Fraternité Laïque Dominicaine
Dominique Pire et Sainte Catherine de Sienne

Frère Raphaël Devillers, o.p.

Dimanche 10 mai 2020

Profiter de la crise

Prière d'introduction

Seigneur couronné,

 

Malgré la distanciation imposée,

nous sommes rassemblés avec Notre-Dame

dans l’attente de l’Esprit-Saint.

Qu’il nous remplisse de ta force

pour que nous suivions le chemin de vérité

qui, par la croix, t’a conduit au Bonheur de la Vie éternelle.

Évangile

Heureux les pauvres de cœur : le Royaume de Dieu est à eux.

Heureux les doux : ils auront la terre en partage.

Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.

Heureux ceux qui ont faim et soif de justice : ils seront rassasiés.

Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.

Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.

Heureux ceux qui œuvrent pour la paix : ils seront appelés enfants de Dieu.

Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume de Dieu est à eux.

Homélie

Avec des précautions infinies, nous nous acheminons vers la victoire – peut-être - sur la terrible pandémie qui ravage le monde entier. Cette Neuvaine inédite nous permet de nous interroger, devant Marie, sur le déconfinement et « l’après-virus ». Quelle est notre mission ?

 

Devant l’effondrement catastrophique de l’économie et le tsunami du chômage qui enfle, on entend des ministres et des puissants proposer de tout faire pour revenir, prudemment mais au plus vite, à la situation précédente. Mais vraiment faut-il reconstituer une société de gaspillage et de destruction, où une partie privilégiée de l’humanité jouit de tout pendant que des multitudes manquent des conditions élémentaires de vie ? Faut-il recommencer à gaspiller la nourriture, à user de plastique, à faire disparaître des espèces végétales et animales, à anéantir des ressources, à laisser croître le réchauffement climatique ? Faut-il poursuivre une politique qui écartèle la société ?

Déjà certains requins, à l’affut des bonnes affaires, manigancent des « beaux coups » à réaliser pour s’enrichir. Ainsi sur le net, vient de me parvenir une annonce alléchante :

« 3 actions boursières indispensables pour profiter de la crise, à posséder absolument dans son portefeuille : 1) l’industrie du luxe : l’action a été multipliée par 5 sur les 10 dernières années. Entre janvier 19 et janvier 20, l’action a pris 79 %   -  2) l’industrie pharmaceutique. Sur les 5 dernières années, le cours de l’action a réalisé + 254 %... »

J’étais tellement écœuré que je n’ai pas cherché la 3ème !

 

« Profiter de la crise » pour accroître son capital alors qu’elle vient de nous révéler l’état pitoyable des services de santé ! Des médecins, des professeurs, des infirmières ont révélé à quel état ils étaient réduits parce que, depuis des années, on avait sabré dans les budgets. Surcharge, manque de places, pénurie de moyens… Et ces personnes peu considérées et mal payées effectuaient un travail considérable, se donnant entièrement pour sauver les malades. Jusqu’à ce que plusieurs craquent d’épuisement et tombent dans le burn-out.

 

« Profiter de la crise » alors que l’arrêt des activités provoque un afflux gigantesque de chômeurs. Il faut s’attendre à un tel afflux de misérables que certains redoutent la possibilité d’émeutes de la faim.

 

« Profiter de la crise ». Les grandes marques de luxe battent leurs records de vente, les monstrueux paquebots de croisière regorgent de passagers qui vont détruire Venise, et, pire encore, les multinationales, depuis des années, échappent à l’impôt et dérivent des sommes astronomiques dans les paradis fiscaux.

 

On ne doit pas « revenir à l’anormal », beaucoup au contraire ont la conviction que l’on ne peut plus « vivre comme avant » et que des changements sont indispensables. Auront-ils le courage et la force de lutter contre les puissances colossales de la cupidité, de l’avarice, de l’idolâtrie de l’argent ? Ces passions sont tellement enracinées en nous que tout changement semble irréaliste, impossible.

 

Ainsi, dans son magnifique livre de l’Apocalypse, qui est un résumé en images symboliques de l’histoire du monde, Jean raconte que des fléaux monstrueux ravagent le monde et tuent une grande partie de l’humanité. Et cependant, dit-il, les survivants

 

« ne se repentirent pas des œuvres de leurs mains, ils continuèrent à adorer les idoles d’or et d’argent. Et ils ne se repentirent pas de leurs meurtres ni de leurs sortilèges, de leurs débauches et de leurs vols » (Apoc 9, 20).

 

Ainsi les pires catastrophes ne parviennent pas à convaincre les hommes qu’ils doivent d’urgence changer de modes de vie. En ira-t-il autrement demain ? Espérons-le.

L’HOMME QUI NE SALUE PAS

Cette photo est l’une des plus célèbres du XXème siècle. Une foule assiste à la mise à l’eau d’un gros navire à Hambourg en 1936. Tous font le salut nazi à Hitler qui arrive. Tous sauf un : August Landmesser. Fier, bras croisés, alors qu’il sait que les photographes le visent. En 35 il avait épousé Irma, une juive. Elle périra au camp de concentration de Ravensbrück et August mourra sur le front d’Afrique.

 

Oser se démarquer de la foule, refuser, seul, de saluer un chef abominable qui a pris le pouvoir par le mensonge, le crime, la haine des Juifs et alors que, en ce même temps, les Eglises allemandes, en majorité, étaient fascinées par le Führer diabolique !

 

Cet homme courageux nous rappelle les premières communautés chrétiennes. Dans une société romaine très tolérante vis-à-vis de toutes les formes religieuses, elles vont tout de suite surprendre, choquer, scandaliser. De ces bons citoyens on n’exigeait qu’une chose : se prosterner devant la statue de l’Empereur. Cet acte d’idolâtrie était incompatible avec leur foi. D’où les dénonciations, les jugements, les prisons et la mort. Mais nos frères se rappelaient les avertissements répétés du Seigneur. Et frappés par la grâce et l’exemple des martyrs, des gens se convertissaient à l’Evangile.

 

Aujourd’hui nos Eglises occidentales apparaissent faibles et réduites, objet de dérision dans un monde qui doit faire face à des défis gigantesques. Si d’aucuns veulent « profiter de la crise » pour s’enrichir, nous devons montrer que la crise peut être profitable si des hommes et des femmes « s’enrichissent » en humanité et sauvent le monde en pratiquant le service au lieu de l’égoïsme, en s’accueillant les uns les autres, en veillant avec attention aux laissés pour compte.

 

Les chrétiens de demain doivent être des originaux. Non plus des moutons de Panurge, des gens qui veulent « être tendance », consommateurs béats. Mais des brebis du Bon Pasteur qui ouvre à chacune son chemin personnel. Nous avons à dégonfler toutes les baudruches qui excitent la jalousie, exacerbent les rivalités, poussent les vaincus dans la misère.

Il était dangereux de ne pas saluer le Führer mais la conscience d’August ne lui permettait pas de courber l’échine devant un tyran et un assassin. Il est difficile et risqué de ne pas partager les idées et les comportements du monde et d’opter pour le chemin du bonheur évangélique.

 

Notre Pape nous avait déjà prévenus dans sa grande lettre sur l’écologie (« Laudato si »- à relire et méditer) et il vient de nous répéter que les Béatitudes sont la vraie façon de vivre avec un avenir :

« La route des Béatitudes est un chemin pascal

qui nous fait passer d’une existence vécue selon le monde

à une existence guidée par l’Esprit.

Le monde, avec ses idoles, ses compromissions et ses priorités

ne peut approuver ce genre d’existence.

Il ne peut que rejeter la pauvreté, la douceur et la pureté.

 

Il pense que la vie selon l’Évangile est une erreur et un problème,

donc quelque chose à marginaliser.

 

Quiconque montre que la vie peut être vécue dans le don
et le renoncement

devient une nuisance.

 

Nous devons être fidèles à l’humble chemin des Béatitudes

parce que cela nous mène vers le Christ et non vers le monde,

sans compromissions ni tromperies

et en acceptant ses renoncements ».

 (Pape François : Audience générale ce mercredi 29 avril 2020)

Nous aurons toujours la tentation d’imiter la foule grisée par la puissance ou de nous calfeutrer dans une vie paisible. Mais laisser faire, c’est mal faire.

Nous n’aurons ce courage que si nous abandonnons une piété individuelle pour vivre entre nous une communion profonde grâce à l’Esprit. Si nos assemblées sont vraies. Si la Parole de Dieu nous mobilise et si le partage du Pain nous provoque au partage.

 

Marie était au milieu de la communauté qui attendait la venue de l’Esprit : à La Sarte et partout elle demeure la mère qui aime chacun de ses enfants, qui les sauve du découragement, qui leur ouvre les yeux pour qu’ils prennent le chemin de son Fils.

Luttons pour faire disparaître le virus : luttons pour introduire le ferment de l’Evangile.

 

Frère Raphaël Devillers, o.p.

Trois intentions de prière

Pour les responsables politiques.
Afin qu’ils refusent les rivalités d’Etats et ne cèdent pas aux soi-disant « impératifs économiques ». Pour que, de concert, ils luttent pour plus de justice dans un monde où chaque homme sera respecté dans sa dignité : prions le Seigneur.

Pour nous les baptisés.   
Afin que nous ayons le courage de ne pas nous incliner devant les tyrans et les injustices dominantes, pour que nous formions des communautés sobres et joyeuses sur le chemin des Béatitudes : prions le Seigneur.

Pour tous ceux qui sont esclaves de l’égoïsme et de la cupidité.
Afin qu’ils se laissent libérer par l’Esprit et adoptent une vie de solidarité et de partage : prions le Seigneur.

Prière à Marie

Notre-Dame de La Sarte, humble villageoise,

Tu n’as envié personne et tu n’as jamais été effleurée par la Gloire.

Ton unique désir était d’écouter la Parole de ton Seigneur

Et de vivre selon sa volonté.

Garde-nous des idoles et

Guide-nous  sur le chemin de la sobriété et du partage.

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