’un vaste désert spirituel viendrait ultimement menacer ?

 

Si nous venons ici confesser une religion de l’amour, et que nous pensons que ce qui manque aujourd’hui au monde c’est précisément une religion de l’amour alors nous devons témoigner publiquement de notre foi. Notre religion doit déborder le cadre de nos Églises, de nos familles, de nos réunions. Elle doit à nouveau rayonner sur le monde.

 

Mais, avant tout, le zèle missionnaire est porté par l’importance et la proximité de la relation avec Dieu. C’est à mesure que notre cœur sera brûlant de la relation divine, à mesure que l’amour pour Dieu nous portera, que nous viendront l’élan et la volonté d’en témoigner.

 

La crise actuelle n’est pas une crise de foi, elle est une crise de la spiritualité. Dieu n’apparaît plus d’aucune aide pour les vivants. À peine l’est-il encore pour les morts.

 

Nous n’avons pas demandé à aller en mission – personne ne se donne spontanément un chemin parsemé d’embûches, de rejet voire de persécutions – mais le zèle pour la mission surgit du cœur brûlant de la relation avec Dieu. N’est-ce pas ce qui nous manque ?

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 13e dimanche du Temps Ordinaire

Dimanche passé nous avons évoqué la notion de niveau de lecture d’un texte, à propos de Jésus qui apaisait la tempête. Nous avions évoqué les différences de portée entre lecture littérale – Jésus qui apaise effectivement la tempête – et lecture spirituelle – la foi nous délivre de toutes nos angoisses et de nos peurs.

 

Cette semaine on va pouvoir faire la même analyse et dégager plusieurs niveaux de lecture. Le premier est toujours le niveau littéral : en touchant le vêtement de Jésus, la femme a effectivement été délivrée de ses pertes sanguines et la fille de Jaïre a effectivement été ramenée à la vie. Ce qui est tout à fait plausible et généralement admis. Les guérisons miraculeuses sont une part importante de notre religion. Il y a un second niveau d’interprétation qui est celui de la foi. C’est parce que Jaïre et cette femme ont la foi qu’ils sont sauvés. Je gage que ce sera l’interprétation proposée dans la plupart des homélies de ce dimanche.

 

Mais je voudrais surtout attirer votre attention sur les figures de style qui, dans la littérature juive, sont toujours porteuses de signification. Elles aussi permettent de dégager des interprétations. Dans l’Évangile d’aujourd’hui, on remarque d’emblée que l’épisode de la femme hémorroïsse fonctionne comme une mise en abîme du récit de la résurrection de la fille de Jaïre, du fait de la structure imbriquée des récits. Cette impression de lien à comprendre entre les deux miracles est renforcée par le fait que la fillette a douze ans, exactement le temps depuis lequel la femme endure ses pertes de sang.

 

Dans les deux cas, il y va de l’enfantement et de la vie – la vie qui ne peut pas être donnée ou la vie qui est reprise. Dans le récit, la fille de Jaïre fonctionne comme l’enfant que la femme hémorroïsse n’a pas pu avoir. De part et d’autre, c’est le même désespoir d’enfantement, le même déchirement des entrailles, l’un soudain et brutal, l’autre durable et tout aussi violent. Le Christ est ici celui qui, au fond du désespoir, nous rend la capacité de donner vie. Avoir la foi, c’est ici implorer l’aide de Dieu au-delà du désespoir pour recevoir sa force.

 

Un autre enseignement que l’on peut tirer du rapprochement des deux récits – et j’ai tendance à voir là l’intention de l’évangéliste – c’est la disparité des situations tant sociales que cultuelles entre Jaïre et la femme qui touche le vêtement de Jésus. Lui est chef de synagogue, un membre de l’élite sociale, une personnalité religieuse ; elle est une réprouvée que ses pertes de sang excluent de la vie sociale et de la pureté rituelle. Elle n’a pas accès au temple ; lui préside le culte. Le message de l’auteur est ici de dire que le Christ est venu sauver toutes les conditions religieuses et sociales, en mettant en abîme justement les plus pauvres et les exclus, telle cette femme que tous pensent punie par Dieu. Les douze ans qui servent de lien entre les deux récits sont peut-être à rapprocher ici des douze tribus d’Israël, des douze apôtres qui traduisent une notion d’universalité : Jésus est venu sauver les gens de toute tribu et de toute condition.

 

Finalement de nos lectures, nous voyons surgir deux élans. L’élan du Christ envers toute personne, quelle que soit sa condition spirituelle ou sociale, mais avant tout l’élan de ces personnes vers le Christ qu’elles interpellent comme leur guérisseur. Non seulement la foi transcende les barrières sociales et la hiérarchie religieuse, mais elle doit aussi nous permettre de transcender tous les tabous de la honte et oser implorer Dieu pour la guérison de tout ce qui nous désole.

 

La foi ce n’est pas seulement croire en Dieu et lui rendre un culte. La foi c’est avant tout crier vers Dieu : « Viens me sauver » ; « Viens guérir en moi l’amour blessé ».

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 12e dimanche du Temps Ordinaire

La semaine passée, nous avions évoqué le fait que la culture juive antique ne dispose pas de notions abstraites, qu’elle affectionne au contraire les images concrètes pour parler des réalités spirituelles. Ainsi, la foi est « grosse comme une graine de moutarde », l’esprit est un « souffle » ; s’élever spirituellement consiste à « se rendre sur une haute montagne » ; l’impossible revient à « faire passer un chameau par le chas d’une aiguille », l’inouï de la foi est comme « demander à une montagne de se jeter dans la mer » et surmonter sa peur devient « marcher sur les eaux ».

 

Longtemps, on a professé que Jésus avait effectivement marché sur l’eau, que c’était là l’essentiel du miracle, qu’il prouvait qu’à Dieu réellement rien n’était impossible, que c’était-là un acte de foi, qu’il fallait croire tel quel cet épisode extraordinaire. Aujourd’hui, il y a encore beaucoup de caricaturistes pour faire leurs choux gras de cet épisode, qui représentent Jésus à quelques centimètres au-dessus des flots. C’est la lecture littérale du texte.

 

Du point de vue théologique, c’est un peu vite faire de Jésus un surhomme, qui dépasse les capacités physiques de l’humain et les lois de la Nature édictées par Dieu. Si le Christ possède des capacités humaines propres qui dépassent celles de chacune et chacun d’entre-nous, alors nous ne serons effectivement pas sauvés… à moins de parvenir réellement à faire passer un chameau par le chas d’une aiguille ou à marcher nous-mêmes sur l’eau. C’est d’ailleurs ce que Pierre tente de faire, nous rapporte le récit [Mt 14, 22-33].

 

Dans toute la Bible, la masse des eaux, la mer et ses flots représentent une menace, la peur, le danger. On l’a oublié, mais, jusqu’au début du XXe siècle, la noyade était l’une des principales causes de décès accidentel. Très peu de gens savaient nager. Les bateaux ne s’aventuraient que rarement en pleine mer ; ils faisaient plutôt du cabotage, voyageant de port en port le long des côtes. On comprend dès lors l’importance d’une expression telle que « Passons sur l’autre rive » dans la bouche de Jésus. Il s’agit de surmonter sa peur de traverser la mer pour atteindre l’autre côté. On trouve en filigrane, vous l’avez compris, la mort – et la peur de mourir qu’il faut surmonter – et la Résurrection.

 

De nos jours encore, certaines de nos expressions traduisent cette idée de la mer comme un péril que l’on affronte et qui parfois nous emporte – « s’aventurer en eaux profondes », « se jeter à l’eau », « perdre pied dans l’existence », « être submergé de travail », « faire naufrage » : toutes des expressions qui évoquent toujours la peur ancestrale de l’eau.

 

La Bible, le Nouveau comme l’Ancien Testament, regorge d’évocations de la mer comme du réceptacle de toutes les peurs. Quand Moïse fend la mer en deux, ce n’est pas pour produire un miracle comme l’a représenté Cecil B. DeMille, dans le film Les dix commandements où Charlton Heston emmène solennellement le peuple hébreu à travers la mer entre deux immenses rideaux d’eau.

 

Ça, c’est de nouveau la lecture littérale du texte. Quand Moïse fend la mer en deux, ce que le lecteur contemporain de Jésus comprend c’est qu’il exorcise la peur de traverser le désert que le peuple s’apprête à affronter. De même, quand Dieu dit à Job, dans la première lecture, qu’il est celui qui fixe des « limites à la mer » et qui arrête « l’orgueil de ses flots », quand le psaume chante que Dieu réduit la tempête au silence et fait taire les vagues, le lecteur antique comprenait fort bien qu’il s’agissait avant tout des vagues de nos états d’âme, des tempêtes de notre esprit et du tangage de notre cœur.

 

Ainsi on voit se dessiner une lecture spirituelle bien plus profonde que la lecture littérale : la foi en Dieu permet de surmonter toutes les peurs, d’affronter tous les périls sereinement. Être comme le Christ qui marche sur les eaux, c’est avoir vaincu toutes ses angoisses. À cet égard, l’image que donne l’Évangile de Jésus qui dort sur un coussin, alors que c’est la panique à bord et que les flots envahissent la barque, est particulièrement parlante, spirituellement parlante.

 

Il n’y a pas si longtemps encore, croire que Jésus avait effectivement marché sur les eaux, qu’il apaisait réellement les tempêtes, était considéré comme un jalon de la foi. Il fallait aller jusqu’à croire l’extraordinaire concret de ces récits, pour monter l’extraordinaire de sa foi. Mais la lecture spirituelle est bien plus puissante comme jalon : elle dit que toutes nos peurs révèlent nos manques foi. Elle dit aussi que Dieu sera toujours là pour apaiser toutes nos tempêtes.

 

Finalement, ceci nous donne un critère pour discerner quelle interprétation préférer – entre lecture littérale ou spirituelle de certains passages extraordinaires de la Bible. Ce critère, c’est celui de la portée de l’interprétation. Je ne me sens pas particulièrement sauvé par un Christ qui, par la foi, me rendrait capable de marcher sur l’eau. D’autant que je sais nager.

 

Par contre, je me sens véritablement sauvé si ma foi en lui me délivre de toutes mes peurs et de toutes mes angoisses, s’il apaise effectivement toutes mes tempêtes spirituelles, tous les naufrages de mon cœur et s’il me permet d’aller en confiance, toujours plus profond, à travers les flots parfois tumultueux de mon âme. Clairement, la lecture spirituelle a ici une portée bien plus universelle, bien plus efficace, que l’interprétation littérale.

 

Dis-moi quelles sont tes peurs et tes angoisses, je te dirai ce que ta foi en Dieu doit encore rejoindre.

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 11e dimanche du Temps Ordinaire

« À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ? » voilà la question de Jésus dans l’Évangile. Aujourd’hui, on dirait sans doute « Qu’est-ce que le règne de Dieu ? » et on se poserait la question de savoir sous quelle conditions voit-on que Dieu règne. La tentation moderne est de poser un regard analytique – presque scientifique – sur le règne de Dieu. « Que peut-on raisonnablement penser de ce règne ? »

 

C’est sans doute oublier un peu vite que l’analyse scientifique – le discours rationnel – est valide à mesure où elle se détache de son objet. Il y a une distance nécessaire pour observer les choses, nous dit la science. Or, nous dit le Christ, le Royaume de Dieu s’est approché de nous, il est tout proche, il passe à travers nous ; il nous précède et il nous suit ; il nous transcende. Difficile dans ces conditions d’avoir la distance nécessaire pour un regard objectif.

 

Notre regard sur le règne de Dieu est nécessairement subjectif. Il faut vivre quelque chose de ce règne pour en parler avec foi.

 

« Qu’est-ce que le règne de Dieu ? »

 

Vous le savez, la culture juive ne dispose pas de notions abstraites. C’est sans doute pour cette raison qu’on ne trouve pas dans la Judée antique de traités de géométrie. La raison juive fonctionne par analogies concrètes : l’esprit est toujours vu comme un « souffle » ; s’élever spirituellement revient à « aller sur une haute montagne » ; l’impossible consiste à « faire passer un chameau par le chas d’une aiguille », l’inouï de la foi revient à « demander à une montagne de se jeter dans la mer » ; surmonter sa peur devient « marcher sur l’eau ». La pensée juive – et donc le discours de Jésus – sont truffés de ces allusions à des éléments du quotidien ; à des situations concrètes.

 

Ainsi quand Jésus parle du règne de Dieu, il est comme une graine de moutarde que l’on plante ; il fonctionne comme les semailles et la moisson. Déjà le livre d’Ézéchiel avait présenté l’action de Dieu comme la tige d’un grand cèdre que Dieu plante sur une haute montagne et qui déploie ses rameaux. Plus qu’une allégorie végétale – la terre c’est ici l’homme (Adam), la semence c’est la foi, aussi petite soit-elle, et la croissance est celle de l’Esprit – plus qu’une allégorie végétale, c’est ici le concret de ce royaume que l’on veut souligner : le royaume de Dieu c’est la croissance de la vie de tous les jours. Et tous les triomphes célestes que nous rapportent les apocalypses et autres récits extraordinaires qui parsèment la Bible se ramènent concrètement à ça : le règne de Dieu est comme une semence qui germe et qui grandit que l’on dorme ou que l’on se lève. Une croissance avant tout discrète et paisible avant d’apparaître extraordinaire et triomphale.

 

Jésus aurait pu recourir à d’autres images toutes aussi concrètes et parlantes pour les gens de son époque : « Le règne de Dieu est comme celui de César : il domine toute la terre ». Il ne le fait pas. La force de la parabole agricole c’est qu’elle dément toute notion d’impérialisme divin.

 

Évidemment, la conception concrète et quotidienne du règne de Dieu que présentent les paraboles se heurte à une certaine limite lorsque, de la pensée juive, elle passe à la pensée grecque – la nôtre – qui jongle avec l’abstraction. L’image agricole que donne Jésus perd de son caractère absolu dans une culture rationnelle. Finalement, on pourrait avoir l’impression d’une image un peu simpliste pour des gens à la culture simple.

 

C’est pourquoi Paul dans sa seconde lettre aux Corinthiens souligne que nous cheminons dans la foi et la confiance, non dans la claire vision. « Tant que nous demeurons dans ce corps, nous demeurons loin du Seigneur. » Voilà qui atténue le caractère pleinement actuel du royaume. Pour Paul, le règne de Dieu se déploie certes en nous, mais reste toujours partiel et n’est véritablement réalisé qu’au-delà de la mort, lors de la rencontre ultime avec Dieu.

 

Et c’est peut-être le point avec lequel notre époque a le plus de difficultés. Sommes-nous d’accord de dire, avec Paul que « nous voudrions plutôt quitter la demeure de ce corps pour demeurer près du Seigneur » ? Avons-nous une telle soif du règne de Dieu que nous souhaiterions abandonner tout ce qui nous retient en ce monde pour vivre de sa seule présence ? Avons-nous le désir de tout lâcher pour faire le grand saut vers Dieu, là, maintenant ?

 

Alors « Qu’est-ce que le règne de Dieu ? »

 

Je crois que nous devons maintenir les deux images : celle du règne de Dieu comme d’une réalité éminemment concrète qui se vit dans le quotidien et qui est notre façon d’aimer, au jour le jour, du mieux possible celles et ceux qui nous entourent, mais qu’il est tout autant une réalité qui nous dépasse complètement, un horizon d’amour que nous désirons de tout notre cœur, depuis notre plus tendre enfance et qui ne ne se dément pas ; un infini d’amour qu’on ne rencontre pourtant véritablement qu’au-delà de la mort, lorsque l’on a enfin donné sa vie, et vers lequel aussi, tendent notre prière, notre désir et notre foi.

 

Le règne de Dieu c’est vivre aujourd’hui d’une plénitude d’amour qui n’est pas encore là ; d’un manque d’amour qui persiste et nous emporte pourtant très concrètement vers l’amour toujours au-delà que nous ne cessons jamais de désirer.

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Le Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ

Nous fêtons aujourd’hui la fête du Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ – la Fête-Dieu, comme on dit ici – qui soixante jours après Pâques commémore la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement de l'Eucharistie, sous les espèces du pain et du vin consacrés au cours de la messe.

Vous le savez sans doute, les origines de cette fête remontent ici, au diocèse de Liège, au XIIIe siècle. L'impulsion décisive pour une fête spécialement consacrée au Corps et au Sang du Christ fut donnée par sainte Julienne de Cornillon et la bienheureuse Ève de Liège. Cette fête fut instituée officiellement le 8 septembre 1264 par le pape Urbain IV.

Jeudi prochain, Mgr Delville présidera la célébration solennelle de la Fête-Dieu dans la collégiale Saint-Martin, à Liège.

L'histoire de cette solennité s'inscrit dans le sillage du débat théologique suscité par l'hérésie de Bérenger de Tours qui niait la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie. Dans la bulle qui institua la Fête-Dieu, le pape Urbain IV écrit qu’« il est juste néanmoins, pour confondre la folie de certains hérétiques, qu'on rappelle la présence du Christ dans le très Saint-Sacrement ».

De nos jours encore, certains chrétiens éprouvent de grandes difficultés à croire en la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie. Tout au plus leur apparaît-elle comme un symbole. C'est pourtant le Corps et le Sang du Christ qui seront bientôt là sur cet autel ; c'est véritablement au Corps et au Sang du Christ que nous communierons tout à l'heure.

Et je crois qu'à l'aide de quelques images simples nous pouvons le comprendre. Bien sûr, la présence de Dieu, que ce soit son existence-même ou sa présence réelle dans nos vies et dans les sacrements restera toujours un mystère. Et je n'ai pas la prétention d'épuiser aujourd'hui ce mystère. On aura beau donner toutes les explications du monde pour admettre la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, on ne fera que lever un coin du voile. Il faudra toujours la foi pour reconnaître que Dieu est réellement et pleinement présent dans le pain et le vin consacrés.

Mais allons-y ; faisons un peu de science.

Lorsque des parents posent le repas sur la table, c'est leur corps qu'ils servent à dîner à leurs enfants, la sueur de leur front. L’énergie du corps vient en effet des aliments. Sans manger ni boire, nous ne pouvons rien faire, pas même vivre. Notre corps fonctionne un peu comme un moteur à combustion : nous consommons en permanence des calories pour produire une action, un mouvement, un travail.

Ainsi, nous brûlons de notre propre corps pour travailler, pour produire ou gagner un salaire, pour acheter des aliments qui reconstituent notre corps. Et ainsi nous vivons. Voilà le cycle de l'énergie qui nous anime.

Une autre image, sans doute plus directe, est celle de la mère qui nourrit son enfant au sein. Il y a là aussi un transfert direct d’énergie et de manière d'un corps à l'autre ; littéralement, pendant toute la grossesse, une mère donne de son corps à son enfant. Physiquement. Et c'est ainsi qu'il grandit.

Toujours, lorsque des parents nourrissent leur enfant, c'est de l'énergie et donc de la matière de leur corps, dépensée en travail, qu'ils donnent à manger à leur progéniture. Finalement, toute offrande de nourriture est toujours la présence réelle de l'amour de quelqu'un, mais aussi et avant tout la présence réelle de son corps usé par le travail. 

Lorsque nous présentons à Dieu le pain et le vin, fruit de la terre, de la vigne et du travail des hommes et des femmes de ce monde, dans l'offrande se rejoignent l’œuvre de la création divine – le travail de Dieu si vous voulez, qui crée la terre et donne la vie à la vigne – et notre propre travail, c'est-à-dire le don de nous-mêmes, de notre énergie et donc de notre corps, pour façonner ce pain et élever ce vin. Il y a dans toute Eucharistie à la fois la présence réelle de corps humains et celle de la puissance de Dieu.

De même le Christ qu'est-il ? Un corps nourrit par les hommes, à commencer par sa mère dès l'enfance, animé de la seule puissance de Dieu. Pour le dire autrement, le Christ, c'est à la fois Dieu qui se consume dans l'humanité et l'humanité qui se consume en Dieu. Le parallélisme est flagrant avec l'humanité qui se consume en nourriture et la nourriture qui, en se consumant, reconstitue l'humain. C'est chaque fois la même présence réelle de corps donnés – sacrifiés – par amour pour que d'autres vivent et grandissent. La même chose quand des parents nourrissent leur enfant ou quand Dieu se donne en nourriture. La même présence physique, incarnée, de l'amour.

On ne peut pas douter de la présence réelle de Dieu dans l'Eucharistie, comme de notre propre présence d'ailleurs, si on garde en mémoire que, dans toute nourriture, se trouve la présence réelle de corps donnés par amour.

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Fête de la Sainte Trinité

J’ai toujours l’impression que, dans une homélie sur la Sainte Trinité, on attend le théologien, a fortiori le mathématicien, au tournant. Quel que soit le regard que l’on pose sur le Dieu trinitaire du christianisme, il semble que l’on doive toujours buter sur une explication qui se résume à 3 = 1.

 

Trois personnes divines, un seul Dieu. Le Père, le Fils, le Saint-Esprit, trois individualités distinctes, pourtant le même et unique Dieu. Me voici donc, théologien et mathématicien, au pied du mur.

 

Ce n’est certainement pas aujourd’hui qu’on va épuiser le mystère, car la Trinité reste de l’ordre du mystère et un mystère expliqué n’en est plus un. Ni le théologien ni le mathématicien n’en viendront à bout ; tout au plus va-t-on pouvoir expliquer pourquoi un Dieu qui investit la rencontre avec l’humain jusqu’à pleinement s’incarner apparaîtra toujours mystérieux.

 

Le mystère est d’autant plus épais que les trois personnes de la Trinité ne sont en rien des modes d’apparition de Dieu, qui viendrait au monde tantôt sous forme de Père, tantôt de Fils, tantôt d’Esprit. Non ! Père, Fils et Saint-Esprit sont exactement le même Dieu, justement que rien ne distingue.

 

C’est difficile à comprendre la Trinité et c’est précisément son rejet qui donnera, au sixième siècle, l’hérésie nestorienne qui s’est répandue vers l’Orient, qui deviendra ensuite l’Islam. Vous savez peut-être que le Coran, bien qu’il parle essentiellement de Jésus et de Marie, rejette la divinité du Christ – qu’il ne voit plus que comme le plus grand de tous les prophètes – et accuse les Chrétiens d’être des « associateurs » des gens qui associent scandaleusement la divinité à l’humanité. Au fond, l’Islam, c’est avant tout un rejet de la Trinité. J’ai tendance à penser : par incompréhension. Et on peut le comprendre : c’est toujours quelque part incompréhensible la Trinité !

 

Surtout l’idée que la personne humaine puisse, d’une quelconque façon, être parfaitement divine. Comment le comprendre ? Comment puis-je comprendre, moi qui vit en permanence dans la pesanteur de l’humanité – comme l’aurait dit la philosophe Simone Weil – comment moi qui m’affronte quotidiennement à mes limites voire à ma médiocrité ; comment « ne faisant pas le bien que je voudrais ; faisant au contraire le mal que je ne veux pas » – comme dirait Paul [Rm 7, 9] – comment imaginer que l’humain puisse être divin ?

 

Regardez cette humanité, avec tous ses conflits, sa violence, ses guerres ! Il est déjà difficile de la voir pleinement humaine ; de comprendre l’Amour inouï que Dieu lui porte. Alors de là à l’imaginer elle-même pleinement divine : c’est incompréhensible ! Ma propre divinisation est incompréhensible ! Franchement, qu’avons-nous de divin, à part l’amour que Dieu nous porte ?

 

Si le théologien conclut rapidement au mystère, le mathématicien, lui, peut creuser l’explication. Connaissez-vous les états superposés ? C’est une notion de physique quantique… Je vous rassure tout-de-suite : je ne vais pas vous donner ici un cours de science des particules.

 

En physique, des états superposés c’est quand quelque chose se trouve dans plusieurs états distincts en même temps. C’est le cas de la lumière qui apparaît tantôt comme des petits grains lumineux, tantôt comme une onde et qui est, finalement, une réalité plus complexe qui superpose les deux états… comme, pourrait-on dire, le Christ superpose humanité et divinité.

 

C’est incompréhensible de concevoir comment se réalise en Jésus l’alliance de l’humanité imparfaite à la divinité parfaite, de l’homme mortel au Dieu éternel, de la faiblesse humaine à la toute puissance divine. Il y a là quelque chose du paradoxe qui échappera toujours à notre compréhension.

 

Quoique…

 

N’avez-vous jamais pleuré de joie ? ri aux larmes ? Vous est-il arrivé de vous sentir effondré de plénitude ? …

N’avez-vous jamais éprouvé le bonheur de vous sacrifier ? Avez-vous déjà ressenti la joie d’être absent ? ou la présence de disparus ?

 

Parce que voilà des états superposés.

 

Savourez-vous le thé brûlant ? ou la douceur de piments forts ? Goûtez-vous la saveur bienfaisante des pilules amères ? la joie de l’effort qui exténue ? Appréciez-vous d’être piqué à vif ?

 

Vivez-vous comme des bienfaits que vos enfants parfois se trompent, s’égarent ou même tombent ? Votre espérance voit-elle dans toute chute la grandeur d’un relèvement ? et dans toute mort, la lueur d’une éternité ? Parvenez-vous à ressentir le désamour comme la place encore laissée à l’amour ?

 

Voyez-vous comme grandeur la petitesse de Dieu ? Parvenez-vous à voir dans l’abandon, l’ultime existence ? dans l’effacement, l’ultime présence ? dans notre beauté fragile, notre ultime divinité ?

 

Il y a plein de circonstances de la vie où ce que nous éprouvons touche au paradoxe, à l’harmonie dissonante où se mélangent incompréhensiblement souffrance et joie, bonheur et larmes, tristesse et espérance.

 

Il y a, derrières ces alliages impossibles, qui nous arrivent pourtant, mais que la raison peine à pleinement comprendre, comme en filigrane, l’alliage incompréhensible de la Trinité.

 

Fr Laurent Mathelot, O.P.

Fête de la Pentecôte

Il y a des chrétiens pour qui l’Esprit-Saint n’est jamais comme une langue de feu, c’est-à-dire un langage que nous percevons et qui nous enflamme.

 

Nous savons tous qu’en nous, il y a des mots et des idées qui se bousculent. Et nous savons tous aussi que parmi ces idées certaines nous attristent, d’autres nous réjouissent, d’autres encore nous emportent le cœur et l’âme. Il y a des mots qui nous portent vers la plénitude et parfois même l’extase. Déjà les mots « Je t’aime » sont de ceux-là.

 

Hélas, il y a des chrétiens pour qui les mots qui émanent de l’Esprit-même de Dieu ne sont jamais de telles langues de feu. Ils ne suscitent en eux aucun embrasement, ni même aucune joie particulière. Certes, ils ont des désirs, des êtres et des passions qui les enflamment, mais pas Dieu. Ce sont des chrétiens purement rationnels, pour qui Dieu est finalement toujours une idée, un concept et jamais une rencontre, une personne qui les aime, quelqu’un dans leur vie. Ils ont la foi, ils croient en un être suprême, mais ce Dieu n’est jamais un « tu » auquel ils s’adressent. Il est trop abstrait.

 

Et puis il y a les chrétiens pour qui la religion est spiritualité : c’est-à-dire un embrasement de l’esprit par un Esprit avec lequel on dialogue – un « tu » qui nous parle au cœur et auquel on répond ; un « tu » que l’on retrouve quand on lit la Bible ; un « tu » que l’on sait voir présent dans ceux qu’on aime ; un « tu » qui, lui-même, s’exprime parfois à travers nous. Il y a des chrétiens que le « Je t’aime » entendu de Dieu embrase et comble de joie, qui jubilent de l’Amour de Dieu, qui non seulement ont conscience de cet Amour mais bien plus le ressentent et l’éprouvent. Un peu comme l’amour s’éprouve entre ceux qui s’aiment : des langues de feu brûlantes comme le sont les mots des amoureux entre eux ou ceux que se chuchotent parents et enfants quand ils s’embrassent.

 

L’Esprit de Dieu cherche à tous nous parler. Pas à nous tenir un discours ; pas à nous donner des leçons ; pas simplement à exprimer une pensée que nous pourrions trouver intéressante, belle ou adéquate. Non ! à nous parler de la manière la plus brûlante qui soit : avec des mots qui changent et emportent celles et ceux à qui ils s’adressent. Dieu veut nous attirer à lui par une parole qui touche à l’essentiel de nous-mêmes, à notre profond désir d’aimer et d’être aimés.

 

On ne comprend bien l’image des langues de feu qui tombent sur les disciples que si l’on sait soi-même à quel point on peut brûler d’amour et à quel point Dieu désire rencontrer ce désir. On ne comprend bien l’image des apôtres qui parlent désormais toutes les langues que si l’on mesure l’universalité de ce désir d’amour comme celle des réponses qui y sont apportées. Quelle que soit notre langue, partout dans le monde, l’amour s’exprime de la même manière, avec les mêmes gestes, les mêmes élans du cœur, les mêmes marques d’affections, les mêmes paroles brûlantes.

 

La Pentecôte, c’est quand l’Esprit de Dieu rend notre cœur brûlant d’amour.

 

 

 

Frère Laurent Mathelot, O.P.

Septième dimanche de Pâques

Je vous invite à relire souvent cette page : le chapitre 17 de l’Évangile de Jean. C’est une des plus belles pages de la littérature antique ; c’est surtout une des plus belles prières jamais retranscrites, celle de Jésus pour ses disciples, au moment de sa mort. C’est la prière que nous avons dite le jeudi saint au reposoir.

 

C’est un beau texte, qui exprime sans doute mieux que tout ce qu’est la prière d’un prêtre pour sa communauté. On appelle d’ailleurs tout le chapitre 17 de Jean la Prière sacerdotale de Jésus. C’est en effet le Christ-prêtre qui prie là pour ses disciples. Et puisque nous sommes tous prêtres quand nous prions, c’est une prière que chacun peut adapter à sa situation : un père, une mère pour ses enfants, chacun pour sa famille, tous pour ceux que nous aimons.

 

On est la veille de la Pâque, le Christ vient de laver les pieds de ses disciples. Après un long discours d’adieu, toujours en leur présence, il lève les yeux vers le ciel et prie pour eux. Il vient de leur annoncer des choses graves : qu’il allait mourir ; que tous seraient dispersés et persécutés. Il faut s’imaginer dans quel état d’esprit se trouve le Christ quand il prie Dieu de garder ses disciples dans l’unité, de les protéger du Mauvais. À y regarder très étroitement, on pourrait penser qu’il en est réduit à constater l’échec de sa mission. On est au moment où tout va devenir tragique pour eux tous. Pourtant il prie « qu’ils aient en eux ma joie, et qu’ils en soient comblés. » Quelle joie ? Celle des persécutions ?

 

La prière sacerdotale de Jésus est un superbe texte, et des siècles de théologiens ont produit quantité d’ouvrages à son propos. L’analyse de ce texte se révèle très profonde et très riche. C’est un bel exercice à faire. Je ne relève que quelques intuitions : le verbe « connaître » apparaît sept fois, ce qui traduit une plénitude de la connaissance dans la prière. Le thème de l’unité qui est central : unité du Père et du Fils, unité des disciples en Dieu et entre eux, unité des disciples comme témoignage de la présence de Dieu parmi les hommes. Enfin, autre mot important, le verbe « donner » qui revient 10 fois. La prière est un don, une offrande de soi.

 

Je l’ai dit cette prière sacerdotale de Jésus définit essentiellement ce qu’est « être prêtre », à savoir prier pour sa communauté ; être en même temps celui qui présente le sacrifice et celui qui s’offre en sacrifice, qui s’offre en prières. Jésus est ici autant le prêtre que la victime, celui qui se sacrifie pour ceux qu’il aime. Et si vous êtes familiers de l’Évangile de Jean vous savez que c’est le thème central : le Christ est l’Agneau de Dieu qui s’offre en sacrifice pour le salut du monde, au moment même où, au Temple, on égorge les agneaux pour la Pâque.

 

Nous sommes tous prêtres quand nous prions. Nous sommes tous les intendants de notre prière. Et quand nous prions, nous nous offrons nous-mêmes par amour. Les prêtres ordonnés sont là pour mener la prière communautaire et offrir les sacrements de l’Église, mais chaque baptisé est un prêtre dans le quotidien de sa foi. Chaque fois que vous vous sacrifiez par amour, chaque fois que vous priez par amour, que vous vous donnez par amour, vous êtes autant de prêtres qui offrent un sacrifice pour Dieu.

 

Après la prière comme connaissance de Dieu, comme facteur d’unité, comme don de soi, après avoir souligné que la prière faisait de nous tous des prêtres, je voudrais conclure en m’arrêtant sur un dernier verset de l’Évangile d’aujourd’hui. Jésus dit : « Et pour eux – c’est à dire nous, ses disciples – pour eux, je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité. ». La prière en effet nous sanctifie, elle nous rend saints, parce qu’elle touche au sacré.

 

Nous l’avions remarqué au début, nous sommes au moment tragique où Jésus pressent sa mort et les persécutions de ses disciples, à un moment où il pourrait avoir le sentiment d’un échec total de sa mission. Face à lui, il n’y a que souffrances et atrocités qui s’annoncent. Pourtant, il prie que ses disciples partagent sa joie.

 

Quand Jésus demande à son Père de nous sanctifier dans la vérité, sa prière est que Dieu nous rende saints face au monde tel qu’il est, en toutes circonstances. C’est évidemment facile de toucher à la sainteté quand notre cœur est inondé d’amour. Les couples qui se marient, les parents qui voient naître leur enfant, à ce moment de leur vie, ont naturellement l’impression de toucher au sacré au fond de leur cœur. Mais quand tout va mal, quand on nous agresse ou nous persécute ?

 

La joie parfaite, celle dont le Christ demande à son Père de nous combler, vient de cette sanctification de tous les instants, des joies comme des peines. On ne peut, en effet, être saints que dans l’authenticité de chaque situation. Ainsi, dans la prière, il s’agit de toujours faire face à la réalité des choses, certes de ne plus être dans le monde – c’est à dire, ballotté au gré des maux – mais tout de même d’assumer l’authenticité du monde, de se placer dans la vérité, dans la réalité parfois tragique de ce que nous vivons et de demander à Dieu de venir tout rejoindre, tout sanctifier de cette vérité.

 

La joie parfaite vient de ce qu’en toute circonstance, nous voudrons malgré tout toucher au sacré, par la prière. Le Christ, en effet, nous dit que tout ce que nous demanderons authentiquement à Dieu, le Père l’exaucera. C’est la volonté de rejoindre toute vérité par la prière qui nous amènera à la joie de Dieu.

 

Sanctifie-nous dans la vérité de chaque instant, Seigneur. Donne-nous en toute circonstance de trouver un chemin de sainteté, un chemin vers toi. Amen.

 

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour la fête de l'Ascension

Est-ce que ce passage de l’Évangile nous parle encore aujourd’hui : « Voici les signes qui accompagneront les croyants : en mon nom, ils expulseront les démons ; ils parleront en langues nouvelles ; ils prendront des serpents dans leurs mains et, s’ils boivent un poison mortel, il ne leur fera pas de mal. »

 

Nous sentons-nous capables, nous ici, de prendre des serpents dans les mains ou de boire du poison ? Peut-être pouvons-nous tenter l’expérience ? Qui est volontaire pour le poison ? Qui est volontaire pour les serpents ?

 

Nous comprenons que le poison représente les maux qui détruisent les entrailles, le corps et l’esprit et que les serpents représentent les morsures de la vie que nous subissons. Le texte ne dit pas que nous échapperons aux morsures des serpents ; le texte dit que nous n’en aurons plus peur, que nous oserons prendre à pleines mains les morsures de la vie. Nous comprenons aussi que les langues nouvelles dont parle le texte sont celles de l’amour divin et qu’à travers cette parole passe un pouvoir de guérison. « ils imposeront les mains aux malades, et les malades s’en trouveront bien.»

 

Voilà ce qui nous est promis : d’être affranchis de la peur des maux et même de pouvoir les guérir ; de surprendre par notre langage sur l’Amour et même, en son nom, de chasser des démons, ces mauvais esprits dont tant de personnes sont le jeu. L’amour de Dieu guérit tout, à commencer par la peur. Et il passe à travers nous d’une manière toute particulière, incarnée.

 

Incarné c’est-à-dire de l’ordre de l’expérience concrète. Nous n’adorons pas un Dieu lointain, inaccessible, qui se trouverait au firmament d’un Ciel – même si c’est le sentiment qu’on peut parfois avoir – nous n’adorons pas tant un Dieu lointain qu’un Dieu tout proche, qui frappe à la porte, dont l’amour passe à travers notre corps, notre cœur et notre esprit. Le Chrétien est celui qui se sent irrigué par l’amour infini de Dieu. Et puisque notre foi n’est véritablement qu’incarnée, nous le ressentons.

 

Nous sentons cette puissance d’amour et, si nous ne sommes pas encore capables d’en mesurer la plénitude – parce qu’il s’agit d’une puissance d’amour qui traverse la mort – de cette plénitude d’amour, nous savons déjà quelque chose et, concrètement, cette puissance divine qui passe à travers nous, doit se voir.

 

Précisément le Chrétien est celui dont la capacité d’amour se voit : parce qu’il parle un autre langage, parce qu’une force lui donne d’avoir moins peur d’affronter les maux, parce sa foi peut s’incarner au point parfois d’affronter des démons et d’être ainsi un signe de guérison pour ceux qui souffrent.

 

L’Amour de Dieu qui coule dans nos veines, il faut qu’il se voie et qu’il s’éprouve, jusqu’à rejoindre « la pleine connaissance du Fils de Dieu, l’état de l’Homme parfait, la stature du Christ dans sa plénitude » dira Paul aux Éphésiens.

 

Avez-vous déjà ressenti une certaine plénitude dans la prière ; vous arrive-t-il de méditer sur l’amour et d’en ressentir de la joie ? Connaissez-vous cette assurance que l’on gagne en se sachant aimé : la disparition de la peur pour soi ; le seul souci de la crainte pour les autres. Vous êtes vous déjà senti aimé, comme porté sur des ailes, élevé, emporté au Ciel par amour ? Avez-vous déjà atteint des sommets ? Et peut-être même des extases amoureuses tellement proches de la plénitude que vous les avez vécues divinement ? Vous êtes vous déjà assis à côté de votre enfant, de votre conjoint, de vos amis ou de vos parents et leur dire : il y a quelque chose d’un amour infini entre toi et moi ? Avez-vous déjà réfléchi à l’amour inouï que vous éprouvez pour ceux qui vous sont proches, à ce désir d’un amour infini qui vous emporte – vous le savez bien – depuis l’enfance. Avez-vous déjà eu le cœur inondé d’amour au point de vous croire sur la sainte montagne de Dieu, de toucher au Ciel et même, un temps, d’y demeurer ? Connaissez-vous cette élévation de l’esprit, de l’âme, du cœur et du corps, capable d’emporter tout votre être dans un élan amoureux ? L’Ascension c’est cela, au-delà de ce que nos sens nous laissent imaginer.

 

Et à mesure que passe à travers nous cette puissance ascensionnelle, à mesure que la foi en un amour infini – incarné, vivant, puissant – nous donne de nous élever vers des sommets divins et finalement vers Dieu, toute peur nous quitte, nous échappons à la souffrance et aux maux, et même la mort perd son rang.

 

Le christianisme est une foi paradoxale qui offre une voie de plénitude à tous les sentiments. L’Ascension c’est le phénomène par lequel on se rend proche du divin, que ce soit dans les larmes, la douleur, la joie, l’extase ou simplement le quotidien. S’élever spirituellement, c’est atteindre en toutes circonstances le sentiment de la proximité de Dieu.

 

L’ascension c’est enfin s’asseoir à côté de ce Dieu et dire « il y a quelque chose d’un amour infini entre toi et moi ».

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

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