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21 NOVEMBRE 2021

Frère Laurent Mathelot, o.p.

Le Christ-Roi de l'Univers

Nous célébrons aujourd’hui la fête du Christ Roi de l’Univers. C’est l’occasion de nous poser la question : qui gouverne ? Qui gouverne notre cœur, notre vie ?

 

Le Roi est celui qui incarne le gouvernement. C’est là sa définition. Gouverner c’est avant tout prendre des décisions, donner une direction à une action et finalement un sens à l’existence, au moins l’inscrire dans une certaine perspective. Et convenons d’appeler roi ou reine celui qui tient la barre, qui décide, qui gouverne, celui qui finalement dit : « c’est par là qu’on va ».

 

Évacuons d’emblée le cas maladif de celui qui se prend pour le roi, qui considère le gouvernement essentiellement sous l’angle de la reconnaissance et des égards qu’il reçoit parfois – « celles et ceux qui aiment les premiers rangs dans les Synagogues » dira l’Écriture – qui demandent avant tout à être reconnus, à être servis, à être obéis ; qui veulent le pouvoir non pour ce qu’il permet mais pour ce qu’il représente. Se prendre pour le roi dénote une stratégie immature pour compenser la médiocrité que l’on se connaît. C’est du camouflage. Passons ; ce n’est pas de cela dont nous parlons ici.

 

Qui gouverne ma vie ? Quelles sont la ou les personnes qui m’incitent à telle ou telle direction ? Qui dirige le sens que prend mon existence ? Qui lui donne son sens ultime ?

 

Beaucoup diront peut-être : finalement, le roi c’est moi. Je suis le maître de mon existence. Je me sens fondamentalement libre ; je fais ce que je veux ; je suis le roi. C’est moi qui gouverne ma vie.

 

Si vous me permettez ici une confidence : je me suis toujours senti essentiellement libre pour la plupart des choix essentiels, des directions que j’ai pu donner à ma vie. Notamment en ce qui concerne le sacerdoce ou la vie religieuse : à chaque engagement, d’opportunes alternatives se sont présentées à moi que j’ai décodées comme autant de signes que Dieu me laissait fondamentalement libre de prendre une autre voie. Et avant cela, pendant des années, je me suis senti libre d’errer comme le Fils Prodigue. Et même adolescent et enfant : j’ai joui d’une grande – peut-être d’une trop grande – liberté. Mais il y a aussi des gens qui m’ont imposé leurs choix…

 

C’est un peu simple – je trouve – de s’affirmer le roi, de se penser pleinement en charge de sa destinée, d’espérer avoir totalement le gouvernail de sa vie en main. Il y a des choix libres pour tous, c’est certain – et Dieu nous veut libres. Mais il y a des choix contingentés, des choix orientés – par d’autres ou par les événements – et il y a aussi des directions qui nous sont imposées. Et parfois contre notre gré.

 

Qui gouverne ?

 

Le monde, l’État, la société, notre entourage exercent sur nous une influence, parfois avec poids. Beaucoup de décisions que nous prenons le sont en fonction de notre environnement et même de la pensée d’autrui.

 

Qu’est-ce qui oriente mon affectivité ? moi ? Qui détermine la direction que prend mon cœur ? D’où me viennent tel ou tel attrait ? de ma propre décision ? D’où viennent mes centres d’intérêts ? mes préoccupations ? de ma seule liberté ou la vie qui a été la mienne, les personnes qui ont eu sur moi une influence les ont-elles contingentées, orientées ?

Qui gouverne ma vie ?

 

Suis-je parfaitement libre de prendre les décisions me concernant ? Jusqu’où les opportunités qui se présentent à moi sont-elles déterminées ? On ne choisit pas « les trottoirs de Paris, de Manille ou d’Alger pour apprendre à marcher » dit Maxime Le Forestier dans une chanson. Les possibilités qui me sont offertes dépendent en grande partie des circonstances : « on ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille ». Et choisit-on vraiment ses amis ?

 

Qui gouverne mes choix ?

 

Si les marques font de la publicité c’est que ça marche. C’est d’ailleurs prouvé. Les discours que nous recevons ont pour but de nous convaincre ; pas toujours en dialogue. Beaucoup d’idées, de concepts, de stéréotypes nous sont imposés. Par la culture ambiante, par les médias, aussi par nos proches. La fabrication du consentement – en fait son orientation – est devenue une science dont se servent désormais les politiciens, les économistes, les stratèges.

 

Qui gouverne ce à quoi je pense ?

 

Les idées sur lesquelles votre cerveau sautille actuellement : ce sont les miennes. Ce sont mes mots auxquels votre cerveau attache son attention. Le fil de pensée qui est le vôtre pour l’instant qui le dirige ? Vous ? Moi ? Les deux ?

 

Où se trouve mon autonomie de gouvernement ?

 

Et même lorsque je me prends personnellement en charge, il m’arrive de m’aveugler, de me tromper, de me mentir même parfois. Qui gouverne alors ? mon inconscient ?

 

Alors répondons à toutes ces questions.

 

Je suis libre et la liberté que je prends est celle de vouloir le bien. Comme nous tous ici, je l’espère, je me donne la direction du bien – de manière presqu’abstraite et ainsi plus librement.

 

Le bien que je désire : c’est l’amour. Et je le désire tellement que je l’érige en puissance de gouvernement pour ma vie. C’est l’amour – ici aussi dans ce qu’il a d’absolu, et libre – qui oriente et dirige ma vie.

 

Il se trouve que l’amour est toujours une personne.

 

Dans la mesure où le Christ, incarne pour nous, l’amour personnel de Dieu qui vient à notre rencontre, alors oui je souhaite qu’il soit pour moi le roi, cette personne qui gouverne ma vie avec une puissance qui me dépasse. Avant tout autre – la société, l’époque ou celles et ceux qui m’entourent – c’est lui, l’amour parfaitement incarné de Dieu, que je souhaite voire orienter tout mon univers.

 

Le reste ne serait que me prendre moi-même pour le roi ….

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 33e Dimanche du Temps Ordinaire

Les lectures aujourd’hui nous parlent de la fin des temps, de l’Apocalypse. Et les images qu’utilise Jésus dans l’Évangile sont impressionnantes : une grande détresse, le soleil qui s’éteint, les étoiles qui tombent du ciel. D’autant qu’il les présente aussi concrètes que les feuilles de figuier qui annoncent, en sortant, le début de l’été.

 

Longtemps, l’Église a mis de côté la prédication sur la fin des temps. Elle est devenue difficile. Notre monde est épris de science et ces récits annonciateurs de catastrophes autant impressionnantes que surréalistes sont devenus embarrassants, peut-être même gênants. Comment parler encore aujourd’hui de la bête de l’Apocalypse qui avait « dix cornes et sept têtes » [Ap 13, 1] et prétendre dire quelque chose de sérieux ?

 

On garde, de ces visions que rapporte la Bible, l’impression d’images un peu naïves, qui servaient à effrayer les gens un peu simples du Moyen-Âge – des images d’enfers bouillonnantes, de diables terrifiants et de tortures atroces. Un peu comme un tableau de Jérôme Bosch, très sombre, très rouge, avec des visages effrayants. C’est, je crois, faire deux erreurs. D’abord celle de penser que ces images servaient simplement à faire peur. Elles disent bien plus que cela ; en fait elles illustrent les peurs humaines et les tortures de l’esprit, et comment Dieu vient les rencontrer. L’autre erreur serait de penser que les gens du Moyen-Âge étaient bien plus idiots, bien plus crédules que nous. Ce n’est pas vrai. Par contre, ils savaient mieux que nous décoder ces images représentant très graphiquement les tourments spirituels.

 

C’est aussi sans doute devenu difficile de parler d’Apocalypse et de fin des temps après deux guerres mondiales où les gens ont plutôt souhaité – et on les comprend – parler d’espérance, d’amour et de réconciliation.

 

Il n’empêche que les textes sont là – en voici deux exemples aujourd’hui – et qu’ils continuent à vouloir nous dire quelque chose.

 

Le réchauffement climatique nous rend sans doute plus attentifs. Il n’annonce que des catastrophes : canicules et incendies d’une part ; torrents de pluies et inondations, d’autre part. On voit déjà ces changements – on se souvent des catastrophes récentes – et on a l’impression que ce n’est que le début de bouleversements colossaux et effrayants à venir.

 

Certains se disent aussi que les tensions entre peuples qui ne cessent de s’accroître un peu partout sur la planète – ce que le pape François appelle la « guerre mondiale par morceaux » – seraient déjà le reflet de ces peurs qui gagnent tous les habitants de la Terre. Notre monde va changer – radicalement changer – et les perspectives ne sont pas réjouissantes. La pandémie aussi, par l’amplification des peurs, bouleversera sans doute le monde. S’annoncent déjà des pénuries, bientôt plus de famines, de guerres et plus de migrations…

 

Revenons donc sur ces deux textes qui nous parlent, chacun à sa manière, de la fin des temps. D’autant qu’il y a plusieurs fins des temps et qu’on peut faire des liens entre elles. Il y a la fin du monde – « la fin du ciel et de la terre » comme dit l’Évangile et la fin de notre temps à nous, lorsque nous mourrons. Il y a des parallèles à faire entre notre propre mort et l’Apocalypse ultime, parce qu’on passe sans doute par les mêmes sentiments.

 

La seconde partie (Dn 7 – 12) du Livre de Daniel – d’où vient la première lecture – présente une série de visions apocalyptiques comme celle que nous venons de lire. C’est un livre de l’Ancien Testament, écrit vers 164 avant Jésus-Christ. Le peuple juif est alors persécuté par des Grecs venus de Syrie qui ont transformé le Temple de Jérusalem en Temple de Zeus. Les Hébreux se révoltent et finissent par l’emporter.

 

Ce genre de visions – qu’on appelle apocalyptique – qui parle de la fin des temps avec des images fortes, parfois terrifiantes, pas toujours très compréhensibles, souvent extraordinaires, survient toujours en lien avec des persécutions ou des drames et le sentiment que tout est perdu. C’était le cas de l’époque de Daniel où les juifs étaient durement persécutés ; c’était le cas pour l’Apocalypse de saint Jean au temps de la persécution des premiers chrétiens.

 

Ce sont des récits qui s’adressent à des gens qui souffrent, qui craignent pour leur vie et qui ont peur. Ces visions sont impressionnantes et les images qu’elles donnent sont fortes, mais au moment de mourir, tout le monde passe par des tensions spirituelles intenses. Ce sont ces moments-là, quand la vie s’effondre, que ces textes veulent, à leur manière, décrire et surtout accompagner.

 

Avez-vous déjà eu l’occasion de discuter avec quelqu’un qui meurt ? Avez-vous déjà eu le privilège d’accompagner quelqu’un jusqu’à la fin ? Savez-vous ce que tout le monde regrette au moment de mourir ? C’est de n’avoir pas assez pris le temps d’aimer. Pour la plupart des gens, c’est le temps passé avec celles et ceux qu’on aime qui manque au moment du départ final. C’est bien plus facile de partir si on se sent rassasié d’amour.

 

Bien plus difficile sera le départ de celui qui reste en lutte avec ses propres démons, pour certains terribles. Difficile aussi les derniers instants de ceux qui s’accusent eux-mêmes de lourdes fautes. Le passage de la mort est sans doute plus effrayant pour toute personne qui pense devoir craindre le jugement de Dieu. Comment ne pas voir ici de parallélisme avec la bête de l’Apocalypse qui avait dix cornes et sept têtes, avec les images de démons terrifiants sur certains tableaux. C’est cette peur-là que ces images décrivent.

 

Le Christ dit qu’à la fin des temps le soleil et les étoiles – c’est-à-dire nos repères les plus fixes ; nos certitudes les plus habituelles – disparaîtront. « Les puissances célestes seront ébranlées », ajoute-t-il – c’est-à-dire qu’alors, même notre foi en Dieu pourrait vaciller. Il parle aussi d’une grande détresse…

 

Et dans cette nuée – c’est-à-dire dans ce trouble –, « on verra alors le Fils de l’homme venir avec grande puissance et avec gloire ». Il viendra nous rejoindre, puissamment nous rassurer et nous resplendirons alors « comme la splendeur du firmament » termine l’Évangile. Peut-être enverra-t-il d’abord ses anges.

 

Je vais terminer par une histoire récente et vraie. Un papa est en train de mourir, il perd conscience et sa fille à ses côtés en est bouleversée. Elle a déjà perdu un frère et sa maman. Elle est là et elle pleure. Puis contre toute attente, le papa revient à la vie et il parle : « Tu sais n’aie pas peur, j’ai vu ton frère et maman, ils sont rayonnants, ils nous attendent. N’aie pas peur, tout est beau là-bas. » Il est ensuite décédé quelques jours plus tard.

 

C’est tout ça qu’on lit entre les mots de ces récits bibliques qui nous parlent de la fin des temps. C’est la force de ce qui se vit au moment où l’on voit venir la mort et la puissance de Dieu qui vient alors nous sauver.

 

La mort est certes d’abord un combat, mais pour nous chrétiens, l’issue est resplendissante. Le terme « Apocalypse » ne signifie ni « catastrophe », ni « effondrement », la juste traduction du terme est « révélation » – la révélation authentique de Dieu, au-delà de tous nos tourments.

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 32e Dimanche du Temps Ordinaire

L'épisode de la veuve de Sarepta dont nous parle la première lecture est traditionnellement présenté comme étant, dans l'Ancien Testament, le prototype de l'Eucharistie. Et c'est effectivement le cas.

 

Élie est aux prises avec le roi Acab, qui est un roi impie, « plus encore que tous ceux qui l’avaient devancé » – nous dit le chapitre précédant du Livre des Rois [1R 16, 30 s]. Sous l'influence de son épouse, la terrible Jézabel, il construit à Samarie le temple de Baal, chef des dieux cananéens et fabrique le poteau sacré d'Ashéra, déesse cananéenne de la fécondité.

 

L’idolâtrie est le péché que dénonce avec force l'Ancien Testament. On se souvient de l'épisode du Veau d'or, bien sûr, et aussi du commandement divin : « Tu n’auras pas d’autres dieux que moi. Tu ne feras aucune idole. (…) Tu ne te prosterneras pas devant ces images pour leur rendre un culte. Car moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux » [Dt 5, 7-9]. La Genèse déjà présente Terah, le père d'Abraham, comme idolâtre [Gn 24,2]. Le prophète Ezéchiel dénonce, lui, le peuple d'Israël comme un peuple qui n'a cessé de l'être [Ez 20, 8.24.28]. Josué, Jérémie, Jonas, Esdras, dans le Deutéronome surtout, dans les Psaumes aussi, partout la même dénonciation vigoureuse de l’idolâtrie comme étant toujours mortifère.

 

Et Élie vient effectivement annoncer la colère de Dieu : « pendant plusieurs années il n’y aura pas de rosée ni de pluie » [1R 17,1]. À la suite d'Acab et de Jézabel, le Peuple juif se détourne de Dieu et c'est donc la sécheresse, et puis la famine. La veuve de Sarepta, qui n'est pas juive, mais phénicienne, ramassait du bois, pour cuire un dernier pain pour elle et son fils, avant de mourir ; l’idolâtrie des uns provoque la mort des autres. Mais parce qu'elle croit ce que prophétise Élie, parce qu'elle lui donne tout ce qui lui reste pour vivre, elle vit.

 

Le Christ, nous dit l'Épître aux Hébreux, s'est offert lui-même « pour enlever les péchés de la multitude » [He 9,28] ; lui aussi a donné sa vie en rançon de l'idolâtrie. Non pas comme le faisait le grand prêtre du Temple de Jérusalem, qui offrait le sang d'animaux sacrifiés : c'est son propre corps que Jésus offre en sacrifice sur la Croix. Et c'est parce qu'Il se donne totalement qu'éternellement Il vit.

 

Enfin, la pauvre veuve dont parle l'Évangile met, elle aussi, dans le Trésor du Temple tout ce qu’elle possède, tout ce qu’elle a pour vivre. Et l'Écriture nous le rapporte après que Jésus ait reproché aux scribes leur hypocrisie, eux qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat, aimant les salutations et les places d’honneur. « Ils dévorent les biens des veuves », nous dit le Christ. Là aussi une forme d'idolâtrie, celle de soi. 

 

Ces trois passages nous permettent en effet de sonder plus avant le mystère de l'Eucharistie ; la présence réelle de Dieu dans le pain et le vin consacrés sur l'autel.

 

Eucharistie – εὐχαριστία en grec – que l'on traduit généralement par « action de grâce » signifie littéralement le « don offert en reconnaissance », la « bienveillance offerte à Dieu ». Et sans doute le paroxysme de ce don, est-il le don de sa vie, le sacrifice de soi pour autrui ou pour Dieu. Tandis que sa forme la plus élémentaire est celle du pain partagé, de la nourriture offerte pour sustenter. L'Eucharistie que nous célébrons balaye tout ce champ qui va du don d’un pain au don ultime de soi.

C'est sans doute une évidence pour toutes celles qui ont été mères qu'il y a un lien continu entre la nourriture que l'on ingère et le don de la vie, entre les aliments que l'on ne garde pas pour soi, le sacrifice que l’on fait de son corps pour nourrir et que grandisse l'enfant que l’on porte. Ça ne devrait pas être une moindre évidence pour les pères, qui donnent aussi de leur corps, par leur travail, la sueur de leur front, pour nourrir leur progéniture. Il y a dans la maternité, dans la paternité un lien direct entre le don de son corps et la vie offerte à ses enfants. Et il n'y a pas un lien moins évident entre la nourriture et la croissance du corps. On pourrait ainsi aller jusqu'à dire que le corps des parents se donne littéralement en nourriture à leurs enfants ; que le sacrifice parental est en soi, une eucharistie, don de pain et don total de soi.

 

À l'inverse, l'idolâtrie actuelle, la culture de l'ego, du selfie revient à « dévorer le bien des veuves ». Quand on est idolâtrie de soi, on n'envisage de ne se sacrifier que pour soi. Et de là, l'accumulation des richesses et la culture de la consommation personnelle. C'est vrai au plan matériel, bien sûr ; mais c'est vrai aussi au plan spirituel : mon bien-être, mon bonheur passent souvent avant celui des autres ; mon amour est bien souvent réservé à ceux qui m’aiment. La culture du repli sur soi prive des réfugiés de pain, de toit et d'humanité ; notre égoïsme, notre incessante préoccupation de nous-mêmes privent ceux qui souffrent alentours d'amour, de tendresse et d'affection. Et dénué de tout – de pain, de toit, d'amour et d'humanité – on finit par mourir, comme dévoré par l'idolâtrie de l'ego.

On comprend finalement que l’idolâtrie c’est le sacrifice des autres pour soi tandis que l’eucharistie c’est le sacrifice de soi pour les autres.

 

Il y a dans le pain, lorsqu'il est consacré – quand il est Eucharistie – la présence réelle de Dieu comme il y a la présence réelle de toute la vie de la veuve de Sarepta dans la galette qu'elle offre à Élie, comme il y a réellement toute la vie de la pauvre veuve dans les deux piécettes qu'elle offre au Trésor du Temple, comme il y a la présence réelle d'une mère, d'un père – littéralement le don de leurs corps – dans toute nourriture qu’ils donnent à leurs enfants.

 

De même, il y a dans le pain, lorsqu'il est consacré – quand il est Eucharistie – la présence réelle du Christ quand il se donne en sacrifice sur la Croix.

Lorsque vous avalerez l'hostie tout à l'heure, pensez bien qu'entre en vous, réellement, tout l'amour de Dieu qui se donne totalement. Comme la veuve de Sarepta, comme la pauvre veuve du Temple, comme des parents se donnent à leurs enfants, comme le Christ se donne sur la Croix.

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Fête de Tous les Saints

La Toussaint c’est comme le changement d’heure en hiver : il fait noir plus tôt ; il faut éclairer davantage. Il y a des gens qui n’aiment pas le changement d’heure en hiver. Ce sont ceux qui ne possèdent pas la science de l’éclairage. J’ose dire l’art d’éclairer : réorienter les lampes, les changer de place ; jouer des intensités, des tonalités, en fonction du moment ; ajouter quelques bougies et tout de suite une ambiance chaleureuse se dessine. Ceux qui n’aiment pas le changement d’heure en hiver sont ceux qui n’éprouvent pas la joie d’illuminer leur intérieur, la nuit.

 

La sainteté c’est l’art d’éclairer.

Il y a des moments où nos vies sombrent dans la pénombre, et même la nuit. Tout en nous est noir. Peut-être sommes-nous nombreux à avoir traversé des épisodes dépressifs, qui savons qu’ils peuvent parfois apparaître obscurs, terriblement obscurs, et longs, insupportablement longs. Peut-être sommes-nous nombreux à avoir vu notre vie spirituelle sombrer un moment dans la nuit, la joie totalement disparaître et l’espérance aussi. Et c’est alors l’Enfer. 

Dans une logique binaire, qui garde toute sa valeur en première approche, si, comme l’annonce le Christ : le Royaume de Dieu est arrivé jusqu’à nous, l’Enfer aussi est arrivé jusqu’à nous. S’il faut nous départir des images d’un autre temps où l’Enfer est ce lieu bouillonnant où nagent de terribles démons mangeurs d’hommes, qui visaient à effrayer plus qu’à enseigner, qu’aujourd’hui nous trouvons caricaturales et risibles, je crois qu’actuellement, sur cette Terre, des gens se trouvent objectivement en Enfer. C’est-à-dire vivant un complet enfermement dans la nuit de l’existence. C’est ça l’Enfer. Et ceux qui l’ont quelque peu traversé savent qu’il n’est pas si éloigné de nous…

Puis la lueur revient. 

D’abord nous ne la percevons pas. Qui est passé par là sait qu’un épisode dépressif entretient sa propre dynamique d’enfermement, que même ce qui est une simple joie n’apparaît plus comme telle, comme une volonté d’amplifier la noirceur, à force de désespoir. Une lueur revient et d’emblée, nous ne la percevons pas. 

Notre sainteté réapparaît dès que nous réfléchissons cette lueur. Beaucoup reste encore sombre ; mais nous recommençons à témoigner d’espoir, à pouvoir à nouveau savourer quelque peu la joie, finalement à revivre. On peut toujours sortir de l’Enfer, nous suivons un Christ qui y est descendu et a ressuscité. 

 

Comment suis-je sorti de la dépression ? Ça reste essentiellement un mystère qui me donne à penser que Dieu est venu me chercher. Voilà ce que vous diront tant de croyants passés par là. Au fond de la nuit de l’existence, la lueur ne peut effectivement venir que de Dieu.  

La sainteté c’est l’art d’éclairer de la lumière de Dieu.

Nous sommes déjà saints quand à travers nous passe une lueur d’espérance. Ce n’est que ça la sainteté : témoigner essentiellement d’espoir — de l’espoir d’une résurrection — et on le fait d’autant spontanément que l’on sait être soi-même revenu à la Vie. À celui qui est dans la nuit, donner à espérer. Au pauvre de cœur, donner à espérer. À celle qui pleure, donner à espérer. Au persécuté, à celle que l’on insulte, donner encore à espérer.

Ainsi, on comprend mieux l’à-propos des Béatitudes pour célébrer la Toussaint, cette grande fête de la lueur dans la nuit. Ils sont saints les pauvres de cœur désormais heureux ; elles sont saintes celles qui pleuraient et qui rayonnent du bonheur d’avoir été consolées ; il est saint l’assoiffé de justice rassasié ; elle est sainte celle qu’on persécute et insulte et qui témoigne encore de joie. Et avec eux les doux, les miséricordieux, les cœurs purs et les artisans de paix.

N’avez-vous, vous aussi, jamais mesuré le bonheur qu’il y a à rendre espoir ?

À celles et ceux qui se désolent si fort du changement d’heure, de ce qu’il fera désormais noir plus tôt, qui sont peut-être les mêmes qui fustigent que l’on voie déjà apparaître dans le commerce des décorations de Noël alors que la Toussaint n’est encore pas passée, j’ai un conseil à proposer : allez justement chercher des décorations de Noël, devancez l’Avent : votre intérieur à certainement besoin d’un nouvel éclairage, votre âme d’une ambiance plus chaleureuse. C’est la Toussaint, il est temps de penser à raviver la Lumière, à attiser notre propre Sainteté, à exercer notre art de savoir éclairer — nous-mêmes et autrui — de la lumière de Dieu.

La Toussaint est une fête qui fonctionne comme une lampe posée sur une tombe.


La Toussaint, alors que les jours tombent, est l’art d’éclairer la nuit.

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 30e dimanche du Temps Ordinaire

« Seigneur fait que je voie. »

 

« ὀφθείς », tout est là dans ce mot de l’évangile. « ὀφθείς », qui est, en grec, le participe aoriste du verbe ὁράω, voir. « ὀφθείς », « Il s’est donné à voir » : c’est le mot que l’on trouve pour parler dans l’Évangile (Lc 24,34) des apparitions du Ressuscité. « Il s’est fait voir ». Toute notre foi tient dans ce mot « ὀφθείς ». Ils l’ont vu revenir d’entre les morts.

 

Les lectures d’aujourd’hui nous parlent du Salut. Être sauvé c’est observer en soi la Résurrection ; celle dont le Christ nous montre la plénitude.

 

Du Seigneur qui rassemble son peuple dispersé par l’ennemi assyrien, dans le livre des consolations de Jérémie, au psaume qui chante la libération de la captivité à Babylone : de la lettre aux Hébreux qui présente Jésus comme le Grand-Prêtre qui offre le pardon pour le péché du peuple à l’Évangile qui présente le salut comme la guérison d’un aveugle qui mendie : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! », Dieu sauve en rassemblant, libérant, pardonnant et ramenant à la lumière.  Le Salut c’est du concret ; le Salut ça se voit.

 

La guérison de Bartimée est l’archétype de la nôtre : blessés, nous sommes cet aveugle, nous sommes de ceux si souvent incapables de voir la plénitude du bonheur, de connaître la vraie joie, qui supplions vers Dieu « Seigneur fait que je voie. » Toute notre soif d’amour – d’aimer et d’être aimé – est là, contenue dans ces mots : « Seigneur fait que je voie », que je voie ta lumière, que je voie ta Résurrection, que je voie ton bonheur ...

 

« ὀφθείς », le salut s’est donné à voir.

 

Le tort serait de penser que l’observation du salut s’est faite alors, il y a quelque deux mille ans ; et que, peut-être, il se pourrait bien que nous en voyions nous aussi les effets à notre propre mort. C’est faux, il ne faut pas attendre de mourir pour voir le Salut. Il est là sous nos yeux, tout le temps. « Seigneur fait que je voie. »

 

Sauvé et revenu à la vie, le mendiant qui reprend espoir en l’humanité parce qu’une fois, quelqu’un lui donne assez pour un bon repas ou un toit pour la nuit.

 

Sauvé et revenu à la vie, le gamin qui a fait une bêtise, que ses parents pourtant consolent et encore encouragent au lieu de gronder et punir.

 

Sauvé et revenu à la vie, le couple qui se demande pardon.

 

Sauvé et revenu à la vie, le barman qui noyait son chagrin dans le Carré et que Dieu a aimé dans sa dépression.

 

Sauvée et revenue à la vie, la grand-mère mourante que ses petits enfants sont venus une dernière fois embrasser, lui dire encore combien ils l’aiment.

Qu’est-ce qui nous a rendus aveugles ? Qu’est-ce qui nous empêche de voir ces résurrections quotidiennes et d’y voir le Salut promis par Dieu ? Pourquoi sommes-nous devenus insensibles à tous ces retours à la vie, à la joie, au bonheur, qui témoignent pourtant de la puissance de l’Amour divin ?

 

Souvenez-vous, quand vous étiez enfant, votre spontanéité, votre élan naturel, votre désir intact d’aimer, d’aider et d’aller vers autrui …  Les épreuves nous ont endurcis ; nous avons perdu ce regard naïf sur le monde, prêt à spontanément l’embrasser et à l’aimer. Nous sommes devenus méfiants à force de blessures ; rempliés sur nous-mêmes à force d’agressions. Et pour certains éteints par trop de souffrances.

 

Le malheur a pour première conséquence de nous aveugler sur le bonheur. Alors que l’inverse n’est pas vrai : le vrai bonheur n’occulte pas le malheur ; il le transcende. Le triomphe du malheur c’est de prendre toute la place jusqu’à finalement bannir du regard toute espérance de bonheur.

 

On se pense mort et perdu au fond de la maladie ; on se pense mort et perdu dans la rupture amoureuse ; on se pense mort et perdu au fond de l’alcoolisme ; on se pense mort et perdu au fond de la solitude ; on se pense mort et perdu aux tréfonds de la dépression. Ce n’est pourtant pas vrai.

 

Il reste du bonheur ; il reste des joies et il reste la vie belle, mais le malheur nous a rendus incapables de les voir. Dans la souffrance, si nous n’y prenons garde, s’aveuglent nos élans d’amour : plus de charité possible, plus de générosité possible, même plus de tendresse possible, pas même envers soi. « Comment voulez-vous que j’aime mon prochain, je n’aime pas la vie et je ne m’aime pas ? ».

 

Je connais cet état spirituel où on n’espère plus pour soi aucune Résurrection ; quand tout, tout le temps n’est finalement plus que nuit.

 

Alors, j’ai un message pour toi pour qui tout est noir, qui es aveugle au fond de ta nuit : au-delà de ta souffrance, persiste pourtant une lumière, qu’elle t’empêche de voir, mais qui est là. Cette lumière elle est en toi, déjà contenue dans l’espérance de ce qui n’est encore qu’un cri : « Seigneur fait que je voie ».

 

Seigneur fait que je voie ta Résurrection.

Et que chacun d’entre nous puisse un jour dire « ὀφθείς », « Il s’est donné à voir ».

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 26e dimanche du Temps Ordinaire

Il y a deux semaines Jésus traitait Pierre de Satan, dont les pensées ne sont pas celles de Dieu. La semaine passée nous avons vu les disciples se gonfler en chemin de leur propre importance : « Qui est le plus grand ? ». Et Jésus les a remis à leur place avec un petit enfant.

 

Aujourd’hui ce texte d’une violence inouïe : « Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer. »

 

Et nous sommes là face à ce scandale de la pédophilie dans l’Église qui n’en finit pas d’éclater. On avait pu croire qu’on avait bu le calice jusqu’à la lie en découvrant des viols commis par des évêques et même des cardinaux, authentiques princes florentins de l’Église, prétendument successeurs des apôtres et dont les mœurs dépravées se sont étalées à n’en plus finir dans la presse. La semaine prochaine sortira en France le rapport Sauvé, que le Pape a d’ores et déjà demandé d’affronter avec courage.

 

« Celui qui est un scandale… pour un seul de ces petits… il vaudrait mieux qu’on lui attache au cou une de ces meules… et qu’on le jette à la mer. » Le viol est un drame immense dont on mesure à peine les conséquences. Il s’agit bien souvent de vies entières passées à se reconstruire, quand il ne s’agit pas finalement de dépression et de suicide. Le viol tue et les résurrections relèvent là, déjà, du miracle.

 

Au-delà, c’est toute l’Église et c’est le Christ qui sont souillés. Comment penser qu’une enfant molestée par un prêtre puisse ne pas craindre aimer le Christ, ne pas vouloir fuir à toutes enjambées l’Église, ne pas même désirer renier Dieu ? J’ai rencontré une femme violée par un prêtre qui s’est confiée à moi sur son lit de mort. Elle n’avait su en parler à personne pendant presque soixante ans. C’est un miracle qu’on ait pu s’embrasser. Et ensemble pleurer.

 

Quelle crédibilité conserve l’Église après tous ces scandales ? Quelle crédibilité conservent les prêtres qui ont une vocation honnête et dont la profession apparaît maintenant mondialement marquée du sceau de la suspicion ? Quelle crédibilité conservent les discours de chasteté et de respect des personnes que nous tenons ? Quelle crédibilité conservez-vous qui continuez à fréquenter cette Église prise en état d’inconsistance flagrante et qui, au plus haut niveau, pue la corruption des mœurs et la conspiration du silence.

 

Quelle crédibilité reste-t-il quand on laisse à ce point, l’emprise aux prédateurs ? à ceux qui viennent non pas pour servir, mais pour se servir, et encore de la manière la plus abjecte et la plus perverse, parmi les enfants ou les personnes faibles ; qui savent dès le début que leur sacerdoce est une imposture et leur chasteté une vaste blague ; qui ne sont là que pour se satisfaire, au mépris d’autrui ; tellement bouffis d’ego qu’ils se pensent intouchables ; ne promeuvent qu’un seul culte – celui de leur personne - et se hissent à la place de Dieu au rang d’idole ?

 

C’est ça le cléricalisme dont parle le pape François : faire d’un prêtre une idole. Tout prêtre – comme chacun d’ailleurs – court le risque de l’idolâtrie : de sa propre part, de la part de ceux qui l’entourent.

 

On est idolâtre quand on se gonfle de soi-même, quand on se croit important, voire nécessaire, quand on se pense choisi pour sa particularité. Je n’ai pas été choisi par Dieu pour célébrer l’Eucharistie c’est nous tous qui avons été choisis pour cette célébration. Et ça ne fait pas de nous des gens meilleurs par rapport à ceux qui ne vont pas à la messe. Nous avons été choisis par Dieu pour être ici et nous n’avons aucune fierté à en tirer. Nous ne sommes pas idolâtres, nous sommes ici au nom de tous. Et c’est à Dieu que nous rendons un culte, pas à notre propre présence.

 

On est idolâtre aussi quand, de l’extérieur, on regarde le prêtre comme quelqu’un de spécial. Ce ne sont pas les prêtres qui sont spéciaux dans l’Église ; ce sont les saints ! Heureusement, il y a de saints prêtres – j’en connais qui endossent personnellement la souffrance de celles et ceux qui leur sont confiés et qui se consument en prières pour eux – il y a de saints prêtres, heureusement, mais il y a bien plus de saints laïcs, encore plus heureusement.

 

L’idolâtrie c’est de se prendre non pas pour un saint, mais pour un roi. L’idolâtrie c’est s’arroger le pouvoir de Dieu et attendre en retour que les autres vous adorent, vous rendent un culte. L’idolâtrie est le fait de personnes en grande mésestime de soi, qui se savent tombées particulièrement bas et qui nécessitent en conséquence d’abaisser les autres à leur bassesse pour surnager dans la dignité humaine. On comprend que le cléricalisme attire les pervers, ceux qui se savent tombés si bas, et qui cherchent à compenser cette laideur qu’ils voient d’eux-mêmes par la solennité des vêtements blancs, la beauté brodée des chasubles et l’or étincelant des calices.

 

« Vous autres, maintenant, les riches ! Pleurez, lamentez-vous sur les malheurs qui vous attendent. Vos richesses sont pourries, vos vêtements sont mangés des mites, votre or et votre argent sont rouillés. », dit la lettre de saint Jacques.

 

À l’heure purificatrice et heureuse où éclate le scandale, en ces jours libérateurs où quotidiennement des victimes, des témoins osent courageusement rompre le silence sur les violences sexuelles, elles résonnent fortement ces paroles de saint Jacques, à l’adresse des pervers idolâtres : « Le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont moissonné vos champs, le voici qui crie, et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur de l’univers. »

 

Concluons, si vous le voulez bien, sur la question de la crédibilité.

 

Ce sont avant toute chose ces lectures qui nous crédibilisent. Elles montrent le Christ et les premiers disciples condamner implacablement l’idolâtrie des pasteurs, ceux qui sont un scandale et une occasion de chute pour les plus petits.

 

C’est une image forte qui dit la douleur irréparable que causent ceux qui s’en prennent aux plus fragiles et aux enfants ; qui est dite dans l’Écriture et qu’il faut hélas redire.

 

Il y a, vous le savez, deux formes d’agressions contre l’Église – deux formes d’agressions des croyants – de l’extérieur, par ceux qui nous veulent du mal et de l’intérieur, par le mal que nous laissons progresser en nous. L’Église est crédible non pas quand elle camoufle, mais quand elle fait face à son péché. De même le croyant.

 

Elle est crédible non pas parce qu’une autorité supérieure le dit – n’oubliez pas qu’après avoir dit « Tu es Pierre et sur cette pierre… » Jésus qualifie Pierre de « Satan » – mais bien parce qu’elle reçoit la confiance des gens - « allez et faites des disciples… ». C’est le seul critère, celui des disciples que l’on fait.

 

C’est la fidélité des croyants qui fait la crédibilité de l’Église. C’est justement nous qui restons malgré les scandales, malgré toutes les raisons qu’il y aurait de fuir, qui rendons encore crédible l’Église. Beaucoup fuient à cause des scandales, mais nous nous restons debout, face à un scandale qui pourtant aussi nous crucifie.

 

Merci, frères et sœurs pour la fidélité de votre foi. Pour beaucoup de prêtres vous êtres un vrai soutien, le signe que Dieu n’a pas totalement déserté son Église.

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 24e dimanche du Temps Ordinaire

Quels pouvaient bien être ces vifs reproches que Pierre fit à Jésus ?

 

On comprend par la fin de l’Évangile que Pierre voulait, d’une manière ou d’une autre, que Jésus cherche à échapper à la souffrance ; qu’il évite ceux qui le rejettent ; qu’il ne prenne aucun risque pour sa vie.

 

À l’époque, dès qu’on apparaît séditieux, on meurt. Les Romains répriment dans le sang le moindre mouvement de foule. Peut-être Pierre a-t-il peur pour lui-même ? Peut-être Pierre a-t-il peur pour eux tous ? Peut-être pense-t-il, comme tant d’autres, que si Jésus meurt, ce sera alors la preuve qu’il s’est véritablement trompé, la fin de toutes leurs espérances. La Torah le dit, et c’est la Loi, les faux prophètes sont mis à mort. S.Paul aussi l’écrira : la mort de Jésus est un scandale pour les Juifs parce qu’elle fait de lui un imposteur. De quoi un sauveur incapable de se sauver lui-même peut-il nous sauver ? … On rejoint là les moqueries lancées à Jésus alors qu’il agonise : « Sauve-toi toi-même, descends de la croix, Messie d’Israël ! » [Mc 15, 30].

 

Et peut-être nous-mêmes, au fond de notre cœur, espérons-nous échapper à la mort et à la souffrance. Peut-être y en a-t-il ici qui pensent que le salut offert par Dieu signifie la fin de toute souffrance. Comme si « être un bon croyant » devait nous préserver du malheur.

 

« Derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » Le moins que l’on puisse dire c’est que ce n’est pas très engageant. « Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera. » On a l’impression de se rapprocher du fameux discours de Churchill : je n’ai à vous promettre que du sang, de la sueur et des larmes…

 

De quoi le Christ nous a-t-il sauvés ? des blessures de l’âme ? de la douleur physique, des souffrances spirituelles ? Pensons-nous être sauvés des humiliations et des outrages parce que nous sommes chrétiens ? préservés du mépris et des insultes grâce à Dieu ? Pensons-nous que notre foi nous évitera d’avoir encore le cœur brisé ou l’âme triste ? Y en a-t-il ici qui croient que le Christianisme permette d’échapper au mal en ce monde ?

 

Et bien dans un sens : oui. Et la réponse nous est donnée dans ces magnifiques passages du livre d’Isaïe [42:1-9, 49:1-7, 50:4-11 et 52:13-53:12] qu’on appelle les « Chants du serviteur souffrant » dont nous venons de lire un court extrait.

 

Ça vaut la peine de se pencher sur la structure poétique de ces textes. On est dans un contexte particulièrement violent : le serviteur – qui n’est pas identifié – se fait frapper, humilier ; on lui crache dessus. Lui reste stoïque, comme si les outrages ne l’atteignaient pas. On comprend que le combat est un combat pour la justice ; que l’outragé tient bon parce que Dieu est à ses côtés. Mais c’est dit très subtilement, par de courtes phrases qui suggèrent la relation spirituelle et dont la douceur contraste avec la violence du reste.

 

« Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille,

Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ;

Il est proche, Celui qui me justifie.

Voilà le Seigneur mon Dieu, il prend ma défense. »

 

Tout est dit dans ces quelques mots susurrés, jalonnant le déferlement de la violence qui parsème tout le texte.

 

Ce qui sauve le serviteur souffrant, c’est de se laisser envahir par la parole de Dieu, c’est-à-dire par le commandement d’aimer.

 

« Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille. »

 

Remplaçons dans ces quatre strophes « le Seigneur mon Dieu » par l’amour. Et plaçons-nous dans l’esprit d’une personne qui endure la souffrance et le mépris :

 

L’amour m’a ouvert l’oreille ; il vient à mon secours.

Il est proche c’est lui qui me justifie. Voilà l’amour, il prend ma défense.

 

Et on sait que Jésus n’aura que des paroles d’amour pour ceux qui le crucifient.

 

Alors, si vous le voulez bien récapitulons.

 

Le Christ n’a jamais dit que nous échapperions sur cette Terre au mépris et à la souffrance ; lui-même est allé au-delà. Remarquez qu’il n’a pas dit non plus que la souffrance était nécessaire : le dolorisme est exclu. Il s’agit de prendre sa croix, c’est-à-dire de s’apprêter à la souffrance et d’accepter de faire face à la mort.

 

Et c’est la totale injustice de la crucifixion du Christ qui nous révèle jusqu’où il apporte le salut : jusqu’à encore sauver un criminel qui agonise avec lui, parce qu’au moment de la mort, il lui a témoigné d’amour.

 

Le salut qu’apporte le Christ c’est de nous avoir montré, qu’en toute circonstance, même au plus tragique de l’humanité, il reste la liberté d’aimer voire de pardonner. Il l’a fait pour nous dire : vous aussi en êtes capables.

 

Je suis malade, je suis souffrant ; il me reste la liberté d’aimer.

Je suis triste, affligé par un chagrin ; il me reste la liberté d’aimer.

Je me sens seul, abandonné ou délaissé ; il me reste la liberté d’aimer.

On me méprise ; certains me font du mal ; il me reste la liberté d’aimer.

 

Le pouvoir du Christ c’est d’avoir montré qu’en toute circonstance, même les plus tragiques, il était toujours humainement possible d’aimer comme Dieu aime.

 

« Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille » dit le serviteur souffrant et il y a glissé le commandement d’aimer. C’est comme cela qu’il m’a sauvé.

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 23e dimanche du Temps Ordinaire
Entendre la voix de Dieu

Comment Dieu nous parle-t-il ? Comment comprendre intelligemment cette affirmation essentielle de notre foi: Dieu parle ? Il nous parle aujourd’hui.

 

Entendez-vous la voix de Dieu ? Que vous a-t-il dit récemment ?

 

Le Christ a parlé. Il a enseigné et formé des disciples. Et nous avons des traces de son enseignement : notre Nouveau Testament. Remarquons d’emblée que les livres du Nouveau Testament ne peuvent pas être lus trop étroitement comme des récits historiques. Ils nous parlent de l’histoire de Jésus, certes. Ils nous transmettent ses paroles, certes. Mais à des dizaines d’années de distance avec les faits qu’ils racontent. Les Évangiles ont été écrits alors que les derniers témoins oculaires de la vie de Jésus mourraient. Précisément pour garder trace de leur témoignage. D’ailleurs, nous ne parlons pas de l’Évangile de Jean, mais bien de l’Évangile selon Jean, parce qu’il a été écrit par des disciples de saint Jean. Et si on le lit attentivement, on distingue la main de plusieurs rédacteurs.

 

Contrairement à l’Islam qui proclame que le Coran a été dicté mot à mot par Dieu, nous disons que la Bible est inspirée par Dieu, mais qu’elle est écrite par des hommes. Et des femmes. Savez-vous quel est le plus ancien texte de la Bible ? Il est précisément d’une femme : il s’agit du Cantique de Déborah, qui constitue le chapitre 5 du Livre des Juges. Et savez-vous quel est le plus ancien du Nouveau Testament, le plus ancien texte chrétien ? Il s’agit de la Première épître aux Thessaloniciens de saint Paul, écrite vers 50. Le Nouveau Testament a été écrit quelque 30 à 70 ans après les faits qu’il relate. Si, dans l’Antiquité c’est un délai très court – le premier écrit qui parle du Bouddha, par exemple, date de plusieurs siècles après sa mort – si donc, la tradition chrétienne a été très vite écrite, elle garde une distance de plusieurs décennies avec la vie de Jésus qu’elle relate.

 

Enfin, remarquons que tout le Nouveau Testament est écrit en grec, qui n’est pas la langue maternelle du Christ (même si on pense aujourd’hui qu’il parlait effectivement quelques mots de grec). Nos Évangiles sont déjà une traduction de la culture de Jésus dans une langue étrangère. Il convient donc d’être prudent quand on en extrait une citation de Jésus ou qu’on cherche à écrire sa biographie. Par exemple, dans l’Évangile de Jean, il n’est pas crucifié le même jour que dans les autres Évangiles.

 

Ainsi, force est de constater que nous n’avons aucun écrit de la main de Jésus. Si le récit de la Femme adultère [Jean 8,1-11] dit bien que Jésus écrit quelque chose sur sol, il ne mentionne aucunement ce qu’il écrit. Tout ce que nous savons sur Jésus nous est transmis indirectement, par des témoins. Or tout témoignage est déjà une interprétation.

 

Dieu nous parle donc à travers l’Écriture et le témoignage des premières communautés ; il nous parle à travers la Tradition et toute la sagesse des Anciens ; en fait, à travers l’Église – celle d’hier et celle d’aujourd’hui. On aurait tort imaginer pouvoir rencontrer le Christ en dehors de l’Église, c’est elle qui transmet son histoire, ses gestes et ses mots, depuis toujours.

De tout ceci, nous retenons que Dieu nous parle essentiellement à travers autrui.

 

Dieu me parle aussi à travers les sacrements, à travers moi, à travers mon histoire, ma vie spirituelle, mon histoire sainte. Dieu me parle aussi directement. Certains reçoivent en esprit, des intuitions, des songes, des visions, mais aussi des paroles, des conseils qu’ils attribuent à Dieu.

 

Vous savez sans doute que je n’ai pas toujours été religieux, que j’ai mené longtemps une vie de fête à Liège, dans le Carré. C’est là dans un bar, à la fin du service, quand la musique s’est enfin adoucie et que les derniers fêtards terminent gentiment leur verre que soudain m’est venue cette parole : « Tu seras prêtre ! ». Cette pensée m’est tout de suite apparue comme un corps étranger, une idée absurde qui tendaient à prouver que ma vie d’excès avait définitivement réduit mon cerveau en bouillie. Comment donc était-il imaginable de faire du noceur que j’étais un prêtre ? C’était proprement impensable et donc la preuve qu’à force d’alcoolisations, je perdais la tête.

 

Mais c’est revenu : « Tu seras prêtre ! ». Longtemps j’ai cherché à chasser cette idée de ma tête, mais elle est restée. Et ce « tu » m’obsédait : « Tu seras prêtre ! ». Parfois, on se parle à soi-même en se tutoyant, sans doute cela vous arrive-t-il aussi. Mais là, j’étais certain que l’idée ne pouvait pas venir de moi tant elle m’apparaissait étrange et étrangère.

 

Je ne vais pas raconter ici toute mon histoire, mais si je sers aujourd’hui à cet autel, c’est que j’ai fini par reconnaître que cette parole venait de Dieu et qu’elle m’était directement adressée. Je crois fondamentalement que, dans toutes les paroles que nous entendons dans notre tête, au fond de notre esprit, il n’y a pas que nous qui parlions à nous-mêmes. Il y a aussi des paroles, des pensées qui nous viennent et sont des émanations directes de l’Esprit-Saint. Il y a – je crois – plus souvent qu’on ne le pense, des intuitions qui nous arrivent et sont en fait des suggestions de Dieu.

 

Aujourd’hui, dans l’Évangile, Jésus guérit « un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler ». Dieu nous parle de multiples façons, indirectement et directement. Dieu nous parle constamment : à travers la Création, à travers l’Église, à travers autrui, à travers nous-même. Le sourd de l’Évangile c’est bien souvent nous. Et c’est pourquoi nous éprouvons nous aussi, parfois, beaucoup de difficulté à parler de Dieu et d’amour. La difficulté à dire « Je t’aime » (à quiconque) est une surdité à la voix de Dieu.

 

Alors Jésus dit : « Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! »

 

Ouvre-toi à l’Écriture, à la Tradition, au discours des Anciens.

Ouvre-toi à la Création, à l’Église, au prochain sur ta route.

Ouvre-toi aux sacrements, à la vie spirituelle, à ta propre histoire sainte.

Ouvre-toi à Dieu qui te parle dans le secret de ta conscience bien plus souvent que tu ne l’imagines.

Ouvre-toi au souffle de Dieu, à la vie qu’il veut pour toi.

 

Ouvre-toi et tu entendras au fond de toi Dieu qui te parle.

Fr Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 22e dimanche du Temps Ordinaire

Beaucoup de choses dans l’Évangile d’aujourd’hui. Jésus y parle de ritualité, d’impureté et de proximité de cœur avec Dieu.

 

Commençons par l’impureté. Nous avons une notion beaucoup plus catégorique de la pureté que ne l’avaient les contemporains de Jésus. Notre notion de pur est fortement teintée de deux mille ans de christianisme, ainsi que de philosophie grecque. Pour un Juif du temps de Jésus, la pureté rituelle se perd et se gagne facilement. Il suffit d’une personne malade dans votre maison pour être, de facto, impur pour un temps.

 

Dans toutes les religions, depuis les temps primitifs, les notions de pur et d’impur sont avant tout une question d’hygiène. C’est le cas dans la Bible, notamment dans le Livre du Lévitique qui regorge de règles de pureté rituelle autours de la naissance et de mort, de la maladie, de l’alimentation et de la sexualité. Toutes situations que la sagesse ancienne avait, à défaut de médecine, perçues comme potentiellement contaminantes. De même, on comprend que le rejet de la viande de porc, plus facilement vectrice de maladies, dans des pays où il fait chaud, est avant tout une mesure prophylactique.

 

Dans le judaïsme ancien, l’impureté n’est pas vue autrement qu’une souillure, une tache, une pollution qui, la plupart du temps, est temporaire et hélas, dans certains cas comme la lèpre, permanente. On comprend dès lors l’importance des bains rituels, du lavement des mains et des plats. Il s’agit constamment de se rendre pur.

 

Pour nous aujourd’hui, cette notion nous échappe. Actuellement, on ne comprendrait pas qu’on interdise à une personne malade, à une femme qui vient d’accoucher ou à une personne mourante d’accéder aux sacrements. C’est essentiellement que la notion de pureté rituelle nous est acquise une fois pour toutes par notre baptême, lequel est aussi un rite de purification. De purification définitive.

 

Évidemment, Dieu, s’il est un dieu sauveur, est du côté de la santé. On comprend dès lors l’association étroite des rites à l’hygiène de vie. Mais ici encore il y a une disparité entre la culture juive et la nôtre. Pour le peuple hébreu, la crainte essentielle est que Dieu abandonne son peuple à force de souillures, qu’il déserte le Temple à mesure que s’en approche la contamination des maux. Tandis que pour le christianisme, Dieu persiste à aimer le pécheur malgré son péché, à vouloir l’attirer à lui et toujours le sauver.

 

Il n’y a pas dans notre religion de distinction aiguë entre le sacré et le profane, contrairement au judaïsme ancien. Dieu peut tout rejoindre et tout guérir, au-delà de tous les maux qui nous atteignent. C’est le sens de la parole « Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. » Aucune contamination, aucune pollution, que ce soit du corps ou de l’esprit n’est pour nous inéluctable. À tel point que nous professons l’amour fou de Dieu pour celui qui est perdu. Il n’y a dans le christianisme personne d’impur au point que Dieu ne veuille le rejoindre, l’aimer.

 

J’attire votre attention cependant sur le fait qu’une lecture trop étroite de l’Évangile d’aujourd’hui pourrait amener certains à conclure au rejet des rites par Jésus. Ce n’est assurément pas le cas. Jésus est un homme très pieu, qui va régulièrement au Temple, qui célèbre rigoureusement les fêtes juives, qui encourage ceux qu’il guérit à aller se montrer aux prêtres et à offrir le sacrifice prescrit.

 

La contestation de Jésus porte, non pas sur la pertinence de rites mais sur l’intention de la ritualité. Ce qu’il dénonce c’est le rite pour lui-même, déconnecté de l’intention de Dieu. « Vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. », dit-il.

 

S’il s’agit de prétendre rendre un culte à Dieu mais que le cœur n’y est pas, alors il s’agit de rites hypocrites nous dit Jésus. Il cite le prophète Isaïe : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me rendent un culte. »

 

Autrement dit, ça ne sert à rien de dire une prière par devoir ; il faut plus que la simple obligation ou la seule force de l’habitude pour donner du sens aux rites. Et il est parfois bon, en tous cas respectueux, de ne pas participer à des rites qui n’auraient plus aucun sens divin pour nous.

 

Dieu ne nous demande pas de dire des prières, de réciter des chapelets ou d’aller chaque dimanche à la messe. Dieu nous demande d’aimer. Comme dit l’Épître de Jacques : « un comportement religieux pur et sans souillure, c’est de visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse, et de se garder sans tache au milieu du monde. ». Voilà, une authentique prière.

 

Dieu ne nous demande pas de réciter des prières mais, par amour, parce que nous aimons Dieu et que nous aimons notre prochain, nous prions et nous aimons vivre des rites ensemble, quitte à répéter toujours les mêmes gestes, les mêmes mots ; mais toujours avec un cœur renouvelé, une intention neuve.

 

C’est l’intention de pureté toujours nouvelle de notre cœur qui fait la pureté de nos rites. Et cette intention de toujours mieux l’aimer suffit à combler Dieu de joie.

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 21e dimanche du Temps Ordinaire

Aujourd’hui, l’Évangile conclut ceux des quatre dimanches précédents reprenant le long enseignement du Christ donné à ses disciples à propos de son corps et des mystères de la foi en l’Incarnation. Il s’agit du chapitre 6 de l’Évangile de Jean.

 

Au début, les foules étaient nombreuses. Ce fut alors l’épisode de la multiplication des pains. Le peuple s’était même mis à acclamer Jésus, voulant faire lui son roi. Tout au long du chapitre, Jésus ne cesse de demander à ses disciples de s’affranchir des signes et des guérisons qu’il accomplit pour croire véritablement au mystère de l’incarnation, au fait qu’il est Dieu venu les sauver. Vient alors le discours sur le Pain de Vie où Jésus se compare à la manne venue du ciel, ce qui provoque l’indignation des Juifs : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » [Jean 6, 52].

 

Aujourd’hui, le texte nous relate qu’à cause de cette affirmation qui les scandalise, beaucoup de ceux qui jusqu’alors suivaient Jésus le désertent. A tel point qu’il pose aux apôtres cette question tragique « Voulez-vous partir, vous aussi ? » [v. 67]. Clairement, le propos de ce chapitre est de nous interroger sur ceux qui abandonnent Dieu face à l’incompréhensible de la foi chrétienne.

 

J’étais cette semaine à un camp scout et une jeune guide m’a relaté la conversation qu’elle avait eue avec une jeune musulmane. Celle-ci lui reprochait, si elle était fidèle à sa religion, d’être cannibale. Et la jeune guide de me dire toute étonnée : « Je n’avais jamais pensé une seconde que manger le Corps et boire le Sang du Christ puissent être vus par quelqu’un comme des actes de cannibalisme ». C’est pourtant une accusation portée contre les chrétiens depuis les origines, notamment par le philosophe Porphyre au IIIe siècle.

 

Dans le même ordre d’idée, savez-vous que la première représentation de la Crucifixion dont on dispose est un graffiti découvert dans les ruines du palais impérial de Rome. Il s’agit d’une caricature représentant un homme adorant un Christ à tête d’âne sur la croix. En dessous, il est gravé : « Alexamenos adore son dieu ». Autre scandale qui rend notre religion incompréhensible : comment peut-on révérer comme Dieu, un criminel mis à mort par les Romains ?

 

La présence réelle de Dieu dans l’Eucharistie, la toute-puissance de la Crucifixion, la virginité de Marie : tant d’affirmations qui créent le scandale et suscitent la moquerie tant et si bien que même certains chrétiens les rejettent : « comment croire encore à ces bêtises aujourd’hui ? » ...

 

Vous le savez, les paradoxes de la foi sont mon domaine de recherche. Mon travail consiste à comparer les logiques avec lesquelles on raisonne. Et précisément, le reproche qui nous est fait ici c’est de ne pas être logiques. Pour beaucoup de nos contemporains les affirmations de foi catholique sont une insulte à l’intelligence.

 

Je ne vais pas entrer dans de longs développements mais la science aussi raisonne sur l’incompréhensible, le mystère. C’est le cas notamment de la physique quantique – la physique des atomes et de l’infiniment petit – pour laquelle la lumière possède des états contradictoires et une même particule peut se trouver en même temps à deux endroits différents. Non seulement, il y a une manière logique de raisonner à partir de paradoxes, mais on peut démontrer que c’est inéluctable, qu’ils existent en tant que tels. Autant en science qu’en religion.

 

Quelle portée en effet le Christianisme aurait-il s’il n’englobait pas une part de mystère ? Comment pourrait-il pleinement rejoindre le mystère que je reste pour moi-même, le mystère de l’amour que nous éprouvons, le mystère qui nous pousse à vouloir transcender la mort, le mystère pour l’intelligence que reste l’action de Dieu dans nos vies ?

 

Comme la physique qui, depuis le début du XXe siècle, touche enfin au mystère intrinsèque de la matière, la religion doit pouvoir toucher à tous les mystères de la vie et ses affirmations doivent aussi refléter l’incompréhensible de Dieu. C’est une illusion de prétendre tout expliquer, nous n’y arriverons pas. C’est même une supercherie de le laisser entendre.

 

On pourra toujours se moquer des affirmations de la foi, comme de ceux qui croient aux miracles ou simplement à l’amour fou que Dieu éprouve pour l’Humanité. Et il y en aura toujours qui le feront, qui nous prétendront faibles ou sots pour croire que le Christ un jour nous sauvera. Mais renoncer à aborder l’incompréhensible de l’incarnation de Dieu ferait du Christianisme non plus une religion mais une philosophie, un simple humanisme, désormais centré sur le seul mystère de l’homme. Il aurait alors perdu Dieu.

 

« Mais alors, Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. »

 

 

Fr Laurent Mathelot, O.P.

Assomption de la Vierge Marie

Loin de moi l’idée de vouloir déclencher une polémique, mais je crois fondamentalement que l’Église est féminine. L’Église est essentiellement féminine.

 

Vous le savez sans doute, Marie est une figure de l’Église. C’est bien sûr l’image classique de Notre-Dame qui couvre le peuple de Dieu de son manteau. C’est surtout la véritable nature de l’Église : elle est mariale. Comme Marie, l’Église se reçoit du Christ qu’elle offre au monde. Toutes deux s’en remettent pleinement à Dieu pour donner à leur époque sa présence réelle. L’Église, en effet, consacre aujourd’hui des hosties comme Marie jadis a conçu le Christ : dans la pleine confiance face au mystère absolu de ce qui advient à travers elle.

 

Par son « oui » entier à l’inouï de Dieu, Marie incarne l’idéal du croyant qui ne peut arriver au salut et à la pleine réalisation de lui-même que par le don de soi spontané de l’amour de Dieu. Voilà ce que nous enseigne Marie : à nous donner pleinement – presque aveuglément – à l’amour.

 

Pourtant, avec raison, Joseph Ratzinger écrit [in Foi chrétienne] : « C’est un fait assez paradoxal. Le culte de la Vierge est un sujet de division, non seulement entre les confessions chrétiennes, mais entre les catholiques eux-mêmes. Les uns pensent qu’à l’égard de Marie, on n’en fait et on n’en dit jamais trop. Les autres ont plutôt tendance à garder une certaine réserve, voire à justifier au nom de la foi la distance qu’ils prennent à l’égard de certaines dévotions mariales qu’ils soupçonnent de nourrir une piété plus sentimentale que réfléchie ».

 

Je crois qu’il faut redire que le culte marial est un culte des origines. Il prend appui sur l’Écriture et sur la plus ancienne Tradition de l’Église, celle de l’Orient comme celle de l’Occident chrétien. Marie est essentielle à la Révélation de Dieu. Le croyant, par essence, cherche à communier à la pureté de son âme. Au-delà des interprétations divergentes, il est incontestable que Marie occupe une place privilégiée dans l’accomplissement du Salut et la communion des saints.

 

Essentiellement mariale, l’Église est féminine donc et – j’ose dire – féministe. Depuis les origines. Certains bondiront peut-être face à cette affirmation, arguant sans doute de l’omniprésence des prêtres dans la hiérarchie – ce qui est vrai –, voire cherchant dans l’Écriture, le moindre verset pouvant témoigner de mépris des femmes. On n’est pas obligé d’avoir un regard aussi simpliste, et peut-être instrumentaliste, en tous cas militant sur l’Écriture. On doit en tous cas éviter de lire les textes de la Bible avec nos schémas de pensée actuels, surtout en matière de condition de la femme. C’est évidemment inaudible aujourd'hui, dans le contexte actuel, cette parole de saint Paul dans la Première épître aux Corinthiens [14:34] « que les femmes se taisent dans les assemblées, car il ne leur est pas permis d'y parler. »

 

Mais pour un lecteur de l’époque, ce qui frappe avant tout c’est que ce texte affirme qu’il y a des femmes dans les assemblées. Ça ne se voit nulle part ailleurs, dans aucune religion. La présence égalitaire des hommes et des femmes au sein des assemblées, depuis les origines, est un signe du féminisme de l’Église.

 

De même, la manière scandaleuse avec laquelle Jésus s’adresse spontanément aux femmes. On ne parle pas à une femme seule. C’est inimaginable pour l’époque. Nous ne voyons plus le scandale qu’il y a à s’adresser directement à la Samaritaine. Mais c’est un geste hautement transgressif pour le contemporain de Jésus. Il y a plein d’autres exemples, le plus parlant sans doute étant que, dans l’Évangile, Jésus est dit de nombreuses fois « Fils de Marie ». Dans une culture où on n’est jamais désigné qu’en référence à son père, l’appellation normale, attendue c’est « Jésus, fils de Joseph ». C’est presque une insulte de le désigner comme « Fils de sa maman ». Pourtant l’Évangile a cette audace. Enfin, on sait tous la place centrale qu’occupent les femmes aux premiers instants de la Résurrection. Là aussi, il aurait été facile de ne pas en faire mention.

 

Alors, je ne fais pas l’impasse sur l’omniprésence des prêtres dans la hiérarchie ecclésiale, ni sur le fait que le sacerdoce soit réservé aux hommes. C’est un fait. Il y a là derrière deux questions : celle de la hiérarchie et celle du sacerdoce masculin.

 

Je crois fondamental, contrairement à la culture ambiante qui a tendance à réclamer l’égalité homme-femme, qu’il y a urgence à préserver leur spécificité. L’Église n’a, à mon sens, pas à promouvoir une idéologie qui voudrait faire de la femme l’égale de l’homme, mais bien l’égale d’elle-même. Vouloir faire de la femme l’égale de l’homme, c’est encore la définir par rapport au masculin. L’Église est là pour amener chacun à l’accomplissement de sa personne. Elle reconnaît la spécificité de chacun dans le corps que Dieu lui a donné. En ce sens, les rôles féminins et masculins au sein de l’Humanité ne sont pas interchangeables.

 

Aussi, l’Église ne pourra-t-elle non plus jamais demander à femme de renoncer à la maternité, à l’enfantement. Ni même demander à celles qui n’ont pas eu d’enfant, de renoncer à la maternité. Je prends l’exemple de Carine qui pour l’instant enfante ce sanctuaire. Je crois qu’il y a une manière spécifiquement féminine et une manière spécifiquement masculine de faire advenir au monde la présence incarnée de l’amour de Dieu. Et ceci peut justifier de réserver une part spécifique aux hommes. En tous cas, il ne s’agira jamais de prôner l’interchangeabilité de chacun. L’Écriture insiste beaucoup sur la spécificité des charismes.

 

Là où l’Église a encore des progrès colossaux à faire, c’est à propos de la présence féminine dans la hiérarchie, dans le pouvoir de décision, d’orientation. Et c’est sans doute ce qui se dessine aujourd’hui sous l’impulsion du pape François. L’Église doit encore réaliser l’égale importance de la présence des femmes au sein des postes de gouvernement.

 

Alors, comment finalement résoudre la tension qui persiste entre une hiérarchie sacerdotale – et donc masculine – et cette nécessité de féminiser le gouvernement de l’Église ? Essentiellement en laïcisant la hiérarchie ; laissant aux prêtres la seule discipline des sacrements. En effet, ce n’est pas l’ordination qui procure la faculté de gouverner l’Église ; c’est la sainteté. Et la sainteté ne fait pas acception de genre. Marie en est le meilleur exemple.

 

On peut se réjouir que, tant au niveau diocésain qu’au Vatican, ce mouvement de laïcisation du gouvernement soit en marche. Il reste cependant des pas de géant à faire.

 

Prions Marie, que sa bienveillante maternité élève l’Église à reconnaître sa féminité.

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 19e dimanche du Temps Ordinaire
Saint Dominique

C’est aujourd’hui la fête de saint Dominique, le fondateur de l’Ordre des prêcheurs, auquel j’appartiens. Je vais donc vous en parler un peu.

 

Dominique de Guzmán est né vers 1170 à Caleruega, en Espagne. Son père Félix est de petite noblesse, descendant d’une prestigieuse famille et riche propriétaire terrien. Sa mère Jeanne d’Aza est, elle aussi, de haute lignée et très pieuse. Dominique est le dernier de trois frères qui deviendront tous prêtres.

 

Si le prénom donné à Dominique est un hommage à saint Dominique de Silos vénéré par sa mère, l’hagiographie a retenu qu’enceinte, Jeanne d’Aza a vu en songe un chien tenant une torche allumée dans la gueule pour éclairer le monde. Outre que ce songe préfigure la mission de l’Ordre dominicain, il est jeu de mot en latin : domini-canes, peut en effet se traduire : les chiens du Seigneur. Ainsi, vous verrez bien souvent Saint Dominique représenté avec, à ses pieds, un chien tenant dans la gueule un flambeau.

 

À sept ans, il étudie les lettres classiques auprès d’un oncle prêtre. À quatorze ans, il entre à l’université pour étudier la théologie et la philosophie. Repéré par le prieur du chapitre des chanoines de la cathédrale d'Osma, il en devient membre l'âge de 25 ans. C’est d’ailleurs l’habit de chanoine de saint Dominique qui deviendra l’habit de l’Ordre, qui est aussi – sans doute le savez-vous – à l’origine de celui du pape.

 

En 1203, Dominique accompagne son évêque, don Diegue, envoyé en ambassade par le roi Alphonse VIII de Castille auprès du roi de Danemark afin de solliciter une princesse en mariage pour l'infant. En route, passant par Toulouse, Dominique est confronté à l’hérésie des « Bons hommes » ou « Parfaits », comme ils s’appelaient alors – aujourd’hui plus connue sous le nom tardif de « cathares », une secte chrétienne intégriste.

 

Comme toutes les sectes, c’est d’abord un mouvement séduisant. Les « bons hommes » promeuvent un retour à la pureté du christianisme des origines : ils vivent pauvrement, forment des communautés d’ascètes et prêchent l’amour fraternel. Mais leur idéologie est avant tout une gnose, un courant de pensée qui resurgit régulièrement dans l’Histoire, affirmant essentiellement que Dieu est hors du monde, au-delà de toute connaissance, que le monde et le corps humain sont mauvais, des lieux de déchéance où l’âme est prisonnière, que seul l’Esprit-Saint peut venir nous libérer de l’emprise charnelle par un sacrement spécial – le consolament – qui ferait de nous des « parfaits », des élus, des initiés aux mystères divins par une connaissance spéciale. C’est le sens du mot gnose : ceux qui ont un savoir particulier que les autres n’ont pas. Le problème c’est la rigidité de la discipline quand on se croit parfait dans un corps corrompu. Outre le rejet de tout désir charnel, les bons hommes infligeaient des privations terribles à leurs adeptes sensés vivre quasiment comme de purs esprits.

Saint Dominique a tout de suite compris que c’était la richesse ostentatoire de l’Église et la distance sociale – un terme aujourd’hui à la mode – qu’il y avait entre le clergé lettré et le peuple de Dieu qui empêchaient désormais le message évangélique de passer. Au tournant du XIIIe siècle, l’élan missionnaire des riches abbayes s’essouffle et elles perdent leur statut de pôles intellectuels au profit des universités qui partout se créent.

 

C’est à cette époque que saint François et saint Dominique ont tous deux l’intuition de la pauvreté et de la mendicité comme fondements de leurs ordres respectifs. Pour l’un, il s’agit d’être pauvre parmi les pauvres ; pour l’autre, il s’agit d’être pauvre pour aller parler aux pauvres, dans les deux cas il s’agit de briser la distance sociale qui nuit au message chrétien.

 

Cependant, contrairement à saint François dont la personne a pris une importance considérable au sein de l’Ordre franciscain, saint Dominique est presque le grand absent de l’Ordre dominicain. Si nous avons trois lettres de sa main, nous n’avons aucune prédication. Et conformément à sa volonté, l’Ordre fait peu référence à son fondateur. Ce qu’il conserve essentiellement, c’est son intuition.

 

Alors, comment traduire cet esprit de l’Ordre ? Je vous propose de le faire en passant en revue ses trois devises. La première est « Veritas » : le dominicain est avant en quête et au service de la vérité – non seulement la vérité intellectuelle, mais aussi pour lui-même, dans la conformité de sa vie avec l’idéal évangélique. La deuxième devise de l’Ordre est « Contemplata aliis tradere » : il s’agit de traduire ce que vous avons contemplé. Le dominicain est un religieux. C’est essentiellement dans la relation personnelle avec Dieu et la contemplation qu’il trouve la source de sa prédication. Enfin, la troisième devise est « Laudare, benedicere, prædicare » : louer, bénir, prêcher qui est, quant à elle, une devise liturgique.

 

Si l’Ordre dominicain n’est pas particulièrement centré sur son fondateur, c’est qu’il est particulièrement conscient de l’actualité de sa mission qui est de discerner les signes des temps présents, de comprendre l’époque où nous nous trouvons, afin de rendre la prédication de l’Église efficace aujourd’hui. S’il est conscient qu’il ne pourra transmettre que ce qu’il aura reçu de Dieu dans la contemplation, l’art du dominicain est de traduire ce don de Dieu dans la culture de son temps. Et c’est pour cela qu’il doit être particulièrement formé.

 

Vous pouvez vous aussi devenir dominicain. D’abord parce qu’il y a, à côté des frères et des sœurs, une branche laïque de l’Ordre. Mais aussi plus simplement, en témoignant autour de vous, de la richesse de votre vie spirituelle.

 

Si l’Église aujourd’hui ne parvient plus à rejoindre le monde, ce n’est pas tant que son message soit devenu démodé, ni même que la culture ambiante la rejette. Je crois fondamentalement que si l’Église aujourd’hui perd le contact avec le peuple de Dieu, c’est parce qu’elle manque essentiellement de contemplatifs. De chrétiens qui traduisent au monde la beauté de leur foi.

 

Que saint Dominique vienne encore nous inspirer.

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Quand la relation n'est plus qu'alimentaire
Homélie pour le 18e dimanche du Temps Ordinaire

En amour, espérez-vous être rassasiés ? Espérez-vous que quelqu’un vienne pleinement combler votre attente, votre espérance, votre soif d’amour ? Pensez-vous que votre époux, votre épouse sera cette personne qui rassasiera votre faim d’aimer ? Pensez-vous que vos enfants seront ceux qui définitivement vous combleront ? Attendez-vous quelqu’un qui étanchera votre soif d’aimer ?

Faisons une lecture spirituelle de l’Exode comme le périple de la vie, où la soif qui tiraille est celle d’aimer et la Terre promise vers laquelle on tend est l’épanouissement personnel auquel nous aspirons tous : la plénitude d’amour, une terre où abonde le lait et le miel, dira l’Écriture.

Les Hébreux, nous dit-on, ont été libérés de leur esclave, de tout ce qui entravait leur épanouissement, qui les empêchait d’aller vers cette Terre promise, lieu de repos et de plénitude ultimes. Et ils sont là qui errent dans le désert et qui ont faim et qui ont soif.

Peut-être avez-vous déjà constaté que toute libération, que la fin de tout esclavage, est suivie d’un passage à vide, de tiraillements, de récriminations - tous ceux qui ont surmonté une dépendance le savent : il y a une période de dépression après une libération.

Ils sont là au désert et ils récriminent contre Dieu et contre Moïse : « Ah ! Il aurait mieux valu mourir de la main du Seigneur, au pays d’Égypte, quand nous étions assis près des marmites de viande, quand nous mangions du pain à satiété ! ». Ils sont en plein processus de libération et ils ne pensent qu’à retourner à leur semi-confort d’avant, quand ils étaient esclaves. Peut-être cela fait-il écho chez certains qui sont passés par une période de sevrage : « c’est trop dur de me libérer, il vaudrait mieux retourner à ma dépendance. »

Dieu pourtant leur donne de quoi tenir. Et plus loin dans le passage de l’Exode, on dira qu’il n’y a pas lieu de faire des réserves, la manne viendra chaque jour, avec double ration les veilles de sabbat.

Nous ne sommes pas encore en Terre promise, sauvés par Dieu. Sur cette Terre, nous aussi sommes en exode, au regard de la plénitude d’amour à laquelle nous aspirons tous. Et la manne c’est la vie et l’amour dont Dieu nous gratifie chaque jour. La manne c’est ce qui nous fait vivre et aimer alors que nous marchons, parfois tiraillés par le désir d’amour, parfois tiraillés par le désir de vivre plus pleinement, en récriminant contre Dieu et contre tous.

Mais pourquoi devons-nous passer par là ? Pourquoi nous faut-il avoir soif d’aimer et d’être aimés ? Pourquoi nous faut-il passer parfois par de terribles soifs de vivre ? Et pas simplement recevoir la vie et l’amour en plénitude. Pourquoi toujours le désert ? Le manque ? La faim ? La soif ?

Il s’agit de reconnaître le donateur au-delà du don. Sinon la relation n’est plus qu’alimentaire. C’est la réponse que donne l’Évangile : « Vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé de ces pains et que vous avez été rassasiés », dit Jésus après la multiplication des pains.

Vouloir être rassasiés, de pain comme d’amour, c’est avoir le désir des effets plutôt que le désir du donateur. Vouloir être rassasié c’est aimer pour ce que l’on éprouve plutôt que d’aimer l’autre en soi ; c’est désirer l’autre pour le bien qu’il nous fait et non pour qui il est. Vouloir être rassasié c’est aimer être amoureux, ou aimer, plutôt qu’aimer. Vouloir être rassasié c’est confondre plaisir, satisfaction et bonheur.

Les êtres humains ne se rendent pas toujours compte à quel point ils s’enferment quand ils cherchent le bonheur en le faisant dépendre d’un désir de satisfaction immédiate à laquelle ils se soumettent de plein gré. Pourtant, il reste entravé celui qui préfère consommer de l’amour plutôt qu’aimer, enchaîné dans une relation qui n’est plus qu’alimentaire.

Comment savoir que nous aimons les autres pour eux-mêmes et non pas pour les effets qu’il y a à les aimer ? Comment discerner que nous ne sommes pas esclaves du sentiment d’aimer plutôt que donnés à l’amour ?

C’est en reversant la logique et constatant que l’amour persiste, au-delà des désagréments d’une relation. Qu’il arrive à vos enfants, à vos conjoints, à vos proches de vous blesser, vous continueriez à les aimer. La libération de l’esclavage d’une dépendance au sentiment d’amour est certainement là lorsque l’être aimé vous crucifie et qu’encore vous l’aimez. C’est ça revêtir le Christ.

Finalement, il n’y a qu’en Dieu que peut se trouver rassasiée notre soif d’aimer. Et c’est cet amour que vient nous donner le Christ quand il se donne lui-même à nous. Aimer Dieu pour les guérisons, le soutien ou le bien-être qu’il apporte ce n’est pas encore aimer Dieu pour lui-même. C’est là aussi s’enfermer dans une relation purement alimentaire.

Le salut n’est pas un don reçu du Christ ; il est le Christ lui-même.

« Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif. »

« Seigneur, donne-nous de ce pain-là ! »

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 17e dimanche du Temps Ordinaire

Je vous propose de refaire l’exercice auquel nous nous sommes adonnés, il y a quelques semaines, à savoir examiner différents niveaux de lecture que l’on peut donner à ce miracle important qu’est la multiplication des pains.

 

Le premier niveau est toujours la lecture littérale du texte. Jésus a effectivement, à partir de cinq pains et deux poissons, miraculeusement fait apparaître de la nourriture pour une foule considérable. Il faut sans doute avoir la foi du charbonnier pour le croire, mais ça reste un niveau de lecture intéressant qui questionne notre aptitude à recevoir l’inouï de Dieu : croyons-nous que Dieu puisse littéralement faire des choses incroyables ? Et dans quelle mesure ? La lecture littérale nous rappelle toujours que notre esprit, quand il médite ces textes, doit pleinement s’ouvrir à l’inattendu, l’inouï, l’inespéré, l’incroyable, au côté profondément miraculeux de la sollicitude de Jésus à notre égard.

 

Une autre lecture serait de penser que le geste du jeune garçon qui offre spontanément à Jésus les vivres qu’il possède a provoqué un élan de générosité, que d’autres à sa suite se sont mis à apporter du pain à la foule affamée. Un peu comme l’élan de générosité qui aujourd’hui ravitaille quotidiennement les sinistrés des récentes inondations. L’inouï du miracle serait ici la rupture des égoïsmes, du chacun pour soi, dans un prodigieux élan collectif de générosité. C’est déjà une lecture christologique.

 

Une troisième lecture, à laquelle la liturgie aujourd’hui certainement nous invite, serait simplement de constater que l’évangéliste veut faire un rapprochement entre Jésus et le prophète Élisée. Comme lui, Jésus a des disciples auxquels il enseigne, comme lui il multiplie les pains, comme lui, il guérit les lépreux – on se souvient notamment de Naaman. Cependant la comparaison des deux trouve des limites : Élisée fait beaucoup de politique, ce que Jésus ne fait jamais. La fin de l’Évangile d’aujourd’hui est d’ailleurs explicite à ce sujet.

 

Autre niveau de lecture, qu’on pourrait qualifier d’ecclésial ou de sacramentel : le miracle de la multiplication des pains que nous rapporte l’Évangile symbolise l’Eucharistie qui, partant du dernier repas que Jésus partage avec ses disciples, s’est multipliée de proche en proche, de communauté en communauté, jusqu’à nourrir des foules innombrables au fil du temps. Le miracle de la multiplication des pains par Jésus serait alors celui de la diffusion du christianisme constatée à l’époque où les évangiles sont rédigés, à savoir quelques cinquante à septante ans après les événements qu’ils relatent. En temps de persécution, il s’agirait d’une manière discrète de dire que les eucharisties – et donc les communautés – se multiplient. Dans ce contexte, l’image des douze paniers qui débordent encore symbolise les apôtres.

 

Il y a sans doute quantité d’autres lectures à donner, notamment en s’interrogeant sur la symbolique des nombres : pourquoi cinq pains et deux poissons ?

Mais la lecture la plus profonde est la lecture spirituelle, voire mystique, qui fait de la parole de Dieu une nourriture, au sens littéral. Je crois profondément qu’autant il y a des paroles qui tuent, autant il y a des paroles qui nourrissent, qui littéralement reconstituent le corps. Je crois d’ailleurs que c’est le sens premier de toute parole de réconfort : certes, agir sur l’état d’esprit, mais aussi agir sur le corps.

 

D’ailleurs, Dieu ne demande-t-il pas au prophète Ézéchiel [2,8-3,4] de littéralement manger un rouleau d’écriture. Je crois fondamentalement que la parole de Dieu a un impact tant sur notre esprit que sur notre corps. De même que l’Eucharistie parle à notre esprit, de même la Parole de Dieu est nourriture.

 

Derrière cette interprétation se trouve toute la question de la relation entre le corps et l’esprit ; ce qu’on appelle en philosophie le problème Mind-Body. Notre époque tend à radicalement dissocier les deux alors que, pour notre religion, corps et esprit sont intiment dépendants, intimement liés.

 

Ce sont des questions philosophiques importantes qui nous aident à comprendre beaucoup de concepts de notre religion : l’incarnation, la présence réelle de Dieu dans l’Eucharistie, l’action concrète de Dieu sur notre esprit et notre corps, la relation entre nos états d’âme et l’état de notre corps…

 

Enfin, si on fait la somme de toutes ces interprétations – car ce qui est intéressant c’est de les croiser entre elles pour mesurer toute l’épaisseur du texte – on conclut que l’Évangile, aujourd’hui, nous invite à considérer le caractère proprement inouï, l’aspect profondément miraculeux de l’action de la parole de Dieu sur notre corps.

 

Les philosophes savent que le problème Mind-Body est une source de questionnements sans fin, que la relation du corps et de l’esprit restera toujours quelque part un mystère. Le propos de l’Écriture est ici de dire qu’au cœur de la relation entre notre corps et notre esprit, il y a l’action nourrissante de la parole de Dieu.

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 15e dimanche du Temps Ordinaire

Il n’avait pas demandé à être prophète, le jeune Amos. Comme il est dit dans la première lecture : « j’étais bouvier, et je soignais les sycomores. Mais le Seigneur m’a saisi quand j’étais derrière le troupeau, et c’est lui qui m’a dit : ‘Va, tu seras prophète pour mon peuple Israël.’ ». Il n’avait pas demandé à être envoyé dans le Royaume du Nord pour aller y dénoncer l’idolâtrie et les prières hypocrites des riches et des puissants. Il n’avait rien de particulier le jeune Amos ; il était simplement le gardien d’un troupeau de vaches.

 

Il n’avait rien demandé non plus, le jeune David quand le prophète Samuel lui donna l’onction royale : il était un jeune berger, le petit dernier de très nombreux frères qui tous avaient la préséance sur lui. Il n’avait pas demandé à être roi ; tout ce qu’il espérait c’était une vie nomade et pauvre, de pâturages en points d’eau.

 

Notez que Moïse non plus, qui lui aussi était gardien de troupeau, n’avait rien demandé quand Dieu s’adressa à lui dans le Buisson ardent. Il vivait très confortablement sans Dieu, Moïse.

 

Ils sont nombreux les personnages de l’Ancien Testament à voir leur vie radicalement bousculée par un ordre ou une mission que Dieu leur confie :

Abraham auquel Dieu commande tout bonnement « Va ! Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père et va vers le pays que je te montrerai. » [Gn 12, 1]

Jonas qui va d’ailleurs tout faire pour ne pas aller convertir Ninive comme Dieu le lui demande.

 

Et avant de professer ce superbe hymne christologique qu’il transmet aux Éphésiens, saint Paul avait un tout autre projet de vie en allant vers Damas. Ce n’était pas du tout dans ses ambitions d’être apôtre. Pas plus que ce n’était l’ambition de Pierre, Jean, Matthieu et les autres : « toi, viens avec moi » ; « toi suis-moi ». Ils étaient collecteurs d’impôts, serviteurs ou simples pécheurs. Ils n’avaient rien demandé et certainement pas une vie de persécutions, de privations et de souffrances à témoigner du Christ, avec au bout, pour la plupart, la peine capitale. Pas plus que les patriarches et les prophètes, ils n’avaient rien demandé les apôtres.

 

Et vous non plus. Et moi non plus. Nous n’avons rien demandé et Dieu pourtant nous envoie en mission. C’est à vous et c’est à moi en effet que s’adresse cet Évangile : « Mettez des sandales, ne prenez pas de tunique de rechange. » Prenez seulement un bâton ; pas de pain, pas de sac, pas de pièces de monnaie… et allez de demeure en demeure apporter votre témoignage et proclamer qu’il faut se convertir.

 

Allons-y d’autant que si nous sommes ici, c’est que nous sommes conscients que ce monde a besoin de Dieu. Terriblement besoin de Dieu même. Alors, allons-y, de porte à porte, allons convertir les gens à cette urgence de se tourner vers Dieu, puisque c’est notre foi.

 

La question qui se pose alors c’est : sommes-nous comme Abraham qui, sur sa foi, quitte tout pour aller là où Dieu lui dit d’aller ou sommes-nous comme Jonas, vraiment peu désireux et même fort réticents à l’idée d’aller convertir la ville à notre religion ?

 

On peut formuler la question autrement : pourquoi ne sommes-nous pas prompts à témoigner aujourd’hui du salut offert par le Christ ? Pourquoi au contraire témoignons-nous si peu de notre foi, sauf entre nous ?

 

Certes le monde aujourd’hui semble fort rejeter l’idée de religion et, pour certains même, l’idée de Dieu. Le monde autour de nous refuserait pour beaucoup, comme le dit l’Évangile, « de nous accueillir et de nous écouter » si nous allions leur parler de Dieu. Et nous serions légitimes à « partir et secouer la poussière de nos pieds ». C’est vrai, il y a peu de place pour les discours religieux dans notre monde, qui aujourd’hui préfère vivre comme si Dieu n’existait pas.

 

Mais nos églises doivent-elles devenir, comme des citadelles assiégées, les derniers remparts où l’on parle encore de Dieu avec foi ? Entre nous, comme au sein d’ultimes oasis religieuses qu’un vaste désert spirituel viendrait ultimement menacer ?

 

Si nous venons ici confesser une religion de l’amour, et que nous pensons que ce qui manque aujourd’hui au monde c’est précisément une religion de l’amour alors nous devons témoigner publiquement de notre foi. Notre religion doit déborder le cadre de nos Églises, de nos familles, de nos réunions. Elle doit à nouveau rayonner sur le monde.

 

Mais, avant tout, le zèle missionnaire est porté par l’importance et la proximité de la relation avec Dieu. C’est à mesure que notre cœur sera brûlant de la relation divine, à mesure que l’amour pour Dieu nous portera, que nous viendront l’élan et la volonté d’en témoigner.

 

La crise actuelle n’est pas une crise de foi, elle est une crise de la spiritualité. Dieu n’apparaît plus d’aucune aide pour les vivants. À peine l’est-il encore pour les morts.

 

Nous n’avons pas demandé à aller en mission – personne ne se donne spontanément un chemin parsemé d’embûches, de rejet voire de persécutions – mais le zèle pour la mission surgit du cœur brûlant de la relation avec Dieu. N’est-ce pas ce qui nous manque ?

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 13e dimanche du Temps Ordinaire

Dimanche passé nous avons évoqué la notion de niveau de lecture d’un texte, à propos de Jésus qui apaisait la tempête. Nous avions évoqué les différences de portée entre lecture littérale – Jésus qui apaise effectivement la tempête – et lecture spirituelle – la foi nous délivre de toutes nos angoisses et de nos peurs.

 

Cette semaine on va pouvoir faire la même analyse et dégager plusieurs niveaux de lecture. Le premier est toujours le niveau littéral : en touchant le vêtement de Jésus, la femme a effectivement été délivrée de ses pertes sanguines et la fille de Jaïre a effectivement été ramenée à la vie. Ce qui est tout à fait plausible et généralement admis. Les guérisons miraculeuses sont une part importante de notre religion. Il y a un second niveau d’interprétation qui est celui de la foi. C’est parce que Jaïre et cette femme ont la foi qu’ils sont sauvés. Je gage que ce sera l’interprétation proposée dans la plupart des homélies de ce dimanche.

 

Mais je voudrais surtout attirer votre attention sur les figures de style qui, dans la littérature juive, sont toujours porteuses de signification. Elles aussi permettent de dégager des interprétations. Dans l’Évangile d’aujourd’hui, on remarque d’emblée que l’épisode de la femme hémorroïsse fonctionne comme une mise en abîme du récit de la résurrection de la fille de Jaïre, du fait de la structure imbriquée des récits. Cette impression de lien à comprendre entre les deux miracles est renforcée par le fait que la fillette a douze ans, exactement le temps depuis lequel la femme endure ses pertes de sang.

 

Dans les deux cas, il y va de l’enfantement et de la vie – la vie qui ne peut pas être donnée ou la vie qui est reprise. Dans le récit, la fille de Jaïre fonctionne comme l’enfant que la femme hémorroïsse n’a pas pu avoir. De part et d’autre, c’est le même désespoir d’enfantement, le même déchirement des entrailles, l’un soudain et brutal, l’autre durable et tout aussi violent. Le Christ est ici celui qui, au fond du désespoir, nous rend la capacité de donner vie. Avoir la foi, c’est ici implorer l’aide de Dieu au-delà du désespoir pour recevoir sa force.

 

Un autre enseignement que l’on peut tirer du rapprochement des deux récits – et j’ai tendance à voir là l’intention de l’évangéliste – c’est la disparité des situations tant sociales que cultuelles entre Jaïre et la femme qui touche le vêtement de Jésus. Lui est chef de synagogue, un membre de l’élite sociale, une personnalité religieuse ; elle est une réprouvée que ses pertes de sang excluent de la vie sociale et de la pureté rituelle. Elle n’a pas accès au temple ; lui préside le culte. Le message de l’auteur est ici de dire que le Christ est venu sauver toutes les conditions religieuses et sociales, en mettant en abîme justement les plus pauvres et les exclus, telle cette femme que tous pensent punie par Dieu. Les douze ans qui servent de lien entre les deux récits sont peut-être à rapprocher ici des douze tribus d’Israël, des douze apôtres qui traduisent une notion d’universalité : Jésus est venu sauver les gens de toute tribu et de toute condition.

 

Finalement de nos lectures, nous voyons surgir deux élans. L’élan du Christ envers toute personne, quelle que soit sa condition spirituelle ou sociale, mais avant tout l’élan de ces personnes vers le Christ qu’elles interpellent comme leur guérisseur. Non seulement la foi transcende les barrières sociales et la hiérarchie religieuse, mais elle doit aussi nous permettre de transcender tous les tabous de la honte et oser implorer Dieu pour la guérison de tout ce qui nous désole.

 

La foi ce n’est pas seulement croire en Dieu et lui rendre un culte. La foi c’est avant tout crier vers Dieu : « Viens me sauver » ; « Viens guérir en moi l’amour blessé ».

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 12e dimanche du Temps Ordinaire

La semaine passée, nous avions évoqué le fait que la culture juive antique ne dispose pas de notions abstraites, qu’elle affectionne au contraire les images concrètes pour parler des réalités spirituelles. Ainsi, la foi est « grosse comme une graine de moutarde », l’esprit est un « souffle » ; s’élever spirituellement consiste à « se rendre sur une haute montagne » ; l’impossible revient à « faire passer un chameau par le chas d’une aiguille », l’inouï de la foi est comme « demander à une montagne de se jeter dans la mer » et surmonter sa peur devient « marcher sur les eaux ».

 

Longtemps, on a professé que Jésus avait effectivement marché sur l’eau, que c’était là l’essentiel du miracle, qu’il prouvait qu’à Dieu réellement rien n’était impossible, que c’était-là un acte de foi, qu’il fallait croire tel quel cet épisode extraordinaire. Aujourd’hui, il y a encore beaucoup de caricaturistes pour faire leurs choux gras de cet épisode, qui représentent Jésus à quelques centimètres au-dessus des flots. C’est la lecture littérale du texte.

 

Du point de vue théologique, c’est un peu vite faire de Jésus un surhomme, qui dépasse les capacités physiques de l’humain et les lois de la Nature édictées par Dieu. Si le Christ possède des capacités humaines propres qui dépassent celles de chacune et chacun d’entre-nous, alors nous ne serons effectivement pas sauvés… à moins de parvenir réellement à faire passer un chameau par le chas d’une aiguille ou à marcher nous-mêmes sur l’eau. C’est d’ailleurs ce que Pierre tente de faire, nous rapporte le récit [Mt 14, 22-33].

 

Dans toute la Bible, la masse des eaux, la mer et ses flots représentent une menace, la peur, le danger. On l’a oublié, mais, jusqu’au début du XXe siècle, la noyade était l’une des principales causes de décès accidentel. Très peu de gens savaient nager. Les bateaux ne s’aventuraient que rarement en pleine mer ; ils faisaient plutôt du cabotage, voyageant de port en port le long des côtes. On comprend dès lors l’importance d’une expression telle que « Passons sur l’autre rive » dans la bouche de Jésus. Il s’agit de surmonter sa peur de traverser la mer pour atteindre l’autre côté. On trouve en filigrane, vous l’avez compris, la mort – et la peur de mourir qu’il faut surmonter – et la Résurrection.

 

De nos jours encore, certaines de nos expressions traduisent cette idée de la mer comme un péril que l’on affronte et qui parfois nous emporte – « s’aventurer en eaux profondes », « se jeter à l’eau », « perdre pied dans l’existence », « être submergé de travail », « faire naufrage » : toutes des expressions qui évoquent toujours la peur ancestrale de l’eau.

 

La Bible, le Nouveau comme l’Ancien Testament, regorge d’évocations de la mer comme du réceptacle de toutes les peurs. Quand Moïse fend la mer en deux, ce n’est pas pour produire un miracle comme l’a représenté Cecil B. DeMille, dans le film Les dix commandements où Charlton Heston emmène solennellement le peuple hébreu à travers la mer entre deux immenses rideaux d’eau.

 

Ça, c’est de nouveau la lecture littérale du texte. Quand Moïse fend la mer en deux, ce que le lecteur contemporain de Jésus comprend c’est qu’il exorcise la peur de traverser le désert que le peuple s’apprête à affronter. De même, quand Dieu dit à Job, dans la première lecture, qu’il est celui qui fixe des « limites à la mer » et qui arrête « l’orgueil de ses flots », quand le psaume chante que Dieu réduit la tempête au silence et fait taire les vagues, le lecteur antique comprenait fort bien qu’il s’agissait avant tout des vagues de nos états d’âme, des tempêtes de notre esprit et du tangage de notre cœur.

 

Ainsi on voit se dessiner une lecture spirituelle bien plus profonde que la lecture littérale : la foi en Dieu permet de surmonter toutes les peurs, d’affronter tous les périls sereinement. Être comme le Christ qui marche sur les eaux, c’est avoir vaincu toutes ses angoisses. À cet égard, l’image que donne l’Évangile de Jésus qui dort sur un coussin, alors que c’est la panique à bord et que les flots envahissent la barque, est particulièrement parlante, spirituellement parlante.

 

Il n’y a pas si longtemps encore, croire que Jésus avait effectivement marché sur les eaux, qu’il apaisait réellement les tempêtes, était considéré comme un jalon de la foi. Il fallait aller jusqu’à croire l’extraordinaire concret de ces récits, pour monter l’extraordinaire de sa foi. Mais la lecture spirituelle est bien plus puissante comme jalon : elle dit que toutes nos peurs révèlent nos manques foi. Elle dit aussi que Dieu sera toujours là pour apaiser toutes nos tempêtes.

 

Finalement, ceci nous donne un critère pour discerner quelle interprétation préférer – entre lecture littérale ou spirituelle de certains passages extraordinaires de la Bible. Ce critère, c’est celui de la portée de l’interprétation. Je ne me sens pas particulièrement sauvé par un Christ qui, par la foi, me rendrait capable de marcher sur l’eau. D’autant que je sais nager.

 

Par contre, je me sens véritablement sauvé si ma foi en lui me délivre de toutes mes peurs et de toutes mes angoisses, s’il apaise effectivement toutes mes tempêtes spirituelles, tous les naufrages de mon cœur et s’il me permet d’aller en confiance, toujours plus profond, à travers les flots parfois tumultueux de mon âme. Clairement, la lecture spirituelle a ici une portée bien plus universelle, bien plus efficace, que l’interprétation littérale.

 

Dis-moi quelles sont tes peurs et tes angoisses, je te dirai ce que ta foi en Dieu doit encore rejoindre.

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour le 11e dimanche du Temps Ordinaire

« À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ? » voilà la question de Jésus dans l’Évangile. Aujourd’hui, on dirait sans doute « Qu’est-ce que le règne de Dieu ? » et on se poserait la question de savoir sous quelle conditions voit-on que Dieu règne. La tentation moderne est de poser un regard analytique – presque scientifique – sur le règne de Dieu. « Que peut-on raisonnablement penser de ce règne ? »

 

C’est sans doute oublier un peu vite que l’analyse scientifique – le discours rationnel – est valide à mesure où elle se détache de son objet. Il y a une distance nécessaire pour observer les choses, nous dit la science. Or, nous dit le Christ, le Royaume de Dieu s’est approché de nous, il est tout proche, il passe à travers nous ; il nous précède et il nous suit ; il nous transcende. Difficile dans ces conditions d’avoir la distance nécessaire pour un regard objectif.

 

Notre regard sur le règne de Dieu est nécessairement subjectif. Il faut vivre quelque chose de ce règne pour en parler avec foi.

 

« Qu’est-ce que le règne de Dieu ? »

 

Vous le savez, la culture juive ne dispose pas de notions abstraites. C’est sans doute pour cette raison qu’on ne trouve pas dans la Judée antique de traités de géométrie. La raison juive fonctionne par analogies concrètes : l’esprit est toujours vu comme un « souffle » ; s’élever spirituellement revient à « aller sur une haute montagne » ; l’impossible consiste à « faire passer un chameau par le chas d’une aiguille », l’inouï de la foi revient à « demander à une montagne de se jeter dans la mer » ; surmonter sa peur devient « marcher sur l’eau ». La pensée juive – et donc le discours de Jésus – sont truffés de ces allusions à des éléments du quotidien ; à des situations concrètes.

 

Ainsi quand Jésus parle du règne de Dieu, il est comme une graine de moutarde que l’on plante ; il fonctionne comme les semailles et la moisson. Déjà le livre d’Ézéchiel avait présenté l’action de Dieu comme la tige d’un grand cèdre que Dieu plante sur une haute montagne et qui déploie ses rameaux. Plus qu’une allégorie végétale – la terre c’est ici l’homme (Adam), la semence c’est la foi, aussi petite soit-elle, et la croissance est celle de l’Esprit – plus qu’une allégorie végétale, c’est ici le concret de ce royaume que l’on veut souligner : le royaume de Dieu c’est la croissance de la vie de tous les jours. Et tous les triomphes célestes que nous rapportent les apocalypses et autres récits extraordinaires qui parsèment la Bible se ramènent concrètement à ça : le règne de Dieu est comme une semence qui germe et qui grandit que l’on dorme ou que l’on se lève. Une croissance avant tout discrète et paisible avant d’apparaître extraordinaire et triomphale.

 

Jésus aurait pu recourir à d’autres images toutes aussi concrètes et parlantes pour les gens de son époque : « Le règne de Dieu est comme celui de César : il domine toute la terre ». Il ne le fait pas. La force de la parabole agricole c’est qu’elle dément toute notion d’impérialisme divin.

 

Évidemment, la conception concrète et quotidienne du règne de Dieu que présentent les paraboles se heurte à une certaine limite lorsque, de la pensée juive, elle passe à la pensée grecque – la nôtre – qui jongle avec l’abstraction. L’image agricole que donne Jésus perd de son caractère absolu dans une culture rationnelle. Finalement, on pourrait avoir l’impression d’une image un peu simpliste pour des gens à la culture simple.

 

C’est pourquoi Paul dans sa seconde lettre aux Corinthiens souligne que nous cheminons dans la foi et la confiance, non dans la claire vision. « Tant que nous demeurons dans ce corps, nous demeurons loin du Seigneur. » Voilà qui atténue le caractère pleinement actuel du royaume. Pour Paul, le règne de Dieu se déploie certes en nous, mais reste toujours partiel et n’est véritablement réalisé qu’au-delà de la mort, lors de la rencontre ultime avec Dieu.

 

Et c’est peut-être le point avec lequel notre époque a le plus de difficultés. Sommes-nous d’accord de dire, avec Paul que « nous voudrions plutôt quitter la demeure de ce corps pour demeurer près du Seigneur » ? Avons-nous une telle soif du règne de Dieu que nous souhaiterions abandonner tout ce qui nous retient en ce monde pour vivre de sa seule présence ? Avons-nous le désir de tout lâcher pour faire le grand saut vers Dieu, là, maintenant ?

 

Alors « Qu’est-ce que le règne de Dieu ? »

 

Je crois que nous devons maintenir les deux images : celle du règne de Dieu comme d’une réalité éminemment concrète qui se vit dans le quotidien et qui est notre façon d’aimer, au jour le jour, du mieux possible celles et ceux qui nous entourent, mais qu’il est tout autant une réalité qui nous dépasse complètement, un horizon d’amour que nous désirons de tout notre cœur, depuis notre plus tendre enfance et qui ne ne se dément pas ; un infini d’amour qu’on ne rencontre pourtant véritablement qu’au-delà de la mort, lorsque l’on a enfin donné sa vie, et vers lequel aussi, tendent notre prière, notre désir et notre foi.

 

Le règne de Dieu c’est vivre aujourd’hui d’une plénitude d’amour qui n’est pas encore là ; d’un manque d’amour qui persiste et nous emporte pourtant très concrètement vers l’amour toujours au-delà que nous ne cessons jamais de désirer.

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Le Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ

Nous fêtons aujourd’hui la fête du Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ – la Fête-Dieu, comme on dit ici – qui soixante jours après Pâques commémore la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement de l'Eucharistie, sous les espèces du pain et du vin consacrés au cours de la messe.

Vous le savez sans doute, les origines de cette fête remontent ici, au diocèse de Liège, au XIIIe siècle. L'impulsion décisive pour une fête spécialement consacrée au Corps et au Sang du Christ fut donnée par sainte Julienne de Cornillon et la bienheureuse Ève de Liège. Cette fête fut instituée officiellement le 8 septembre 1264 par le pape Urbain IV.

Jeudi prochain, Mgr Delville présidera la célébration solennelle de la Fête-Dieu dans la collégiale Saint-Martin, à Liège.

L'histoire de cette solennité s'inscrit dans le sillage du débat théologique suscité par l'hérésie de Bérenger de Tours qui niait la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie. Dans la bulle qui institua la Fête-Dieu, le pape Urbain IV écrit qu’« il est juste néanmoins, pour confondre la folie de certains hérétiques, qu'on rappelle la présence du Christ dans le très Saint-Sacrement ».

De nos jours encore, certains chrétiens éprouvent de grandes difficultés à croire en la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie. Tout au plus leur apparaît-elle comme un symbole. C'est pourtant le Corps et le Sang du Christ qui seront bientôt là sur cet autel ; c'est véritablement au Corps et au Sang du Christ que nous communierons tout à l'heure.

Et je crois qu'à l'aide de quelques images simples nous pouvons le comprendre. Bien sûr, la présence de Dieu, que ce soit son existence-même ou sa présence réelle dans nos vies et dans les sacrements restera toujours un mystère. Et je n'ai pas la prétention d'épuiser aujourd'hui ce mystère. On aura beau donner toutes les explications du monde pour admettre la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, on ne fera que lever un coin du voile. Il faudra toujours la foi pour reconnaître que Dieu est réellement et pleinement présent dans le pain et le vin consacrés.

Mais allons-y ; faisons un peu de science.

Lorsque des parents posent le repas sur la table, c'est leur corps qu'ils servent à dîner à leurs enfants, la sueur de leur front. L’énergie du corps vient en effet des aliments. Sans manger ni boire, nous ne pouvons rien faire, pas même vivre. Notre corps fonctionne un peu comme un moteur à combustion : nous consommons en permanence des calories pour produire une action, un mouvement, un travail.

Ainsi, nous brûlons de notre propre corps pour travailler, pour produire ou gagner un salaire, pour acheter des aliments qui reconstituent notre corps. Et ainsi nous vivons. Voilà le cycle de l'énergie qui nous anime.

Une autre image, sans doute plus directe, est celle de la mère qui nourrit son enfant au sein. Il y a là aussi un transfert direct d’énergie et de manière d'un corps à l'autre ; littéralement, pendant toute la grossesse, une mère donne de son corps à son enfant. Physiquement. Et c'est ainsi qu'il grandit.

Toujours, lorsque des parents nourrissent leur enfant, c'est de l'énergie et donc de la matière de leur corps, dépensée en travail, qu'ils donnent à manger à leur progéniture. Finalement, toute offrande de nourriture est toujours la présence réelle de l'amour de quelqu'un, mais aussi et avant tout la présence réelle de son corps usé par le travail. 

Lorsque nous présentons à Dieu le pain et le vin, fruit de la terre, de la vigne et du travail des hommes et des femmes de ce monde, dans l'offrande se rejoignent l’œuvre de la création divine – le travail de Dieu si vous voulez, qui crée la terre et donne la vie à la vigne – et notre propre travail, c'est-à-dire le don de nous-mêmes, de notre énergie et donc de notre corps, pour façonner ce pain et élever ce vin. Il y a dans toute Eucharistie à la fois la présence réelle de corps humains et celle de la puissance de Dieu.

De même le Christ qu'est-il ? Un corps nourrit par les hommes, à commencer par sa mère dès l'enfance, animé de la seule puissance de Dieu. Pour le dire autrement, le Christ, c'est à la fois Dieu qui se consume dans l'humanité et l'humanité qui se consume en Dieu. Le parallélisme est flagrant avec l'humanité qui se consume en nourriture et la nourriture qui, en se consumant, reconstitue l'humain. C'est chaque fois la même présence réelle de corps donnés – sacrifiés – par amour pour que d'autres vivent et grandissent. La même chose quand des parents nourrissent leur enfant ou quand Dieu se donne en nourriture. La même présence physique, incarnée, de l'amour.

On ne peut pas douter de la présence réelle de Dieu dans l'Eucharistie, comme de notre propre présence d'ailleurs, si on garde en mémoire que, dans toute nourriture, se trouve la présence réelle de corps donnés par amour.

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

Fête de la Sainte Trinité

J’ai toujours l’impression que, dans une homélie sur la Sainte Trinité, on attend le théologien, a fortiori le mathématicien, au tournant. Quel que soit le regard que l’on pose sur le Dieu trinitaire du christianisme, il semble que l’on doive toujours buter sur une explication qui se résume à 3 = 1.

 

Trois personnes divines, un seul Dieu. Le Père, le Fils, le Saint-Esprit, trois individualités distinctes, pourtant le même et unique Dieu. Me voici donc, théologien et mathématicien, au pied du mur.

 

Ce n’est certainement pas aujourd’hui qu’on va épuiser le mystère, car la Trinité reste de l’ordre du mystère et un mystère expliqué n’en est plus un. Ni le théologien ni le mathématicien n’en viendront à bout ; tout au plus va-t-on pouvoir expliquer pourquoi un Dieu qui investit la rencontre avec l’humain jusqu’à pleinement s’incarner apparaîtra toujours mystérieux.

 

Le mystère est d’autant plus épais que les trois personnes de la Trinité ne sont en rien des modes d’apparition de Dieu, qui viendrait au monde tantôt sous forme de Père, tantôt de Fils, tantôt d’Esprit. Non ! Père, Fils et Saint-Esprit sont exactement le même Dieu, justement que rien ne distingue.

 

C’est difficile à comprendre la Trinité et c’est précisément son rejet qui donnera, au sixième siècle, l’hérésie nestorienne qui s’est répandue vers l’Orient, qui deviendra ensuite l’Islam. Vous savez peut-être que le Coran, bien qu’il parle essentiellement de Jésus et de Marie, rejette la divinité du Christ – qu’il ne voit plus que comme le plus grand de tous les prophètes – et accuse les Chrétiens d’être des « associateurs » des gens qui associent scandaleusement la divinité à l’humanité. Au fond, l’Islam, c’est avant tout un rejet de la Trinité. J’ai tendance à penser : par incompréhension. Et on peut le comprendre : c’est toujours quelque part incompréhensible la Trinité !

 

Surtout l’idée que la personne humaine puisse, d’une quelconque façon, être parfaitement divine. Comment le comprendre ? Comment puis-je comprendre, moi qui vit en permanence dans la pesanteur de l’humanité – comme l’aurait dit la philosophe Simone Weil – comment moi qui m’affronte quotidiennement à mes limites voire à ma médiocrité ; comment « ne faisant pas le bien que je voudrais ; faisant au contraire le mal que je ne veux pas » – comme dirait Paul [Rm 7, 9] – comment imaginer que l’humain puisse être divin ?

 

Regardez cette humanité, avec tous ses conflits, sa violence, ses guerres ! Il est déjà difficile de la voir pleinement humaine ; de comprendre l’Amour inouï que Dieu lui porte. Alors de là à l’imaginer elle-même pleinement divine : c’est incompréhensible ! Ma propre divinisation est incompréhensible ! Franchement, qu’avons-nous de divin, à part l’amour que Dieu nous porte ?

 

Si le théologien conclut rapidement au mystère, le mathématicien, lui, peut creuser l’explication. Connaissez-vous les états superposés ? C’est une notion de physique quantique… Je vous rassure tout-de-suite : je ne vais pas vous donner ici un cours de science des particules.

 

En physique, des états superposés c’est quand quelque chose se trouve dans plusieurs états distincts en même temps. C’est le cas de la lumière qui apparaît tantôt comme des petits grains lumineux, tantôt comme une onde et qui est, finalement, une réalité plus complexe qui superpose les deux états… comme, pourrait-on dire, le Christ superpose humanité et divinité.

 

C’est incompréhensible de concevoir comment se réalise en Jésus l’alliance de l’humanité imparfaite à la divinité parfaite, de l’homme mortel au Dieu éternel, de la faiblesse humaine à la toute puissance divine. Il y a là quelque chose du paradoxe qui échappera toujours à notre compréhension.

 

Quoique…

 

N’avez-vous jamais pleuré de joie ? ri aux larmes ? Vous est-il arrivé de vous sentir effondré de plénitude ? …

N’avez-vous jamais éprouvé le bonheur de vous sacrifier ? Avez-vous déjà ressenti la joie d’être absent ? ou la présence de disparus ?

 

Parce que voilà des états superposés.

 

Savourez-vous le thé brûlant ? ou la douceur de piments forts ? Goûtez-vous la saveur bienfaisante des pilules amères ? la joie de l’effort qui exténue ? Appréciez-vous d’être piqué à vif ?

 

Vivez-vous comme des bienfaits que vos enfants parfois se trompent, s’égarent ou même tombent ? Votre espérance voit-elle dans toute chute la grandeur d’un relèvement ? et dans toute mort, la lueur d’une éternité ? Parvenez-vous à ressentir le désamour comme la place encore laissée à l’amour ?

 

Voyez-vous comme grandeur la petitesse de Dieu ? Parvenez-vous à voir dans l’abandon, l’ultime existence ? dans l’effacement, l’ultime présence ? dans notre beauté fragile, notre ultime divinité ?

 

Il y a plein de circonstances de la vie où ce que nous éprouvons touche au paradoxe, à l’harmonie dissonante où se mélangent incompréhensiblement souffrance et joie, bonheur et larmes, tristesse et espérance.

 

Il y a, derrières ces alliages impossibles, qui nous arrivent pourtant, mais que la raison peine à pleinement comprendre, comme en filigrane, l’alliage incompréhensible de la Trinité.

 

Fr Laurent Mathelot, O.P.

Fête de la Pentecôte

Il y a des chrétiens pour qui l’Esprit-Saint n’est jamais comme une langue de feu, c’est-à-dire un langage que nous percevons et qui nous enflamme.

 

Nous savons tous qu’en nous, il y a des mots et des idées qui se bousculent. Et nous savons tous aussi que parmi ces idées certaines nous attristent, d’autres nous réjouissent, d’autres encore nous emportent le cœur et l’âme. Il y a des mots qui nous portent vers la plénitude et parfois même l’extase. Déjà les mots « Je t’aime » sont de ceux-là.

 

Hélas, il y a des chrétiens pour qui les mots qui émanent de l’Esprit-même de Dieu ne sont jamais de telles langues de feu. Ils ne suscitent en eux aucun embrasement, ni même aucune joie particulière. Certes, ils ont des désirs, des êtres et des passions qui les enflamment, mais pas Dieu. Ce sont des chrétiens purement rationnels, pour qui Dieu est finalement toujours une idée, un concept et jamais une rencontre, une personne qui les aime, quelqu’un dans leur vie. Ils ont la foi, ils croient en un être suprême, mais ce Dieu n’est jamais un « tu » auquel ils s’adressent. Il est trop abstrait.

 

Et puis il y a les chrétiens pour qui la religion est spiritualité : c’est-à-dire un embrasement de l’esprit par un Esprit avec lequel on dialogue – un « tu » qui nous parle au cœur et auquel on répond ; un « tu » que l’on retrouve quand on lit la Bible ; un « tu » que l’on sait voir présent dans ceux qu’on aime ; un « tu » qui, lui-même, s’exprime parfois à travers nous. Il y a des chrétiens que le « Je t’aime » entendu de Dieu embrase et comble de joie, qui jubilent de l’Amour de Dieu, qui non seulement ont conscience de cet Amour mais bien plus le ressentent et l’éprouvent. Un peu comme l’amour s’éprouve entre ceux qui s’aiment : des langues de feu brûlantes comme le sont les mots des amoureux entre eux ou ceux que se chuchotent parents et enfants quand ils s’embrassent.

 

L’Esprit de Dieu cherche à tous nous parler. Pas à nous tenir un discours ; pas à nous donner des leçons ; pas simplement à exprimer une pensée que nous pourrions trouver intéressante, belle ou adéquate. Non ! à nous parler de la manière la plus brûlante qui soit : avec des mots qui changent et emportent celles et ceux à qui ils s’adressent. Dieu veut nous attirer à lui par une parole qui touche à l’essentiel de nous-mêmes, à notre profond désir d’aimer et d’être aimés.

 

On ne comprend bien l’image des langues de feu qui tombent sur les disciples que si l’on sait soi-même à quel point on peut brûler d’amour et à quel point Dieu désire rencontrer ce désir. On ne comprend bien l’image des apôtres qui parlent désormais toutes les langues que si l’on mesure l’universalité de ce désir d’amour comme celle des réponses qui y sont apportées. Quelle que soit notre langue, partout dans le monde, l’amour s’exprime de la même manière, avec les mêmes gestes, les mêmes élans du cœur, les mêmes marques d’affections, les mêmes paroles brûlantes.

 

La Pentecôte, c’est quand l’Esprit de Dieu rend notre cœur brûlant d’amour.

 

 

 

Frère Laurent Mathelot, O.P.

Homélie pour la fête de l'Ascension

Est-ce que ce passage de l’Évangile nous parle encore aujourd’hui : « Voici les signes qui accompagneront les croyants : en mon nom, ils expulseront les démons ; ils parleront en langues nouvelles ; ils prendront des serpents dans leurs mains et, s’ils boivent un poison mortel, il ne leur fera pas de mal. »

 

Nous sentons-nous capables, nous ici, de prendre des serpents dans les mains ou de boire du poison ? Peut-être pouvons-nous tenter l’expérience ? Qui est volontaire pour le poison ? Qui est volontaire pour les serpents ?

 

Nous comprenons que le poison représente les maux qui détruisent les entrailles, le corps et l’esprit et que les serpents représentent les morsures de la vie que nous subissons. Le texte ne dit pas que nous échapperons aux morsures des serpents ; le texte dit que nous n’en aurons plus peur, que nous oserons prendre à pleines mains les morsures de la vie. Nous comprenons aussi que les langues nouvelles dont parle le texte sont celles de l’amour divin et qu’à travers cette parole passe un pouvoir de guérison. « ils imposeront les mains aux malades, et les malades s’en trouveront bien.»

 

Voilà ce qui nous est promis : d’être affranchis de la peur des maux et même de pouvoir les guérir ; de surprendre par notre langage sur l’Amour et même, en son nom, de chasser des démons, ces mauvais esprits dont tant de personnes sont le jeu. L’amour de Dieu guérit tout, à commencer par la peur. Et il passe à travers nous d’une manière toute particulière, incarnée.

 

Incarné c’est-à-dire de l’ordre de l’expérience concrète. Nous n’adorons pas un Dieu lointain, inaccessible, qui se trouverait au firmament d’un Ciel – même si c’est le sentiment qu’on peut parfois avoir – nous n’adorons pas tant un Dieu lointain qu’un Dieu tout proche, qui frappe à la porte, dont l’amour passe à travers notre corps, notre cœur et notre esprit. Le Chrétien est celui qui se sent irrigué par l’amour infini de Dieu. Et puisque notre foi n’est véritablement qu’incarnée, nous le ressentons.

 

Nous sentons cette puissance d’amour et, si nous ne sommes pas encore capables d’en mesurer la plénitude – parce qu’il s’agit d’une puissance d’amour qui traverse la mort – de cette plénitude d’amour, nous savons déjà quelque chose et, concrètement, cette puissance divine qui passe à travers nous, doit se voir.

 

Précisément le Chrétien est celui dont la capacité d’amour se voit : parce qu’il parle un autre langage, parce qu’une force lui donne d’avoir moins peur d’affronter les maux, parce sa foi peut s’incarner au point parfois d’affronter des démons et d’être ainsi un signe de guérison pour ceux qui souffrent.

 

L’Amour de Dieu qui coule dans nos veines, il faut qu’il se voie et qu’il s’éprouve, jusqu’à rejoindre « la pleine connaissance du Fils de Dieu, l’état de l’Homme parfait, la stature du Christ dans sa plénitude » dira Paul aux Éphésiens.

 

Avez-vous déjà ressenti une certaine plénitude dans la prière ; vous arrive-t-il de méditer sur l’amour et d’en ressentir de la joie ? Connaissez-vous cette assurance que l’on gagne en se sachant aimé : la disparition de la peur pour soi ; le seul souci de la crainte pour les autres. Vous êtes vous déjà senti aimé, comme porté sur des ailes, élevé, emporté au Ciel par amour ? Avez-vous déjà atteint des sommets ? Et peut-être même des extases amoureuses tellement proches de la plénitude que vous les avez vécues divinement ? Vous êtes vous déjà assis à côté de votre enfant, de votre conjoint, de vos amis ou de vos parents et leur dire : il y a quelque chose d’un amour infini entre toi et moi ? Avez-vous déjà réfléchi à l’amour inouï que vous éprouvez pour ceux qui vous sont proches, à ce désir d’un amour infini qui vous emporte – vous le savez bien – depuis l’enfance. Avez-vous déjà eu le cœur inondé d’amour au point de vous croire sur la sainte montagne de Dieu, de toucher au Ciel et même, un temps, d’y demeurer ? Connaissez-vous cette élévation de l’esprit, de l’âme, du cœur et du corps, capable d’emporter tout votre être dans un élan amoureux ? L’Ascension c’est cela, au-delà de ce que nos sens nous laissent imaginer.

 

Et à mesure que passe à travers nous cette puissance ascensionnelle, à mesure que la foi en un amour infini – incarné, vivant, puissant – nous donne de nous élever vers des sommets divins et finalement vers Dieu, toute peur nous quitte, nous échappons à la souffrance et aux maux, et même la mort perd son rang.

 

Le christianisme est une foi paradoxale qui offre une voie de plénitude à tous les sentiments. L’Ascension c’est le phénomène par lequel on se rend proche du divin, que ce soit dans les larmes, la douleur, la joie, l’extase ou simplement le quotidien. S’élever spirituellement, c’est atteindre en toutes circonstances le sentiment de la proximité de Dieu.

 

L’ascension c’est enfin s’asseoir à côté de ce Dieu et dire « il y a quelque chose d’un amour infini entre toi et moi ».

 

 

Fr. Laurent Mathelot, O.P.

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