Frère Laurent Mathelot, o.p.

Fête de La Sainte Famille
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« Tu n’exploiteras pas l’immigré… »

La pandémie a fait de nous des immigrés dans notre propre vie. Elle nous a jeté, malgré nous, sur des routes incertaines, avec au ventre souvent l’inquiétude, parfois même la peur. D’une certaine manière, le virus a ravagé notre demeure, saccagé notre environnement, bousculé nos habitudes et drastiquement restreint nos perspectives. Nous avons dû fuir nos vies d’avant pour nous réfugier dans une vie plus précaire, en quête de sécurité ou simplement de protection pour nous-mêmes. Le virus a fait de nous des immigrés expulsés de notre propre vie, des exilés vers des lendemains inconnus. Et peut-être certains pensent-ils déjà qu’il n’y aura pas de retour à la vie d’avant.
 

Qu’est-ce qu’un immigré ? C’est celui qui a dû, malgré lui et souvent du jour au lendemain, quitter la vie qu’il menait, ses habitudes, le confort qui était le sien, pour partir, forcé, en quête d’une nouvelle vie, d’une nouvelle sécurité, d’un nouveau bien-être. Migrer entre deux existences, par nécessité, à cause du danger, c’est ce qui nous arrive actuellement : nous étions confortablement installés dans nos vies et voici que la pandémie nous a fait quitter nos certitudes et nos repères, notre vie d’avant, pour migrer vers un mode de vie plus confiné, plus isolé, plus troublé, plus incertain. Souvent l’immigré est seul, coupé des siens, errant en état de faiblesse, en butte à l’incertitude et parfois au désespoir.

 

« Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas, car vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Égypte », dit le Livre de l’Exode, précisément le livre qui relate la sortie d’Égypte et l’errance qui s’en suit au désert.

 

« Tu n’exploiteras pas l’immigré, parce que tu as été toi-même un immigré. » Nous pouvons désormais méditer cette phrase, à la lumière de notre errance actuelle, de la solitude que nous vivons, des privations qui nous sont actuellement imposées, des proches qui nous manquent, de la lassitude qui s’installe…

 

J’ai rencontré récemment une jeune fille, issue d’une famille de chrétiens d’Orient qui a fait le chemin à pieds jusqu’aux frontières de l’Europe. Elle m’a raconté les nuits dehors, le froid, la faim, la peur au ventre tout le temps. Elle m’a raconté les marches interminables, les attaques de chiens sauvages, les fonctionnaires corrompus, les brigands, les menaces, les vols. Et je n’ai pas aimé ce que sa bouche a tu, mais que ses yeux ont dit de la méchanceté des hommes. Elle m’a raconté comment elle avait dû soutenir son père qui flanchait, le désespoir qui gagnait, comment elle s’était efforcée de garder le sourire, malgré sa propre envie d’en finir, parfois.

 

Je ne vais pas comparer ce que nous vivons maintenant avec une jeune fille qui traverse d’immenses forêts désertiques, dépouillée de tout argent et risquant chaque jour son intégrité et sa vie. Nous n’en sommes pas là. Mais notre situation nous rappelle que nous aussi nous nous sommes vite retrouvés exilés en cette vie, vite retrouvés à devoir migrer sur des routes peu rassurantes et peut-être ressentons-nous aussi la peur, la solitude, et spirituellement – ou affectivement – la faim ou le froid. La pandémie est notre « pays d’Égypte », les contraignantes mesures que nous prenons sont notre marche au désert, l’espérance qui nous anime est notre terre promise.

 

La traversée du désert que nous vivons devrait augmenter notre empathie envers celles et ceux qui sont les vrais exilés de la vie, les vrais immigrés sur notre terre. Voilà le sens du verset « vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Égypte ». Il évoque un souvenir, et pour nous il est parlant. Avez-vous déjà senti que cette pandémie vous a rendu plus solidaire ?

 

 

Dans l’Évangile Jésus nous redit le grand commandement de l’Amour : aimer Dieu de tout son cœur et aimer son prochain « comme » soi même. Beaucoup de chrétiens peinent à comprendre ce « comme soi-même » dont on sent bien qu’il ne s’agit pas d’égoïsme. Alors de quel amour de soi s’agit-il ?

 

Précisément de s’aimer tel qu’on est, avec ses grandeurs et ses faiblesses, se réjouissant de ce qui est beau et s’affligeant de ce qui ne va pas. L’autre, l’étranger, lui aussi a des faiblesses, chez lui aussi il y a des choses qui ne vont pas. C’est le cas chez tout le monde, comme il y a aussi de la bonté d’âme et de la grandeur en tous. Aimer son prochain comme soi-même c’est aimer l’autre avec la même authenticité bienveillante et miséricordieuse avec laquelle nous nous acceptons nous-même. A contrario, si je ne parviens pas à aimer mon prochain, c’est sans doute que je ne m’aime pas non plus.

 

Enfin, dernière comparaison, celle que fait Jésus, toujours dans l’Évangile, entre les deux commandements de l’Amour : « aimer Dieu de tout son cœur » c’est comme « aimer son prochain comme soi-même ». L’authenticité avec laquelle je parviendrai à aimer mon prochain sera l’authenticité avec laquelle je pourrai aimer Dieu. Et de même, a contrario, si je n’aime pas Dieu de tout mon cœur, je ne pourrai pas aimer mon prochain authentiquement.

 

Si vous le voulez bien, concluons. L’immigré est dans une situation méprisable mais le souvenir de nos propres errances, de toutes nos traversées du désert devraient susciter en nous l’empathie. C’est cette authenticité, cette compassion, basée sur le souvenir de nos propres afflictions, qui, à mesure qu’elle se développe, favorise l’authenticité avec laquelle nous aimons Dieu.

 

Aimer Dieu c’est aimer l’autre comme on s’aime soi, c’est à dire avec la plus grande authenticité possible.

 

Amusez-vous à tourner ces équations dans tous les sens : Aimer authentiquement Dieu = Aimer authentiquement les autres = S’aimer authentiquement soi. Vous trouverez plein de conclusions intéressantes pour votre vie spirituelle. Par exemple : « si je ne m’aime pas, je n’aime pas Dieu » ou bien « le prochain que j’aime le moins, c’est comme ça que j’aime Dieu » ou encore « Il n’est pas possible d’aimer Dieu autrement qu’un immigré ». Amusez-vous à décliner toutes les conséquences spirituelles de cette double équation au sein du commandement d’aimer.

 

Profitez-en, par exemple, pour méditer en quoi aujourd’hui vous êtes étrangers dans vos propres vies. Qu’avez-vous, à cause de cette pandémie, laissé en chemin qui ne vous manque pas ; qu’avez-vous perdu qui vous manque ?

 

Tu aimeras l’immigré comme toi-même, parce que l’immigré – l’immigré du bonheur – c’est toujours quelque part toi. Et le bonheur qui te manque, c’est l’amour. L’amour de toi-même, l’amour des autres, l’amour de Dieu.

Fr Laurent Mathelot o.p.

« Heureux les doux, les miséricordieux, les cœurs purs, les artisans de paix… »

Les jours raccourcissent, le temps s’est fait maussade et gris. L’année a été tout au long pénible et se termine par la reprise préoccupante de la pandémie. Coup sur coup, les confinements et la distanciation persistante de nos liens sociaux pèsent lourdement sur notre moral. Et voici la Toussaint.

 

La sainteté c’est l’art de refléter la lumière de Dieu et c’est ce que nous fêtons. Ou plutôt ceux que nous fêtons – les saints – ces personnes qui ont su, en toute circonstance, témoigner d’espérance divine.

 

Alors que les ténèbres s’épaississent, quand le découragement survient, c’est alors qu’il faut des saints, des personnes qui apportent à la nuit un peu de lumière, à la solitude un peu de présence, à l’affliction un peu d’encouragement.

 

Si nous ne sommes pas ces personnes, alors notre foi est vaine.

 

Frères et sœurs nous avons la plus belle espérance à nos côtés : la présence de Dieu. C’est à nous qu’il a été donné la foi, qu’il a été demandé de faire fructifier l’amour du Christ et de porter au monde la lumière de la Résurrection.

 

La Toussaint c’est la fête de tous les saints, celles et ceux du passé, connus ou inconnus. Mais c’est aussi un appel très actuel à être nous aussi des saints. Pour aujourd’hui.

 

La pandémie a révélé certaines faiblesses de notre Église, qui a pu apparaître absente, confinée, alors que précisément on l’attend sur le terrain de la charité concrète et de la parole réconfortante. Sans doute y a-t-il eu, en effet, trop de silences et pas assez de soutien, bien qu’il ne faille pas mépriser la discrétion de celles et ceux, nombreux, laïcs et prêtres, qui se donnent sans compter et malgré les circonstances, portant aux personnes isolées la communion, passant d’inlassables coups de fil pour prendre des nouvelles, prier et soutenir, portant aux plus pauvres des vivres.

 

« Heureux les doux, heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, heureux les miséricordieux, heureux les cœurs purs, heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. » Voilà la sainteté, voilà ce que nous fêtons : la foi concrète, la miséricorde effective, l’espérance apportée par des personnes que Dieu anime sincèrement d’amour.

 

Dans les règles strictes qui nous sont imposées, il nous appartient de tous faire encore un effort, malgré la lassitude, pour témoigner plus encore de sainteté. Parce que les temps l’exigent et que le désespoir gagne nos contemporains, nous devons être à la pointe de l’attention envers le plus faible, le plus désespéré : qui par une prière, qui par une attention, qui par un don.

 

Frères et sœurs en ces temps difficiles c’est de nous qu’il faut qu’on dise « heureux les doux, les miséricordieux, les cœurs purs, les artisans de paix ». Non pas parce que nous le mériterions, mais parce que nous aurons été perçus efficaces et tenaces dans le témoignage de l’amour de Dieu.

 

En pleine grisaille, la Toussaint est une fête rayonnante qui nous rappelle l’impératif actuel de la sainteté. À nous d’encore rayonner.

Fr Laurent Mathelot, o.p.

Dimanche 25 octobre 2020

Requiem
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Dimanche 1 novembre 2020

Liturgie de la Parole: 

Peut-être, l’un des grands changements qui persistera au-delà de cette pandémie, est-il la valeur retrouvée du cercle intime, de la famille ? Au-delà des contraintes, le confinement est aussi un retour de la proximité, certes avec ce qu’elle peut avoir de tragique – et on sait que la violence intrafamiliale a augmenté ces derniers temps – mais surtout avec ce qu’elle a de plus essentiel, de plus vital et de plus beau : l’amour de ceux qui nous entourent. Nos relations personnelles ont été rapprochées tout au long de l’année écoulée, et le changement durable que nous devrions en percevoir, c’est qu’elles ont gagné en profondeur. Et que cette profondeur rejaillira sur le monde.

 

Aujourd’hui nous fêtons la Sainte Famille, ce qui nous renvoie à l’image très concrète de la nôtre. Je ne vais pas vous parler de ma famille, mais permettez-moi de vous faire découvrir un peu de spiritualité dominicaine. Notre ordre se considère en effet comme une famille, avec des frères et des sœurs, religieux et laïcs – une famille où l’on s’aime et parfois se déchire, où l’on ne s’est pas choisi, mais vivons ensemble, unis par une intention et un destin qui nous dépassent et nous soudent. Toutes les familles ont leur esprit, leurs règles, leurs rites.

 

Qu’est-ce qui fait une famille ? Et pourquoi cet épisode de la présentation de Jésus au Temple pour fêter la Sainte Famille ? N’y avait-il pas, dans l’Évangile, des images plus parlantes que l’admiration de Syméon pour l’enfant-dieu ? Justement plus familiales ? On aurait pu reprendre, par exemple, le récit de la Nativité. Faire à nouveau mémoire de Noël, mais surtout évoquer cette image parfaite de la famille : Marie, Joseph et leur nouveau-né face à l’adversité du monde avec, au firmament, l’étoile de Dieu… Voilà l’image d’Épinal d’une sainte famille : une maman, un papa, un enfant vivant paisiblement sous le regard protecteur de Dieu.

 

Sauf que Joseph sait ne pas être le père de cet enfant. La voici déjà un peu écornée l’image d’Épinal. Je ne dis pas que les images pieuses, a fortiori les icônes représentant la Sainte Famille, n’ont pas tout leur sens. Mais je souhaite maintenir un regard lucide sur la famille qui vit parfois des drames intimes. L’Écriture témoigne de ce que n’est pas facile dans le cœur de Joseph… Voilà qui nous dit que la sainteté n’est pas seulement un bel idéal, mais qu’elle est, avant tout, éminemment concrète, qu’elle a à surmonter des déchirures profondes, de l’âme et du cœur. Elle n’a rien d’une image d’Épinal la sainteté de Joseph. Elle est passée par un sentiment de confiance trahie, peut-être par l’envie de rejeter Marie, en tous cas par la crainte de l’avoir définitivement perdue comme épouse…

 

Si on y pense bien, elle est passée par un sentiment de ruine, la Sainte Famille. En tous cas par une crise profonde. Quelle folle espérance pour nous, comme l’a si bien proclamé Syméon : au-delà de la crise, la Sainte Famille réalise en effet le salut.

 

Les lectures d’aujourd’hui nous présentent la famille comme éminemment liée à la foi. C’est de la foi d’Abraham que lui vient une descendance ; c’est la foi de Syméon qui se voit comblée par la venue de la famille de Jésus au Temple. Toute famille est le fruit d’une espérance et le lieu où cette espérance se réalise. La famille est, par excellence, le lieu de la foi concrète.

 

Nous, dominicains, sommes connus pour être des prêcheurs. Et ceux qui nous fréquentent restent bien souvent étonnés de voir l’extraordinaire diversité d’opinions qui se rencontre parmi nous. Et comment un tel foisonnement d’idées, parfois très divergentes, n’entame pas notre unité de cœur ni notre foi commune.

 

Ce qui caractérise ce charisme de l’Ordre des Dominicains, c’est ce que nous appelons la sainte prédication, qui n’est rien d’autre que l’art concret, pratique et quotidien de vivre ensemble ; la première prédication des prêcheurs n’est pas d’abord un discours sur Dieu, mais la manière quotidienne d’être entre soi, de s’aimer. La première et la plus authentique prédication chrétienne, ce ne sont pas des mots, mais la vie de nos communautés, de nos familles, comme sommes de nos diversités.

 

Si vous voulez savoir concrètement ce qu’est avoir la foi : fondez une famille, ou une communauté religieuse. C’est un peu la même chose.

 

Ce qu’il est possible de vivre en famille, nous le vivrons avec le monde. Et l’importance retrouvée, peut-être grâce à cette pandémie, du caractère essentiel et sauveur de la proximité entre nous est le gage – je crois – de lendemains plus fraternels entre tous.

 

 

Frère Laurent Mathelot, o.p.

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