Frère Laurent Mathelot, o.p.

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Semaine de prière pour l'unité des Chrétiens

« Demeurez dans mon amour et
vous porterez du fruit en abondance »

On ne comprend bien ce qu’est un schisme que comme douleur. C’est plus qu’une dispute ou une séparation, c’est un déchirement. Le schisme, c’est douloureux comme le cœur d’un enfant écartelé entre des parents qui se font la guerre ; douloureux comme les entrailles d’une mère déchirées par le conflit entre ses fils.

 

En l’occurrence, ce sont les entrailles de Dieu qui se déchirent des guerres entre les hommes et c’est le Christ qu’on écartèle quand il s’agit de Chrétiens qui s’affrontent. 

 

Comprendre essentiellement le schisme comme douleur, bien au-delà des différences théologiques et des querelles d’interprétations ; dire qu’il est avant tout souffrance, c’est déjà aiguillonner – pour paraphraser saint Paul – notre désir de le résoudre.

 

Nous étions « frères séparés » et, trop longtemps, l’adjectif a pris le pas sur le nom. Trop longtemps, on s’est vus « séparés » jusqu’à presque ne plus se voir « frères ». Trop longtemps, notre attention s’est portée sur nos divisions et pas sur la souffrance d’être divisés. Tout cela au nom de Dieu … À la souffrance, voici que s’ajoute la honte. Pas tant celle d’avoir fait de nos frères des ennemis que celle d’avoir désobéi au commandement d’aimer nos ennemis. Au-delà de tout ce qui nous divise, il nous était demandé de maintenir le primât de l’Amour et nous ne l’avons pas fait. Comme trop souvent dans nos disputes, dans nos conflits de famille, dans nos ruptures de couple hélas.

 

L’idée d’une Église idéale, sans conflit ni tension, image terrestre de l’harmonie céleste, est une illusion, une idole au même titre que le sont la famille idéale, le couple idéal ou l’amitié parfaite. Il est même inéluctable que toute humanité en progrès s’affronte à des tensions. Tout accouchement reste douloureux : l’accouchement de soi en tant que personne ; l’accouchement de nous en tant que famille, couple ou amis ; l’accouchement de nous tous en tant que peuple de Dieu. Comme tout être humain, nos communautés passent par des crises de croissance, certaines conflictuelles, certaines douloureuses.

 

Mais ne sont-elles pas aussi salutaires ? On ne forme pas un couple, une amitié, une famille sur l’idée naïve d’un amour béat. À la base si, bien sûr, mais ce qui forme le couple, l’amitié, la famille – ce qui les solidifie surtout – ce n’est pas tant le fait d’éviter les conflits que pouvoir les surmonter, les résoudre, les transcender. L’amour auquel le Christ nous invite n’est pas une peur des tensions ou un rejet farouche des conflits ; il est au contraire un amour qui embrasse Judas, qui s’affronte à la haine fratricide et même à la mort. Nous sommes une Église de la tension résolue. C’est essentiellement ça le Christianisme.

 

Dès lors la diversité des personnalités au sein de l’Église est une richesse, celle des interprétations aussi. Même quand elles s’affrontent. J’ose même dire que c’est quand il transcende le conflit que le Christianisme apparaît le plus éclatant, précisément au moment-même où le nom de « frères » reprend le pas sur l’adjectif « séparés ». On a alors dégagé le conflit du ressentiment, pour ne plus laisser place qu’à la confrontation d’idées, qui peut redevenir fructueuse.

 

Nous sommes à cet état de richesse entre nous. Nous nous sommes affrontés, nous nous sommes déchirés, séparés, retrouvés frères, nous avons repris le dialogue et, de surcroît, enrichi notre relation au Christ de notre compréhension mutuelle. Aujourd’hui, si nous prions ensemble, que reste-t-il de l’adjectif « séparés » ?

 

Cette semaine de prière pour l’unité des Chrétiens est précisément la mise en œuvre concrète, effective et digne de Dieu, de notre fraternité retrouvée. Prions aussi que désormais notre unité qui ressuscite soit un exemple pour le monde, où trop souvent encore les religions s’entendent en termes de conflit.

 

Alors nous aurons semé plus largement que la paix entre nous, offrant à toute la perspective du salut que le Christ déjà réalise.

 

 

Fr. Laurent Mathelot, o.p.

Je crois qu’il y a un vieillir heureux, qui parvient, au-delà de toute circonstance, à trouver encore la joie d’aimer. Je crois que malgré le corps qui se délite, les maladies et les maux qui prennent de l’importance, malgré les possibilités qui se réduisent parfois drastiquement et même quand vient le sentiment d’approcher de la fin, il reste de la place pour l’espérance et la joie, parce que jusqu’au bout nous gardons intacte notre capacité d’aimer.

 

Je crois qu’il reste dans la souffrance, au fond de la maladie ou de la dépendance, toujours la possibilité d’aimer de tout son cœur ; qu’il y a moyen que la douleur ne prenne pas toute la place, à force d’amour : l’amour pour l’époux ou l’épouse d’une vie, l’amour pour ses parents, pour ses enfants, l’amour pour Dieu. Il y a, même au fond d’un lit d’hôpital, invalide ou en grande fragilité, la possibilité intacte d’éprouver toujours de l’amour et donc, quelque part encore, la joie d’aimer.

 

Je me souviens d’une religieuse franciscaine, plus que centenaire. Elle vivait dans une maison de repos à Embourg. Elle avait le cœur tellement fragile, qu’il était interdit de frapper à sa porte avant d’entrer. Je garde comme un trésor ce qu’elle m’a dit dans la pénombre de sa chambre : « Je suis prête, je n’ai pas peur. Au contraire, je suis débordante de joie. Je vais rejoindre l’Amour que toute ma vie j’ai espéré. ». Elle s’est éteinte quelques jours plus tard.

 

Je me souviens aussi de Véronique, au pèlerinage du Rosaire à Lourdes. Elle n’avait plus aucune force musculaire ; elle ne pouvait plus parler, ni manger, ni boire. Je l’accompagnais à la messe pour veiller sur elle, lui passer de temps en temps un linge humide sur le visage et prier ensemble, essentiellement en se tenant la main, et en se regardant dans les yeux. C’est tout ce qu’il nous restait pour communiquer et, tous les deux, nous avons pleuré. De tristesse, sans doute, mais le regard plein de joie. Je n’ai jamais entendu le son de sa voix, mais j’ai la certitude d’avoir été regardé du plus bel amour et d’en avoir eu le cœur bouleversé. 

 

On comprend souvent négativement la notion de sacrifice – l’idée d’offrir à Dieu ses souffrances, par exemple – comme s’il s’agissait du désir pervers de souffrir pour expier ou pire d’aimer la douleur en soi, au fond comme un suicide sur l’autel de Dieu. C’est un peu vite oublier que le Christ en agonie a supplié : « Éloigne de moi cette coupe » [Lc 22, 42].

 

Mais, il y a une vision positive du sacrifice, non pas comme amour de la souffrance mais au contraire comme sacrifice de la souffrance pour se donner encore à l’amour, un amour qui précisément transcende la douleur, qui va au-delà ; un sacrifice qui trouve la force de détourner ses pensées de la souffrance, pour les maintenir dans l’amour.

 

En effet, ça demande une certaine force spirituelle. Qui parvient, pétri de douleur, à malgré tout centrer son cœur sur l’amour ? à penser à ceux qu’il aime plus fort qu’à son corps malade ? à rendre encore grâces à Dieu alors qu’il se sent dépérir ?

 

Les visiteurs qui les accompagnent vous rapporteront, comme je viens de le faire, quantité de témoignages de cette force qui émane de personnes malades, de la puissance d’amour qu’elles transmettent, parfois dans la plus grande fragilité. Beaucoup de visiteurs de malades vous diront qu’ils ont, dans bien des cas, infiniment plus reçu qu’ils ont donné. C’est de cette force dont je parle.

 

Aujourd’hui, alors que nous commémorons la Journée mondiale des malades, je voudrais simplement remercier toutes celles et ceux qui, dans la maladie, restent des petites lumières brillantes d’amour : les époux qui jusqu’à la fin s’embrassent, les vieilles mamans fatiguées qui ont encore des gestes tendres et le cœur brûlant, les vieux papys qui partagent leur tendresse par des regards affectueux, toutes celles et ceux qui, malades, restent épris d’amour.

 

Peut-être ne mesurez-vous pas à quel point votre affection, votre tendresse, vos paroles, vos regards pour vos proches sont précieux ? Ce sont pourtant des jalons d’éternité. Parce qu’ils portent en eux, avec force, l’espérance que jusqu’au bout, et malgré tout, l’amour se maintiendra toujours.

 

 

Fr Laurent Mathelot, o.p.

7 février 2021

Homélie pour le cinquième dimanche
du temps ordinaire

La semaine passée, nous avions remarqué que l’Évangile de Marc commençait le ministère de Jésus, non par la transmission de son enseignement, mais par le récit de guérisons. Dimanche dernier, celle d’un homme tourmenté par un esprit impur ; aujourd’hui la fièvre de la belle-mère de Pierre et d’autres « qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons. » Et la semaine prochaine nous n’aurons toujours aucune parole d’enseignement de Jésus, mais la guérison d’un lépreux. C’est clair, Marc place les exorcismes et les guérisons avant tout discours.

 

Notre époque devenue très (trop?) rationnelle est particulièrement suspicieuse à l’égard de tout ce qui est exorcisme et guérison spirituelle, sans parler de l’existence des démons, du Diable ou même de l’Enfer. Combien sommes-nous encore aujourd’hui à croire à l’existence de l’Enfer, à l’action perverse du Diable, à la présence en ce monde d’esprits mauvais et de démons, autrement que comme allégories ? Et pourtant …

 

Évidemment, aujourd’hui, tout le monde trouve caricaturales les anciennes images présentant l’Enfer comme un magma rougeoyant où de petits démons poussent les damnés qu’ils torturent. Je vous renvoie à cet égard à quantité d’œuvres d’art dépeignant le Jugement dernier, dont notamment celui de Fra Angelico, un dominicain, conservé au couvent San Marco de Florence : la représentation des supplices de l’Enfer y est particulièrement effrayante, un gros diable noir y dévore voracement les damnés. Personne de nos jours ne conçoit plus l’Enfer comme cela mais est-ce une raison suffisante pour rejeter l’idée même qu’existe l’Enfer ?

 

Une image plus contemporaine de l’Enfer est peut-être, hélas, celle des camps de concentration dépeinte par Primo Levi ou celle du goulag décrite par Alexandre Soljenitsyne, une image de l’Enfer qui, au-delà de l’enfermement, met l’accent sur le dépouillement ultime de toute dignité humaine. C’est sans doute une image très parlante. Qui ne verrait pas un esprit démoniaque voire diabolique derrière la mise en œuvre de tels processus industriels de déshumanisation ?

 

Mais, à bien y regarder, cette image n’a rien à envier à celles, tout aussi effrayantes, du Moyen-Âge. D’ailleurs, il n’est pas dit que les chrétiens d’alors interprétaient leurs terribles représentations de l’Enfer au sens littéral, comme le lieu où effectivement de petits diables mordillent les chevilles. Ce qu’ils cherchaient avant tout à montrer ; c’est la terrible souffrance de l’Enfer, la torture qu’inflige un esprit mauvais, tandis que les images contemporaines de camps et de goulags en soulignent le côté dégradant et ultimement inhumain. Ces images sont parlantes, certes, mais restent somme toute fort lointaines.

 

Je crois qu’il y a place pour une compréhension plus actuelle et bien plus proche de l’Enfer ou de la possession par un esprit mauvais. Toute personne qui est passée par la dépression, par toutes sortes d’addictions sait personnellement ce qu’est l’Enfer, à savoir un enfermement de l’âme à en mourir. Toutes celles et ceux qui sont passés par une période d’intense désespoir, d’inextricables ténèbres, voire par l’envie récurrente d’en finir, savent à quel point il peut être proche l’Enfer.

 

De même, ces états d’emprise, dans lesquels parfois nous sombrons, nous donnent à penser qu’il existe effectivement des esprits mauvais et des possessions. Ainsi l’esprit qui pousse l’alcoolique à boire, le dépressif à s’isoler, ou certains à devenir bourreaux à force de violences subies. Je connais des personnes aux prises avec de terribles addictions, et qui n’en peuvent plus ; des gens autant dégoûtés que soumis à leurs vices, et profondément désespérés de ne pas pouvoir en sortir. C’est ça l’Enfer.

 

Et tous ici, ne nous est-il jamais arrivé de ne pas nous reconnaître dans telle parole blessante que nous avons pourtant dite ou dans tel acte déplorable que nous avons pourtant commis ? Si la parole de saint Paul – « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » [Rm 7, 19] – a un sens, nous devons reconnaître que parfois nous sommes sous l’emprise d’un esprit mauvais, voire parfois sous la possession de plus graves de démons – démons de l’argent, du pouvoir et du sexe, pour les plus fréquents, auxquels répondent d’ailleurs les trois vœux évangéliques de pauvreté, obéissance et chasteté.

 

Je vous ai quelque peu induits en erreur en insistant sur le fait que Marc avait sciemment choisi de rapporter des exorcismes et des guérisons avant toute parole de Jésus. En réalité, au début de l’Évangile [Mc 1, 15], Jésus donne en une phrase l’essentiel de son enseignement : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile », c’est là sa seule parole avant d’opérer des guérisons.

 

En voyant l’Enfer, non pas comme une réalité tellement lointaine qu’elle échappe à notre compréhension mais, au contraire, comme une réalité toute proche – tous nos petits enfers d’ici-bas – dont le règne de Dieu, tout aussi proche, vient nous libérer, on comprend mieux que le témoignage chrétien se fonde essentiellement sur une guérison personnelle, une libération de l’âme. Ce n’est que comme cela qu’il est véritablement espoir crédible, bonne nouvelle, Évangile.

 

Le Royaume de Dieu est tout proche de nos états de colère, de haine, de révolte ; tout proche de nos migraines, de nos fièvres et de nos maladies ; tout proche de nos troubles et de nos dépressions, tout proche de nos ténèbres et de nos addictions. Tout proche. Il peut tout rejoindre et il peut tout guérir. Il peut nous sortir de tous nos enfers ; nous libérer de tous nos démons, de l’emprise de tout esprit mauvais. Voilà essentiellement la bonne nouvelle du Christ, qui n’a effectivement de sens que si elle nous touche et à mesure qu’elle nous touche. Dire que le Royaume de Dieu est tout proche, c’est témoigner qu’avant tout il nous sauve de nos enfers les plus proches, les plus intimes et parfois les plus inextricables.
 

Si je poursuis la réflexion entamée la semaine passée, si nous voulons restaurer l’autorité de l’Église, au sens qu’elle regagne auprès de beaucoup du crédit, nous devons avant tout être des guérisseurs de notre temps. La pandémie a rendu la notion d’enfermement – ce qui est l’étymologie du mot Enfer – plus aiguë ; le Christianisme est une libération de cet état d’esprit. Notre proximité avec le Christ ne sera parlante qu’à mesure où nous témoignerons de nos délivrances et de nos guérisons. Et que nous-mêmes, forts de cette proximité, serons à notre tour des guérisseurs.

 

Fr Laurent Mathelot, o.p.

Sixième dimanche du temps ordinaire
Journée Mondiale des Malades

14 février 2021

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